TOME I
Grèce et l'Asie! Les dépouilles de Carthag-e sont la proie d'un joueur de flûte! Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent...
« Yoilà comment le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la Sagesse éternelle nous avait placés. »
Enfin il n'est pas jusqu^aux épines de la science que Jean-Jacques ne tourne contre elle. « Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science , comme une mère arrache une arme dangereuse aux mains de son enfant; que tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit, et que la peine que vous trouvez à vous instruire n'est pas le moindre de ses bienfaits. Les hommes sont pervers; ils seraient pires encore, s'ils avaient le malheur de naître savants. »
(( Quoi, la probité serait fille de l'ignorance! La science et la vertu seraient incompatibles ! » — Certainement. Si vous en doutiez encore, voyez plutôt, dût votre orgueil en souffrir, la seconde partie du Mémoire. Rousseau y resserre et y généralise à la fois la question ; les faits , qu'il a amassés et triés avec soin, lui servent à étendre ses observations historiques à un genre de considérations plus précises et plus élevées. Il ne va plus voir seulement ce qu'ont été les sciences ici ou là, en tel ou tel temps, mais ce qu'elles sont partout et toujours, ce qu'elles sont en elles-mêmes.
Il examine les sciences et les arts dans leur origine. Tous doivent leur naissance à nos vices. L'astronomie est née de la superstition ; l'éloquence de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie^ de l'avarice ; la physique, d'une vaine curiosité ; la morale elle-même, de l'orgueil humain.
Il les étudie dans leurs objets. « Que ferions-nous des arts sans le luxe qui les nourrit? Sans les injustices des hommes, à quoi servirait la jurisprudence? Que deviendrait l'histoire, s'il n'y avait ni tyrans, ni guerres, ni conspirations ? »
Mais c'est surtout dans leurs effets qu'il poursuit les sciences et les arts. Ils nourrissent l'oisiveté. Quand nous ne saurions pas les théories des savants et des philosophes, « en serions-nous moins nombreux, moins bien gouvernés, moins redoutables, moins florissants ou plus pervers?... » Ils sont donc inutiles. Si encore ils n'étaient qu'inutiles? mais ne sapent-ils pas par leurs funestes paradoxes les fondements de la foi et de la vertu? Et le luxe, qui est l'opposé des bonnes mœurs ; et les mots de commerce et d'argent substitués à ceux de morale et de devoir ; et cet amollissement des courages ; tout cela n'est-il pas l'eflet propre du perfectionnement des sciences et des arts ? Il est d'expérience que les peuples livrés au luxe ont toujours été conquis par des peuples pauvres ; que les commodités de la vie et les études sédentaires énervent les âmes et détruisent les vertus militaires.
L'auteur était amené à parler de l'éducation, par laquelle se perpétuent ces déplorables effets. « C'est dès nos premières années, dit-il, qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre juge-
ment. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse, pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d'autres, qui ne sont en usage nulle part ; ils sauront composer des vers, qu'à peine ils sauront comprendre ; sans savoir démêler l'erreur de la vérité, ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux. Mais ces mots de magnanimité, d'équité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne sauront ce que c'est ; ce doux nom de patrie
ne frappera jamais leur oreille Que faut-il donc
qu'ils apprennent? Yoilà certes une belle question! Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes, et non ce qu'ils doivent oublier. »
Ce tableau fantaisiste de l'éducation au xvm^ siècle contient en germe une partie de VÉmile ; la phrase suivante prépare le Discoia^s su?' rinégalité : <.< D'oii naissent tous ces abus, si ce n'est de l'inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l'avilissement des vertus*. »
Avec une telle théorie, l'imprimerie ne pouvait trouver grâce aux yeux de Jean-Jacques. « Le paganisme, dit-il, livré à tous les égarements de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu'on puisse comparer aux monuments honteux que lui a préparés l'imprimerie sous le règne de l'Evangile ? » Et dans une note ajoutée après coup, il appelle le moment où les souverains banniront cet art terrible de leurs états.
4. Rousseau déclare dans rAvcriissemcnl avoir fait postérieurement deux additions
à son Discours. Cette phrase en pourrait bien être une.
DE JEAiN-JACQUES ROUSSEAU.
Qu'on ue s'y trompe pas, d'ailleurs ; si Jean- Jacques permet la science à quelques génies exceptionnels, il l'interdit absolument au grand nombre. « Que penserons-nous, dit-il, de ces compilateurs d'ouvrages qui ont indiscrètement brisé la porte des sciences et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne d'en approcher, tandis qu'il serait à souhaiter que tous ceux qui ne peuvent avancer loin dans la carrière des lettres eussent été rebutés dès l'entrée et se fussent jetés dans des arts utiles à la société. »
Il est indigné qu'on demande à un homme, non s'il a de la probité, mais s'il a des talents ; à un livre, non s'il est utile, mais s'il est bien écrit. Est-ce sur ces maximes qu'il ouvre à Voltaire seul, en compagnie de Socrate, ce sanctuaire de la science, qu'il ferme impitoyablement au simple vulgaire ?
Nous n'avons pas à réfuter Rousseau ; d'autres s'en sont chargés. Il aurait tort d'ailleurs de se plaindre d'avoir été combattu. C'est toujours un ennui de souffrir la critique, mais c'est aussi une garantie de notoriété. Combien d'auteurs voudraient être contredits et ne trouvent personne qui les prenne au sérieux. Rousseau aimait à occuper le public. A l'époque où nous sommes, il n'était déjà plus tout à fait un inconnu ; son Discours, achevant de le tirer de l'obscurité, lui obtint un succès d'originalité, presque de scandale. Peut-être était-ce précisément celui-là qu'il recherchait de préférence. Une longue et cruelle maladie (il n'en avait jamais
LA VIE ET LES ŒUVRES
d'autres) avait retardé l'impression * ; Diderot, qui s'était chargé de la préparer, mandait à son ami, aussitôt que l'ouvrage eut paru : « Il prend tout par-dessus' les nues; il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil. » La critique, il est vrai, n'était pas l'élément le moins important de ce succès ; mais sous ce rapport encore, Jean-Jacques put être fier de la qualité, aussi bien que du nombre de ses contradicteurs ^
Le Mercure avait rendu compte du Mémoire dès le mois de janvier, mais l'avait jugé très sommairement. Quelque temps après (juin 1751), dans le même recueil, l'abbé Raynal est plus explicite ; cependant il se contente encore de faire prévoir les attaques, plutôt qu'il n'attaque lui-même. Jean- Jacques profita de ces escarmouches pour s'assurer sur ses étriers et faire son plan de bataille. « Quand il sera question de me défendre, dit-il, je suivrai sans scrupule toutes les conséquences de mes principes. Je sais d'avance avec quels grands mots on m'attaquera : lumières, connaissances, lois, morale, raison, bienséance, égards, douceur, aménité, politesse, éducation, etc. A tout cela, je ne répondrai que par deux autres mots, qui sonnent encore plus fort à mon oreille : Yertu, vérité, m'écrierai-je sans cesse; vérité, vertu M » Parfaitement; mais la question est de savoir si, pour être vertueux, il faut être nécessairement ignorant, grossier, impoli, sans éducation et sans lumières.
1 . Lettre de Rousseau à M. Petit, secrétaire de l'Académie de Dijon, 19 janvier 1751.— 2. Une grande partie de la polémique engagée à propos du Discours
sur les sciences et les arts est au Mercure de 1751 et des années suivantes. — 3. Lettre de Rousseau à l'abbé Raynal {Mercure de juin 1751).
Un certain M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, et membre de l'Académie royale des Belles-Lettres de Nancy^ tenta une réfutation en règle du Discours de Rousseau \ Ses critiques, qui valent à notre avis bien mieux que leur réputation, ne manquent pas de bonnes raisons, exposées en assez bons termes. Rousseau voulut lui faire sentir néanmoins qu'il le regardait comme un adversaire indigne de lui. Avec la désinvolture d'un homme sûr de sa supériorité, il se contenta de répondre, en quinze ou vingt pages, qu'il ne répondrait pas ^ C'est qu'en même temps que la réfutation de Gautier, et même un peu auparavant, en avait paru une autre infiniment plus flatteuse. Le duc de Lorraine, Stanislas, roi de Pologne, protecteur éclairé des arts et des lettres, n'avait pas dédaigné en effet de prendre la plume contre Rousseau. Avoir un roi pour adversaire ; voilà un honneur qui n'arrive pas tous les jours à un homme de lettres.
Le Roi de Pologne fît paraître sa Réponse ^ sous le voile d'un anonyme facile à pénétrer. Jean- Jacques soupçonna, non sans raison peut-être, un jésuite, le P. Menou, d'avoir prêté une large collaboration à l'œuvre du monarque. Il se flatta même de démêler ce qui était du prince et ce qui était du moine, se promettant bien de se dédommager sur le dos du dernier des ménagements auxquels il se croyait tenu à l'égard du premier. Mais il avait affaire à forte partie et put se convaincre qu'il ne lui suffirait pas de faire briller son esprit dans un tournoi littéraire où le talent suppléerait à la rai-
1. Mercure d'octobre 1751. — 2. Lettre de Rousseau à Grimm, sur la réfutation de son Dis-
cours, par M. Gautier. {Mercure de novembre 1751.) — 3.
Mercure de septembre 1751.
LA VIE ET LES ŒUVRES
son. Il eût été mal venu de répondre par une fin de non-recevoir, comme il l'avait fait avec le professeur Gautier. Il ne pouvait même décemment se plaindre, tant on était aimable à son égard. Ses talents, personne ne les révoquait en doute ; on en pouvait juger par son œuvre; de même aussi qu'on pouvait juger de ses vertus par ses déclarations. Il ne s'agissait donc, lui disait-on poliment, que d'effacer une contradiction démentie par les faits^ et de mettre d'accord son esprit avec son cœur.
Rousseau avait, et pour cause, laissé prudemment de côté les principes généraux; la Réponse de Stanislas n'avait point à garder la même réserve. Les sciences et les arts, considérés en eux-mêmes, n'étant en elfet que la connaissance du vrai^ du bon, de l'utile, il serait par trop extraordinaire qu'ils fussent incompatibles avec la vertu. Autant vaudrait dire que la connaissance est incompatible avec son objet. La nature est fort belle assurément; deviendrait-elle moins belle parce qu'on l'étudierait davantage? une stupide contemplation serait-elle préférable à une admiration éclairée?
L'instinct a ses avantages, mais il nous est commun avec les animaux ; bientôt nous serions confondus avec eux, si nous n'y ajoutions le secours de la raison. La raison elle-même nous dirigeraitelle sûrement, si elle n'était aidée par la réflexion ? La terre serait- elle longtemps en état de nourrir des populations de plus en plus pressées, si les progrès de l'agriculture ne la forçaient à multiplier ses produits? Que deviendrait la société, sans les lois qui y maintiennent l'ordre, la subordination, la sûreté, l'abondance?
La civilisation a ses excès, la science a ses dan-
gers; l'état sauvage en a-t-il moins? Le sauvage est-il moins voleur, moins fourbe, moins intempérant, moins corrompu? Est-il plus respectueux des droits, de la réputation, de la vie de son semblable que l'homme civilisé? Les peuples ignorants sontils plus exempts des attentats contre la nature et l'humanité? Ont-ils moins de guerres sans merci, moins de tueries sans pitié? Et quand ils auraient moins de vices que l'homme policé, ont-ils autant de vertus? Trouve-t-on chez eux notamment ces qualités sublimes, cette pureté de mœurs, ce désintéressement magnanime, ces actions surnaturelles qu'enfante la religion?
Qu'on laisse donc ces tableaux fantaisistes d'une innocence qui n'existe que dans l'imagination, ces parallèles odieux, où il entre moins de zèle et d'équité que d'humeur et d'envie. Tant qu'on n'aura pas pesé exactement les qualités et les défauts des différents peuples, tant qu'on n'aura pas prouvé que les vices des uns ont leur principe dans leur civilisation, les vertus des autres dans leur état d'ignorance ; tant qu'on n'aura pas fait surtout la distinction entre la science et ses abus, on aura peu avancé la question.
Mais qu'est-ce que la civilisation ? Le royal écrivain la confond volontiers avec le progrès des mœurs ; il est incontestable en effet que ces deux choses, si elles ne sont pas identiques, ont au moins de grandes affinités. Il semble avoir devancé cette belle définition d'un penseur moderne : la civilisation est le développement de l'activité sociale et le développement de l'activité intellectuelle \
1 . GuizOT, Histoire de la Ci- [ et Histoire de la Civilisation en vilisation en Europe, leçon; | France, 1^» leçon.
La réfutation de Stanislas indiquait nettement la voie à suivre ; Rousseau, dans sa Réponse, semble d'abord s'y engager^ mais ce n'est pas pour longtemps. Il est bien vrai que la science en soi est excellente; il n'a jamais dit autre chose; il est vrai qu'on en abuse beaucoup; son adversaire en convient. La seule différence donc, c'est que l'un dit qu'on en abuse souvent, l'autre qu'on en abuse toujours. C'est entre ce souvent et ce toujours que roule la discussion. La science, toute belle, toute sublime qu'elle est, n'est pas faite pour l'homme ; il a l'esprit trop borné pour y faire des progrès, trop de passions dans le cœur pour n'en pas faire un mauvais usage. Voilà qui s'appelle étouffer son ennemi sous les fleurs. Au point de vue pratique, autant valait dire que la science est mauvaise. Telle est, en effet, la thèse qu'il reprend, sans arguments bien nouveaux, mais avec un véritable talent de polémiste.
Ce débat a perdu de son importance. Il y avait, du reste, dès cette époque, plus de tendance à exagérer les droits de la science qu'à les restreindre. Il est instructif néanmoins de voir dé quel côté sont les champions de l'ignorance.
Jean-Jacques avait peu de mérite à confesser sa profonde estime pour un aussi aimable contradicteur. Mais s'il tenait à se montrer respectueux, il tenait encore plus à étaler sa fierté. Il se rend le témoignage d'avoir su allier ces deux sentiments et d'avoir appris au public « comment un particulier peut défendre la cause de la vérité contre un souverain même. » C'était facile dans la circonstance. Ses amis lui conseillaient de ne pas publier sa réponse sans l'agrément du prince, et lui promettaient
la Bastille en récompense de ses libertés de langage. Il ne les écouta point. Loin de s'en trouver plus mal, il y gagna les bonnes grâces du monarque, et en eut par la suite des marques formelles.
Il prétend que ce bon prince, après avoir vu sa réponse, aurait dit : j'ai mon compte, je ne m'y frotte plus. Mais Stanislas eût été vraiment trop bon et trop modeste s'il eût tenu ce propos. Sans prétendre qu'il ait eu dans cette affaire la palme du talent, il eut au moins, avec un mérite littéraire très réel, l'avantage du côté de la raison. Mais, aux yeux de certaines gens, le talent dispense de tout, même de la raison. Seulement ces gens-là ont mauvaise grâce à suivre Jean-Jacques dans sa campagne contre les lettres et les sciences, puisqu'ils en admettent jusqu'aux abus.
Parmi les curiosités de la Réponse de Rousseau, notons les points suivants :
Il fait un grand usage de l'Ecriture, des Saints- Pères, des arguments théologiques; il n'admet d'autre étude que celle de la religion, d'autre recherche que celle de nos devoirs. Auprès d'un roi chrétien, qu'il supposait aidé par un jésuite, cela ne pouvait faire qu'un bon effet.
Il tranche du moraliste austère, restreint les besoins aux limites de la plus stricte nécessité, condamne les penchants naturels, et confondrait volontiers la curiosité qui porte l'homme à apprendre avec les passions qui le poussent à mal faire. Chez cet amant de la nature qui, dans d'autres circonstances, se montre si plein d'indulgence pour ses faiblesses, un tel rigorisme est-il bien de saison? Stanislas avait dit, entre autres choses, que l'hypocrisie, toute détestable qu'elle est, présente, au point de vue social,
LA VIE ET LES ŒUVRES
moins d'inconvénients que le vice effronté, et rend indirectement hommage à la vertu en voulant la contrefaire. Quoi! prendre parti pour l'hypocrisie! Quelle horreur! Il est curieux de voir avec quel air de pudeur effarouchée les propositions les plus innocentes sont parfois accueillies par les puritains de la libre pensée et de la morale indépeadante.
Venons à la conclusion : on pourra la trouver assez inattendue.
Rousseau avait commencé par dire que la science est bonne en soi; première proposition.
Aussitôt , il affirme qu'elle est mauvaise dans son usage ; qu'elle n'a jamais causé que des crimes et des malheurs; deuxième proposition.
Cependant, quoique mauvaise, il faut la conserver, la protéger, la répandre ; troisième proposition .
N'accusons pas trop ici Rousseau de contradiction. S'il veut bien faire grâce aux bibliothèques, aux universités, aux académies, ce n'est qu'à titre de maux nécessaires. « Nous ne ferions, dit-il, que replonger l'Europe dans la barbarie, et les mœurs
n'y gagneraient rien On n'a jamais vu de peuple,
une fois corrompu , revenir à la vertu. En vain prétendriez-vous détruire les sources du mal; en vain ôteriez-vous les aliments de la vanité , de l'oisiveté , du luxe ; en vain même vous ramèneriez les hommes à cette première égalité , conservatrice de l'innocence et source de toute vertu ; leurs cœurs , une fois gâtés, le seront toujours; il n'y aura plus de remède, â moins de quelque grande révolution, presque aussi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir, et qu'il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. Laissons donc les sciences et les
arts adoucir en quelque sorte la férocité des hommes qu'ils ont corrompus... Offrons quelque aliment à ces tigres , afin qu'ils ne dévorent pas nos enfants. »
Jean-Jacques aurait bien fait de formuler ces déclarations plus tôt. Tout le monde en effet s'était trompé, et avait dû se tromper sur ses conclusions pratiques : il n'est pas sur qu'il ne s'y soit pas trompé comme tout le monde.
Quoi qu'il en soit, moyennant ce principe nouveau , qu'un peuple corrompu ne saurait revenir à la vertu, il n'a aucun souci de diminuer le fléau. Loin de là, il faut toujours qu'un prince protège les sciences et les arts. Jean- Jacques songera-t-il au moins à les épurer, à en corriger autant que possible les excès et les abus ? Pas davantage ; il signale le mal, puis il conseille de le favoriser sans réserve. Mais alors pourquoi son discours? Pourquoi cette rude campagne contre un ennemi à qui on veut laisser toutes ses forces, même assurer toutes les faveurs? Mieux valait se tenir tranquille que de soulever l'opinion en faveur d'une doctrine sans conclusion, où la pratique est en contradiction continuelle avec la théorie.
Les adversaires de Rousseau se distinguent en général par un ton d'urbanité parfaite. Il y avait comme un courant d'admiration pour ce nouveau génie qui se révélait : on ne le combattait qu'à regret. Sa thèse en effet, dégagée des conséquences extrêmes qui n'apparurent que plus tard, n'était
point encore classée parmi les questions irritantes et ne semblait intéresser que les littérateurs et les savants. Or, ceux-ci se croyaient parfaitement de taille à vaincre un confrère qui, quoi qu'il pût dire, était et restait des leurs , et passait pour se livrer à un jeu d'esprit plutôt qu'à une polémique bien sérieuse.
Bordes, qui, lui aussi, entra dans la lice, devait, plus que tout autre, se montrer fidèle à ces règles. Il avait été l'ami de Jean- Jacques ; mais celui-ci l'avait négligé, comme cela lui arrivait souvent pour ses amis, quand il ne les avait plus sous la main. Bordes, qui connaissait peut-être par expérience le caractère ombrageux de son adversaire, avait employé toute la modération, toute la douceur possibles,, pour ne pas blesser sa susceptibilité ^ Rousseau, dans sa réponse, ne se piqua pas d'une semblable délicatesse ^ L'autre répliqua. Cette polémique , courtoise dans la forme , au moins d'un côté, laissa dans les cœurs un levain de ressentiment qui se retrouvera plus tard.
Grimm avait admiré la réponse à Stanislas ; il admira encore davantage celle qui fut faite à Bordes. Cette dernière est, à son avis, « égale, et même supérieure au discours même ^. »
1. Discours sur les avantages des sciences et des arts, prononcé dans l'Assemblée publique des sciences et belleslettres de Lyon, le 22 juin 1751 {Mercure de décembre 1751 et de mai 1752). — 2.
Il Ta intitulée : Dernière réponse à M. Bordes; non parce
qu'il en avait fait une auparavant; mais pour signifier qu'il n'en voulait plus faire d'autre à personne. Voir aussi la Préface de la Seconde lettre à Bordes qui resta à l'état de projet. — 3. Correspondance littéraire, 15 février
La discussion continuait à avoir ses effets ordinaires : elle obligeait Jean-Jacques à quelques concessions, mais elle rattachait plus résolument aux points où il prétendait se fortifier. Abusant de quelques expressions justes de Bordes, il s'en fit, sans grande peine, une arme contre lui et un moyen de donner une nouvelle face à la question. Nos mœurs , avait dit Bordes , ne sont pas assez parfaites pour se montrer sans voile ; la politesse sert à couvrir nos défauts de caractère ; sans elle , la société n'offrirait que des disparates et des chocs. — Quoi, répondait Rousseau , vous prétendez donc que l'homme est méchant par nature I Et à l'homme naturellement méchant, il oppose hardiment la bonté native et l'égalité originelle de tous. Les hommes méchants par nature! ce serait difficile à prouver. On cite des annales; mais « il faudrait bien des témoignages pour m' obliger de croire une absurdité. Avant que les mots affreux de tien et de mien fussent inventés ; avant qu'il y eût de cette espèce d'hommes cruels et barbares qu'on appelle maîtres, et de cette autre espèce d'hommes fripons et menteurs qu'on appelle esclaves ; avant qu'il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu, pendant que d'autres hommes meurent de faim ; avant qu'une dépendance mutuelle les ait tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu'on m'expliquât en quoi pouvaient consister ces vices , ces crimes , qu'on leur reproche avec tant d'emphase \ »
Nous sommes loin de la question restreinte des lettres et des arts. Il y avait là de quoi soule-