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LA VIE ET LES ŒUVRES
cités, Leroy de Bonneval, Lecat, d'autres encore s'y essayèrent tour à tour. Ce dernier s'intitula faussement « un académicien de Dijon qui a refusé son suffrage. » L'Académie le désavoua*. Rousseau répondit à Lecat. Il n'avait pas attendu d'ailleurs les dernières attaques pour prendre situation d'une façon plus pratique, et avait profité pour le faire de sa pièce de Narcisse. La circonstance était d'autant plus singulièrement choisie, qu'il voulait surtout répondre au reproche de contradiction entre ses principes et sa conduite. Cet argument ad hominem, sans être le plus fort, était un de ceux qui l'avaient touché davantage. Laissons de côté ses raisons, il les a déjà données, prenons uniquement ce qui lui est personnel ; c'est d'ailleurs la partie la plus intéressante pour son biographe. « Je conseille' donc, dit-il, à ceux qui sont si ardents à chercher des reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes et mieux observer ma conduite, avant que de m'y taxer de contradiction et d'inconséquence. S'ils s'aperçoivent jamais que je commence à briguer les suffrages du public; ou que je tire vanité d'avoir fait de jolies chansons ; ou que je rougisse d'avoir fait de mauvaises comédies ; ou que je cherche à nuire à la gloire de mes concurrents ; ou que j'affecte de mal parler des grands hommes de mon siècle, pour tâcher de m' élever à leur niveau, en les rabaissant au mien ; ou que j'aspire à des places d'académie ; ou que j'aille faire ma cour aux femmes qui donnent le ton ; ou que j'encense la sottise des grands ; ou que, cessant de vouloir vivre
1. Délibération du 22 juin ] tion de Lecat le Mercure de 1752, insérée au Mercure d'août juin 1752, 1752. Voir aussi sur la réfuta-
du travail de mes mains, je tienne à ignominie le métier que je me suis choisi et fasse des pas vers la fortune ; s'ils remarquent, en un mot, que l'amour de la réputation me fasse oublier celui de la vertu, je les supplie de m'en avertir, et même publiquement, et je leur promets de jeter à l'instant au feu mes écrits et mes livres, et de convenir de toutes les erreurs qu'il leur plaira de me reprocher.
« En attendant, j'écrirai des livres ; je ferai des vers et de la musique, si j'en ai le talent, le temps, la force et la volonté ; je continuerai à dire très franchement tout le mal que je pense des lettres et de ceux qui les cultivent et croirai n'en valoir pas moins pour cela. Il est vrai qu'on pourra dire quelque jour : Cet ennemi déclaré des sciences et des arts fît pourtant et publia des pièces de théâtre ; et ce discours sera, je l'avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon siècle*. »
Cette fastueuse déclaration mit le sceau à ce que quelques-uns ont appelé la Conversion de Rousseau. Le succès de son Discours en fut la cause déterminante, mais non la première origine. Quand il apprit qu'il avait remporté le prix, « cette nouvelle, dit-il, réveilla toutes les idées qui me l'avaient dicté, les anima d'une nouvelle force, et acheva de mettre en fermentation dans mon cœur ce premier levain d'héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, et Plutarque y avaient mis dans mon enfance. Je ne trouvai plus rien de grand et de beau que d'être libre et vertueux, au-dessus de la fortune et de l'opinion, et de se suffire à soi-même. Quoique la mauvaise honte et la crainte des sifflets m'empê-