‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 66 sur 184 · Lettre du 28 février · texte numérisé non relu

Lettre du 28 février

des idées de Rousseau à ce point de sa vie? Franchement , nous n'en voyons pas la raison. Qu'il se soit montré dans son mémoire supérieur à ce qu'il avait été jusque-là, cela n^est pas douteux; mais depuis longtemps déjà, il apprenait son métier d'écrivain. Chaque étape marquait chez lui un nouveau progrès ; celle-ci fut plus sensible que les autres, elle ne fut pourtant pas la dernière. Au point de vue doctrinal, la différence est encore moins grande, si même elle n'est tout à fait nulle. Qu'on se reporte à ce que nous avons dit des productions antérieures de Rousseau , de ses épltres à Parisot et à Bordes, de ses pièces en prose et en vers, et l'on reconnaîtra dans le mémoire présenté à l'Académie de Dijon, comme dans les ouvrages qui l'ont suivi, le développement progressif d'une pensée qui, d'abord confuse, s'affirme de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'état d'idée fixe. Cette pensée qu'on peut formuler ainsi : l'homme est

BON NATURELLEMENT, ET TOUT CE QUE LUI AJOUTE LA SOCIÉTÉ NE FAIT QUE LE PERVERTIR, SC rctrOUVC daUS toUS IcS

ouvrages de Rousseau et déborde dans plusieurs. Les plus célèbres n'en sont que l'application systématique et, d'après lui, la confirmation, dans les conditions diverses de l'humanité. De même que, dans son premier mémoire , il met la perfection originelle de l'homme en opposition avec la littérature et les arts ; dans le Discours sur r Inégalité et le Contrat social , il la mettra en opposition avec la société et ses lois ; dans l'Emile , en opposition avec l'éducation; dans la Nouvelle Héloïse, en opposition avec le monde, ses usages et ses préjugés.

Lui-même veut bien nous édifier sur cette marche progressive de ses idées. « Dès sa jeunesse , il s'était

souvent demandé pourquoi il ne trouvait pas tous les hommes bons^ sages, heureux, comme ils lui semblaient faits pour Tètre... En admirant les progrès de l'esprit humain, il s'étonnait de voir croître en même temps les calamités publiques. Il entrevoyait une'^secrète opposition entre la constitution de^ l'homme et celle de nos sociétés... Une malheureuse question d'académie , qu'il lut dans un Mercure, vint tout à coup dessiller ses yeux, débrouiller ce chaos dans sa tête, lui montrer un autre univers, un véritable âge d'or, des sociétés d'hommes simples, sages , heureux , et réaliser en espérance toutes ses visions, par la destruction des préjugés qui l'avaient subjugué lui-même, mais dont il crut en ce moment voir découler les vices et les misères du genre humain. De la vive effervescence qui se fît alors dans son âme sortirent des étincelles de génie , qu'on a vu briller dans ses écrits durant dix ans de délire et de fièvre ^ »

Ainsi c'est de cette époque qu'il date la création de son système. S'il ne le développa que progressivement, ce fut parce que, dans ce premier exposé de sa doctrine , il ne pouvait tout dire , ni le public tout accepter. « Si le seul discours de Dijon , dit-il dans une réplique qu'il avait préparée contre un de ses contradicteurs, a tant excité de murmures et tant causé de scandales, qu'eùt-ce été, si j'avais développé du premier instant toute l'étendue d'un système vrai, mais affligeant, dont la question traitée dans ce discours n'est qu'un corollaire ^ »

1 . Rousseau Juge de Jean-Jacques, 2» Dialogue. — 2. Préface d'une Seconde lettre projetée à Bordes, sur le Discours de

Dijon [Œuvres et discours inédits de J.-J. Rousseau, publiés pai' STREGKErSKN-MOULTOU).

(( Ne parlez donc pas, dit Yillemain, du paradoxe de Rousseau. Ne voyez pas dans ce discours un caprice, un calcul, mais son génie même, ce génie fait pour préparer à la fois une révolution politique et une réforme morale... Ce n'est plus l'opposition fine et modérée de quelques académiciens ; ce ne sont plus les épigrammes profondes, mais discrètes, de V Esprit des Lois; ce n'est plus cette indépendance, qui flattait parfois les vices de la cour, et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. Sous ce beau langage de Rousseau perce une rancune démocratique qui s'en prend à la philosophie comme aux abus, aux lettres comme aux grands seigneurs , et frappe les premières pour mieux atteindre les seconds ^ »

Cette thèse, toute fausse qu'elle est, prêtait à des développements sophistiques de nature à piquer la curiosité. Le plus souvent elle était restée à l'état de boutade ou de jeu de l'imagination , jamais elle n'avait été traitée avec l'ampleur que lui donna Rousseau. Mais il ne faudrait pas croire qu'elle ait été difficile à soutenir, par cela seul qu'elle était un paradoxe. Sans parler de l'esprit paradoxal de Jean-Jacques, de son caractère, toujours porté à voir le mauvais côté des choses, ne sait-on pas qu'il est plus aisé de démolir que d'édifier ? Si les objections sont possibles même contre la vérité absolue, elles sont surtout spécieuses contre les institutions, toujours sujettes à des abus, toujours représentées par des hommes imparfaits. On a beau jeu de signaler les abus de la science ;

1. ViLLEMAiN, Tableau de la 1 leçon. littérature au xviii® siècle, 23' [

il n y a pour les voir qu'à ouvrir les yeux ; mais il en est de même de tout ce qui tient à rtiomme. Pour supprimer ses vices, il en faudrait venir à le supprimer lui-même. Faites un bon usage de vos facultés, vous vous perfectionnez ; faites-en un mauvais usage, vous vous pervertissez; mais n'en concluez pas que la faculté elle-même soit mauvaise. Faudra-t-il arracher la langue à tous les enfants, parce que beaucoup d'hommes s'en servent pour médire? Et pourquoi pas les yeux et les oreilles? Et pourquoi pas les mains et les pieds? Et pourquoi pas surtout la tête et le cœur, principes de tous nos actes. Rousseau, ne pouvant songer à détruire l'homme (il aurait trouvé trop difficilement des disciples), a au moins tenté de le mutiler et de l'amoindrir. Qu'est-ce que la littérature, qu'est-ce que la science, qu'est-ce que l'art, sinon le développement des facultés de Thomme? Qu'est-ce que l'éducation, sinon la propagation de ce développement? Qu'est-ce que la société, sinon la multiplication, en quelque sorte, de ses facultés et de son pouvoir, au moyen de l'association? Qu'est-ce que la civilisation, en un mot, sinon la culture de l'homme? Culture qui peut être bien ou mal dirigée, qui, par suite, grandira l'homme pour le bien ou pour le mal, mais qui lui est nécessaire, s'il ne veut rester perpétuellement dans l'enfance et dans l'impuissance. Un esprit généreux veut l'homme grand, un esprit sain le veut grand dans le bien; Rousseau le veut petit et misérable. Rousseau, qui passe pour un hardi novateur, et qui a bien parfois ses audaces, n'est au fond qu'un poltron, qui ne voit dans les choses que leurs inconvénients, et supprime le bien lui-même, de peur qu'on n'en abuse.

Ahî si Rousseau s'était contenté de s'élever contre les abus du savoir; s'il avait montré que la science n'est pas tout l'homme, qu'elle ne remplace pas la vertu, qu'elle est un moyen qui peut aider à atteindre le but, qui peut aussi en éloigner, qui par conséquent n'est pas le but lui-même ; s'il avait prouvé, l'histoire à la main, qu'un peuple qui préfère l'art de bien dire au mérite de bien faire, et demande à un orateur ou à un livre, non ce qu'il dit, mais comment il le dit, est un peuple corrompu, qu'une civilisation qui, comme il l'a écrit lui-même ailleurs, prise une belle statue au-dessus d'une bonne action, est une civihsation menteuse, il aurait assurément fait une œuvre utile, ce qui ne l'aurait pas empêché de la faire éloquente. Mais quel mérite de démontrer ce que tout le monde pense ou doit penser? Un brillant sophisme avait bien plus de charmes pour Jean- Jacques.

Saint-Marc Girardin lui trouve encore une autre intention plus particulière qui, pour être inavouée, n'en est pas moins évidente : elle consistait à attaquer les contemporains et à se faire un rôle à part. Rousseau était envieux, mécontent, déclassé. Ces défauts, qui ne firent que croître avec le temps, qui devinrent à la fin une véritable fohe, faisaient dès lors son tourment, obscurcissaient sa raison, déterminaient la plupart de ses jugements et de ses actes. Il n'en était plus à compter ses déceptions, mais il aimait mieux les attribuer aux injustices du sort ou des hommes qu'à ses maladresses ou à ses fautes. Egalement incapable d'accepter sa situation et de combattre pour Taméliorer, les luttes de la vie et les inégalités sociales échauffaient sa bile, excitaient sa mauvaise

humeur, sans parvenir à exalter son courage. Jaloux de toute supériorité chez les autres, embarrassé de celle qu'on lui reconnaissait souvent, il ne savait ni recevoir, ni rendre un hommage. Les grands, les heureux du siècle, les philosophes surtout lui déplaisaient, à cause de leurs doctrines et de leurs succès. Il était obscur, gêné, gauche, pauvre, campagnard, spiritualiste ; ils étaient célèbres, à l'aise, honorés, brillants, un peu tyrans, matérialistes, incrédules. Aussi les vices des sociétés civilisées qu'il énumère avec le plus de complaisance, sont les défauts du monde et des salons. Sa satire s'exerce surtout sur ses contemporains; on dirait presque qu'elle est personnelle. Du reste, il n'est pas le premier qui se soit fait frondeur et utopiste par envie, et il a eu, sous ce rapport, de nombreux successeurs ^

Donc, Rousseau déclara que les sciences, les lettres et les arts sont les pires ennemis de la morale ; il appela à son secours , pour le prouver, toutes les ressources de l'érudition, du raisonnement et de l'éloquence, et il trouva une académie pour lui décerner un prix.

Nous nous sommes étendu longuement sur l'idée fondamentale du Mémoire, parce que nous la regardons comme la clé de presque toutes les opinions de l'auteur. Nous voudrions aussi donner un aperçu de la manière dont il a développé sa thèse.

Rousseau s'adressant à une académie, il lui im-

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