TOME
ni à cultiver les lettres et la musique, malgré ses déclamations contre les lettres et les arts ; ni à faire jouer ses opéras, malgré ses critiques contre les spectacles ; ni à vivre dans la société et non dans la meilleure, malgré sa campagne contre la société; ni à se faire accueillir par les grands, malgré ses paroles amères contre les grands. Bien plus, afin de n'être en aucun cas dupe de son marché, il s'arrangea de façon à profiter à la fois de deux situations opposées. Etait-il aimable et poli, il fallait lui en savoir gré; était-il impoli et maussade, c'était la faute de ses principes. Il le dit bien, il prit la liberté du cynisme. Il changea peu ses manières; il se contenta de les ériger en règles. Il était sauvage avant sa réforme, il resta sauvage après; il y gagna seulement de l'être plus à son aise. Il est commode de se donner ainsi comme n'étant tenu à rien envers personne ; de s'autoriser de sa vertu pour tout dire et tout faire à son gré, sans être arrêté par les bienséances; d'être fantasque, taciturne ou bavard, brusque et impoli, et d'appeler tout cela du nom de vertu.
Renonça-t-il même à la richesse? Non, car il ne la possédait pas. Tout au plus aurait-il renoncé à l'espoir de l'acquérir. Mais les amis qu'il avait dans la littérature et surtout parmi les grands, eurent toujours soin de le tenir à l'abri du besoin. Heureux quand il ne leur faisait pas payer par ses susceptibilités et ses brusqueries le plaisir de l'obliger !
Nous n'affirmons pas, bien entendu, que ces considérations soient entrées dans son esprit de la manière que nous venons de les exposer. Nous croyons que sa détermination fut surtout une affaire de caractère et de tempérament, mais tel fut au moins le
résultat de son changement de vie, et cela suffit pour faire justice des motifs de morale transcendante qu'on pourrait être tenté d'y voir. Règle générale, il faut se défier des moralistes excentriques qui prétendent se faire une vertu pour eux seuls. Ils sont austères sur certains points qui leur coûtent peu ; mais comme ils se rattrapent bien sur les autres ! ils font ce qu'on pourrait appeler de la morale à côté. La morale, pour être sûre et complète^ a besoin de prendre sa règle au-dessus de l'homme qu'elle doit diriger. C'est pour cela que toute morale personnelle ou indépendante est par cela même une morale facile. Quand on s^impose son joug à soi-même, on a soin de le prendre doux et léger.
Ainsi le grand changement de Rousseau consista surtout à le confirmer dans des habitudes qu'il ne demandait qu'à suivre. Marmontel fit sa connaissance précisément à ce moment, alors qu'il venait de remporter son prix et qu'il n^avait pas encore fait sa déclaration. Ils se voyaient chez d'Holbach, « à des dîners de garçons, où régnait une liberté franche; mais, continue Marmontel, c'est un mets dont Rousseau ne goûtait que très sobrement. Personne, mieux que lui, n'observait la triste maxime de vivre avec ses amis comme s'ils devaient être un jour ses ennemis. .. Dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance ; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquait à peine, et jamais il ne se livrait \ »
Pourtant, comme il est content de lui! « Je ne bornai pas ma réforme, dit-il, aux choses exté-