‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 70 sur 184 · Dernière réponse · texte numérisé non relu

Dernière réponse

LA VI K ET LES ŒUVRES

ver bien des passions , bouleverser bien des sociétés.

En attendant, Jean-Jacques ne prêche plus seulement l'austérité, mais une sorte de vertu farouche, telle que les vieux Romains en fournissent quelques exemples. Qu'est-il besoin de rendre les hommes doux et sociables ? Est-ce que la vertu est toujours douce? voyez Brutus, « qui n'a fait que son devoir, » voyez Caton, Lucrèce, Virginius, Scévola. — Qu'on n'objecte pas que le luxe nourrit les pauvres. — Sans le luxe, il n'y aurait pas de pauvres. — Que les sciences ne servent pas seulement au bien-être et à l'agrément, mais qu'elles sont nécessaires à la satisfaction des besoins. — Les besoins sont si peu de chose, quand on sait les réduire à l'indispensable. « On croit m'embarrasser en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu'il n'en faut point du tout. Tout est source de mal, audelà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins , et c'est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance. Il y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu'il n'eut mal aux pieds. »

L'état animal lui-même n'effraie pas ce morahste impitoyable. « Il ne faut pas tant craindre, dit-il, la vie animale : mieux vaut ressembler à une brebis qu'à un mauvais ange... Sous prétexte que le pain est nécessaire, faut-il que tout le monde se mette à labourer la terre ? — Pourquoi non ? qu'ils paissent même, s'il le faut. J'aime mieux voir les hommes brouter l'herbe dans les champs que s'entredévorer dans les villes... Pour répondre à cela, osera-t-on

prendre le parti de l'instmct contre la raison ? C'est précisément ce que je demande*. »

Pourtant il ne propose pas plus de borner les hommes au strict nécessaire qu'il n'a proposé de brûler les collèges et les bibliothèques. « Je sens bien, dit-il, qu'il ne faut pas former le ridicule projet d'en faire d'honnêtes gens; mais je me suis cru obligé de dire sans déguisement la vérité, qu'on m'a demandée. J'ai vu le mal et j'ai tâché d'en trouver les causes ; d'autres, plus hardis ou plus insensés, pourront chercher le remède ^ » Là-dessus, il ne lui reste plus qu'à se draper dans sa philosophie et à laisser les pauvres humains accomplir leur destinée.

La question semblait inépuisable. Formey, académicien de Berlin, vint clore la liste des écrits publiés à cette occasion et se posa en conciliateur^. Il prétendit que les sciences et les arts n'avaient fait aux mœurs ni bien ni mal. Il ne reste plus, dit Fréron, pour donner à cette question toutes les combinaisons dont elle est susceptible, que de dire que les sciences et les arts ont fait aux mœurs beaucoup de bien et beaucoup de mal. C'est, en effet, ce qu'on pouvait dire de plus vrai \

Cette querelle avait fait de Rousseau l'homme à la mode. Les réfutations, comme on voit, ne lui manquèrent pas. Outre les auteurs que nous avons

. 1. Dernière Réponse. — 2. Dernière Réponse. — 3. Examen philosophique de la liaison réelle qu'il y a entre les sciences et les mœurs, dans lequel on trouvera la solution de la dispute de M. J.-.J. Rousseau avec ses ad-

versaires, etc., par Formey. — 4. Année littéraire, 1755, t. Y.

Telle est, en effet, la véritable solution; mais ét;iit-il bien vrai que personne ne l'eût dit jusque-là ?

Page 1