Revue des Deux Mondes, 13 février 18S
portait d'accorder « le mépris pour l'étude avec le respect pour les vrais savants. » Quelques formules polies, qui n'engagent à rien et ne trompent personne, pouvaient, à la rigueur, suffire à lui rendre sa liberté d'allures. Mais il y avait un préjugé plus gênant, dont il fallait se débarrasser avant tout. La civilisation toute entière est fondée sur la culture des lettres, des sciences et des arts. Avec l'ignorance et l'état sauvage, que deviennent la politesse des mœurs , la bienveillance des rapports , les charmes de la société, le bien-être de la vie? Jean- Jacques ne pouvait nier ces avantages ; qu'en va-t-il faire? Des pièges pour la liberté , des hypocrisies , des œuvres de dépravation. « Tandis que le gouvernement et les lois, dit-il, pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être , étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes dont ils sont chargés , étouffent en eux le sentimeut de cette liberté originelle pour laquelle ils semblent être créés^ leur font aimer leur esclavage, et en font ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes, les sciences et les arts les ont affermis... Les princes voient avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités... ils savent bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge... Quel joug imposerait-on à des hommes qui n'ont besoin de rien?... qui, comme les sauvages de l'Amérique, vont tout nus et ne vivent que du produit de leur chasse ?... Avant que Fart eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles, et la différence
LA VIE ET LES ŒUVRES
des procédés annonçait au premier coup d'œil celle des caractères... » Actuellement, au contraire, au milieu de « ce troupeau qu'on appelle société... plus d'amitiés sincères, plus d'estime réelle, plus de confiance fondée, Les soupçons, les ombrages, les craintes,, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme de politesse... Ici l'effet est certain, la dépravation réelle, et nos âmes se sont corronipues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection... On a vu les vertus s'enfuir, à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon; et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. »
A l'appui de ces affirmations l'histoire apporte le témoignage de tous les peuples l'un après l'autre : les Romains des premiers temps^ avec leur rude simplicité , et ceux de la décadence , avec leur corruption élégante ; la Grèce victorieuse de la Perse amollie par les arts et le luxe ; l'austère Sparte gardant sa liberté, en face d'Athènes livrée à l'éloquence et à la tyrannie; les Scythes barbares, donnant des leçons de vertu à leurs vainqueurs civilisés ; les Germains presque sauvages, si supérieurs, d'après Tacite, aux Romains de l'Empire; Constantinople , subtile et philosophe, tombant au pouvoir du croisé bardé de fer ou du farouche musulman ; la Chine lettrée en proie à tous les vices ; l'Amérique et la Suisse heureuses de leur simplicité et de leur ignorance. Les exemples abondaient; l'embarras était de les choisir et de se restreindre. La réponse non plus n'était pas douteuse; Sénèque l'a résumée en deux mots : Postqiiam docti prodieriint, bonidesunt^.