‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 78 sur 184 · Marmontel, Mémoires, 1. IV · texte numérisé non relu

Marmontel, Mémoires, 1. IV

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Heures. Je sentis que celle-là même en exigeait une autre, plus pénible mais plus nécessaire, dans les opinions, et résolu de n'en pas faire à deux fois, j'entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévère, qui le réglât pour le reste de ma vie, tel que je voulais le trouver à ma mort ^ » « Jusque-là j'avais été bon, dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de vertu... J'étais vraiment transformé ; mes amis ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide, et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien ^ » Les faits plus encore que les paroles de Marmontel, démontrent qu'il faut beaucoup rabattre de ces fanfaronnades.

Jean- Jacques avait-il changé au moins sur les questions de doctrine? Non; encore fnoins que sur le reste. Cependant, il est à noter qu'avant comme après sa déclaration, ses principes, tout insuffisants qu'ils étaient, valaient encore mieux que ceux de ses amis. Au besoin même, il ne reculait pas, dans les limites restreintes de sa pensée , devant une profession de foi.

Un jour, il prenait sa part d'un diner fort leste chez M^^° Quinault. Il venait de défendre contre Duclos la religion naturelle et la morale de l'Evangile. Il s'était toutefois contenu jusque-là ; mais Saint-Lambert ayant fait une déclaration d'athéisme,

1. jReueries, 3" promenade. — I aussi la lettre à Males- 2. Confessions , 1. IX, — Voir | herbes.

Rousseau se fâcha; et, comme on le plaisantait. « Si c'est une lâcheté, dit-il, de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent ; et moi, Messieurs, je crois en Dieu. » Et un moment après : « Je sors, s'écria-t-il, si vous dites un mot de plus. » Il s'apprêtait^ en effet, à fuir, quand l'arrivée d'un nouveau venu changea le cours de la conversation, et remplaça l'impiété par les chansons poissardes.

Mais il ne s'en tint pas là, et, après le diner, prenant â part M""" d'Epinay. « Quoi! lui dit-il, seriez-vous de son avis? Gardez-vous de me le dire, car je ne pourrais m'empêcher de vous haïr. D'ailleurs, l'idée d'un Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez heureuse. « Hélas! ]^|me (i'Épinay avait trouvé que Saint-Lambert était le plus fort ; et il faut convenir, en effet, que Jean- Jacques, malgré l'énergie de sa profession de foi, se montrait au fond faible et hésitant. Il avouait que souvent, au fond de son cabinet, les deux poings dans ses yeux et au milieu des ténèbres de la nuit, il ne savait trop que penser. « Mais, voyez cela, dit-il, en montrant d'une main le ciel, la tête levée, et avec le regard d'un inspiré; le lever du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui ; je l'admire, je l'adore et je me prosterne en sa présence. » Et comme M""" d'Epinay lui opposait ses hésitations et lui posait cette question catégorique : De quel côté trouvezvous les preuves les plus claires ?« Madame, nos lu-

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mières sont si courtes qu'il est presque impossible de prononcer; » et il lui répondait 'par un conte. Un étranger jeté dans une lie rencontre des vieillards, qui lui déclarent qu'il doit avant tout satisfaire le Génie, seigneur du lieu, dont ils lui remettent les volontés reliées dans une douzaine d'in-folio. L'étranger se trouve à la fin en présence du Génie, et voici le langage que celui-ci lui tient : (( Il importe fort peu, mon ami, que vous et vos pareils croyiez en mon existence. Au reste, ce n'est ni pour votre bien, ni pour votre mal que vous avez habité et parcouru ces contrées. J'aurais sur tout cela de très belles choses à vous dire, mais vous croyez bien, mon enfant, que j'ai autre chose à faire qu'à instruire un polisson comme vous. Allez vous établir dans quelque coin, et laissez-moi en repos, jusqu'à ce que le temps et la nécessité disposent encore de vous. Bonsoir. L'étranger, en se retirant aura dit en lui-même : Je savais bien que, s'il y avait un génie sur cette terre, il était bon et indulgent, et que nous n'aurions rien à démêler ensemble*. »

Ce conte ou cette parabole ,qm^ par son ton sceptique et railleur, rappellerait plutôt la manière de Voltaire que le genre habituel de Rousseau, a été, à cause de cela, regardé par quelques personnes comme d'une authenticité douteuse. Mais on n'a pas de motifs sérieux de le révoquer en doute plutôt que le reste des Mémoires de d'Epinay. Rappelonsnous que Rousseau était encore à cette époque l'admirateur de Voltaire, l'ami de Diderot, l'habitué des plus détestables sociétés. Il y avait bien là de

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