‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 79 sur 184 · Mémoires de M'^* d'Épinay, t. I, ch. viil · texte numérisé non relu

Mémoires de M'^* d'Épinay, t. I, ch. viil

quoi ébranler le peu de bons sentiments qu'il gardait au fond du cœur. Il est triste , assurément , de débuter par une énergique profession de foi, pour aboutir à une si misérable conclusion. Tant il est vrai que Rousseau trouvait le moyen d'avoir tort, même quand il avait raison.

Cette scène dut avoir lieu en 1751, c'est-à-dire avant sa réforme. On y trouverait une nouvelle preuve que cet événement changea peu ses idées, et même sa manière brusque de les exprimer.

Il est douteux, toutefois, qu'avant d'être devenu un homme vertueux par profession, il se fût avisé d'écrire à Francueil la lettre de condoléances qu'il lui adressa à l'occasion de la mort de sa belle-sœur. Après quelques phrases assez lestes sur la douleur du mari et le superbe mausolée qu'il fait élever à sa femme , voici comment il continue : « Savez-vous qu'un habile artiste, en pareil cas, serait peut-être désolé que sa femme revint. L'empire des arts est peut-être le plus puissant de tous. Je ne serais pas étonné qu'un homme, même très honnête, mais très éloquent, souhaitât quelquefois un beau malheur à peindre. Si cela vous parait fou, réfléchissez-y et cela vous le paraîtra moins. En attendant, je suis bien sûr qu'il n'y a aucun poète tragique qui ne fût très fâché qu'il ne se fût jamais commis de grands crimes, et qui ne dit au fond de son cœur, en lisant l'histoire de Néron, de Sémiramis, d'Œdipe, de Phèdre, de Mahomet, etc. : La belle scène que je n'aurais pas faite, si tous ces brigands n'eussent pas fait parler d'eux! Eh! Messieurs nos amis des beauxarts, vous voulez me faire aimer une chose qui conduit les hommes à sentir ainsi! Eh bien, oui, j'y suis tout résolu ; mais c'est à condition que vous

me prouverez qu'une belle statue vaut mieux qu'une belle action ; qu'une belle scène écrite vaut mieux qu'un sentiment honnête, et enfin qu'un morceau de toile peint par Wanloo vaut mieux que la vertu ^ » Cette dernière phrase est digne de toute notre admiration ; elle peut servir à confondre les partisans de l'art pour l'art, de l'indépendance de la politique et du talent, et de toutes ces choses auxquelles on voudrait faire une place à part, en dehors de la morale. Elle n'a qu'un tort, c'est de tomber à faux et de ne prouver en aucune façon ce qu'elle a la prétention de prouver. Gravons-la en lettres d'or au seuil de nos académies ; mais n'en continuons pas moins à cultiver les sciences, les lettres et les arts.

Rousseau tout le premier ne se fit pas faute d'agir ainsi. Nous avons étudié les œuvres littéraires qu'il fit vers ce temps; c'est aussi celui qui vit éclore la meilleure de ses œuvres musicales , le Devin du village. Il dit que cette pièce fit époque, et il dit vrai. Elle fit époque, moins par son mérite réel, qui était médiocre, que par les circonstances qui l'accompagnèrent. A en croire l'auteur, elle lui aurait coûté fort peu de travail. Il avait besoin pour sa santé de l'air de la campagne. Il se retira à Passy, chez son parent et ami Mussard. On y faisait de la musique; on s'y passionnait surtout pour la musique italienne. Rousseau rêvant comment il

1. Lettre à Francueil, janvier 1 pinay, t. I, ch. ix. 1753 ; aux Mémoires de M™e d'É- \

pourrait en donner une idée à la France, jeta quelques vers sur le papier et y adapta des airs. Inutile de demander si ces essais furent goûtés et s'il fut difficile de sauver des flammes ces chiffons que, quoi quil en dise, il ne demandait sans doute pas mieux que de conserver. En six jours les vers étaient faits et la musique esquissée ; en trois semaines la pièce était en état d'être jouée, sauf le divertissement de la fin, qui ne fut composé que l'année suivante. Il faut convenir que ce n'était pas mal pour un malade.

Restait à faire représenter ce chef-d'œuvre ; c'était là le point difficile. Après le triste succès des Muses galantes^ c'était aller au-devant d'un second échec que d'offrir sans précautions un drame qui tranchait si brusquement avec les habitudes françaises. Duclos se chargea de le faire essayer sous le voile de l'anonyme, mais l'enthousiasme que souleva la répétition rendit aussitôt le secret superflu. Dans toutes les sociétés, on ne parla plus d'autre chose. L'intendant des menus demanda, et sur le refus de Duclos, exigea la pièce pour la cour; de sorte qu'il fallut se soumettre à ce qu'elle fut jouée à Fontainebleau devant le Roi. Cependant le récitatif s'éloignait si complètement des usages reçus, qu'on pensa qu'il devait être changé. L'auteur y consentit, mais ne voulut pas s'en mêler; les changements furent faits par Francueil et Jeliotte.

Rousseau, dans la crainte de se déceler, n'avait pas osé assister à la répétition de l'Opéra ; il fut plus heureux à Fontainebleau. Ces répétitions étaient une sorte de huis-clos très ouvert; on s'y pressait; on y étouffait; il n'y avait guère de différence avec les représentations ordinaires que dans le

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public, qui était plus connaisseur et plus choisi.

Le lendemain fut un grand jour. Un triomphe à la cour est toujours flatteur. Jean-Jacques voulut mieux, ou autrement, et sous prétexte de se montrer fidèle à ses principes et supérieur à sa gloire, inventa un nouveau raffinement de vanité. Il s'agissait de savoir si, pour ne pas se singulariser, il se départirait pendant un jour de son costume négligé. Difficile problème, qu'il finit par résoudre intrépidement en faveur de la grande barbe et de la perruque mal peignée. Cependant son intrépidité dut rester à l'état de simple intention; contrairement à ses prévisions, la cour attacha moins d'importance que lui-même à son manque d'usage, et ne parut pas seulement s'en apercevoir. Il en fut touché jusqu'aux larmes. N 'eut-il pas aussi un peu de dépit d'avoir manqué son effet? Quoi qu'il en soit, au milieu d'une cour brillante et parée, juste en face de Louis XV et de M""" de Pompadour, il eut, dans son équipage plus que modeste^ la joie de recueillir les murmures de surprise et d'applaudissement des jolies bouches, les larmes d'attendrissement des jolis yeux de toutes les femmes charmantes qui l'entouraient. Gomme elles lui semblaient belles ! Comme il était ravi et enivré!

Ce n'est pas tout. Après la représentation, le Roi, désirant exprimer sa satisfaction à l'auteur, le fit demander pour le lendemain. On supposait qu'il s'agissait d'une pension et que le Roi voulait la lui annoncer lui-même. Cette nouvelle fut pour Jean- Jacques un nouveau sujet de perplexité ; il n'en dormit pas la nuit suivante. Il aurait pu se dispenser de nous parler à ce propos de son fréquent besoin de sortir, qui ne lui permettait pas de répondre à

l'invitation royale. Sa présence à la longue représentation de la veille était la meilleure réponse à cette objection plus que prosaïque. Mais c'était le cas ou jamais de mettre en avant ses fameux principes, xiccepter une pension! était-ce digne d'un philosophe qui faisait profession de désintéressement, de liberté et de courage? La refuser! n'étaitce pas une impolitesse? Et puis, à tant faire que d'aller devant le Roi, il fallait, se dit-il à lui-même, sans quitter l'air et le ton sévères qu'il avait pris, se montrer sensible à l'honneur que lui faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle, et méritée. Allez donc, avec la maudite timidité de Jean-Jacques, vous proposer un pareil programme! Soit qu'il se fie à l'inspiration du moment ou qu'il prépare une réponse heureuse, l'émotion risque fort de ne lui suggérer qu'une balourdise. Toute réflexion faite, il résolut de ne pas s'exposer à ce danger et partit dès le matin \

Son départ fut généralement blâmé. On l'accusa d'orgueil. Quel grand malheur, en effet, s'il n'avait pas rencontré, à point nommé, une phrase sublime à faire passer à la postérité. Mais il avait sacrifié sa pension; Diderot ne s'en consolait pas et voulait qu'il fît une demande. S'il était libre d'être désintéressé pour lui-même, ne devait-il pas songer à Thérèse et à sa mère? Jean-Jacques, toujours susceptible et soupçonneux, vit là des intentions malveillantes, qui pouvaient bien ne pas exister. «: Depuis lors,, dit-il, Diderot et Grimm semblèrent prendre à tâche d'aliéner de moi les Gouverneuses, leur faisant entendre que, si elles n'étaient pas plus

1. Confessions, 1. VIII. — Lettre à Lenieps, 22 octobre 1752.

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à leur aise, c'était mauvaise volonté de ma part; qu elles ne feraient jamais rien avec moi. Ils tâchaient de les engager à me quitter, leur promettant un regrat de sel, un bureau de tabac, un je ne sais quoi encore, par le crédit de M™® d'Épinay. » Notons que Rousseau vient de dire que Diderot ne pouvait pas souffrir M'^^ d'Epinay, et ne consentit à aller la voir que beaucoup plus tard.

Le Devin n'était pas complet; Rousseau en fit l'ouverture et le divertissement, afin de le mettre en état d'être joué à l'Opéra l'hiver suivant. Il aurait voulu faire de ce divertissement un sujet suivi; il avait bien raison, mais on ne l'entendit seulement pas à l'Opéra, et il lui fallut se soumettre à la routine. Il rétablit aussi son récitatif. La pièce n'en fut pas plus mal reçue ; au contraire. Enfin il fît une dédicace à Duclos. C'était justice ; n'était-ce pas à lui qu'elle devait d'avoir vu le jour?

A propos du Devin, Rousseau eut un sujet de mécontentement contre d'Holbach. Celui-ci l'avait engagé à prendre dans sa propre musique quelques airs pour son divertissement, lui assurant qu'ils resteraient toujours connus de lui seul ; Rousseau en accepta un par complaisance. Quel ne fut pas son étonnement de voir peu après ce même air étalé en pleines réunions chez Grimm et chez W^" d'Epinay. Il crut qu'on s'était moqué de lui et soupçonna ceux qui lui avaient joué ce vilain tour d'avoir répandu le bruit qu'il n'était pas l'auteur de sa pièce. Mais si jamais œuvre a porté la marque du maître, c'est bien celle-là. Il Ta, pour ainsi dire, créée sans précédents; de sorte que si l'on demandait à quel genre elle appartient, on pourrait répondre : au genre de Rousseau,

La musique du Devin a vieilli; aujourd'hui on l'apprécierait difficilement. La pièce elle-même est d'une extrême simplicité; elle est plutôt une série de chansonnettes agréables qu'une œuvre de musique savante. Un berger qui boude sa bergère, un vieillard qui les réconcilie, voilà tout. On y chercherait en vain des événements, une intrigue, des caractères, des mots d'esprit, de grands effets ; elle n'a peut-être pas un vers à citer. C'est toujours la nature dans sa simplicité primitive et la bonté native de l'homme; là encore Rousseau reste fidèle à son système. On pourrait pourtant dire dans un autre sens que l'œuvre manque de naturel. On ne rencontre guère ailleurs que dans les livres des bergers frisés et pomponnés qui roucoulent des vers. Son succès cependant fut prodigieux et durable, au point d'étonner l'auteur lui-même. C'est qu'elle offre un charme de sentiments, un air de fraîcheur, une harmonie complète entre les paroles et la musique auxquels on n'était pas accoutumé \

Cette pastorale prêtait à la critique par sa nouveauté même. Favart en fit une parodie : les Amours de Bastien et de Bastienne. La parodie est une sorte de plante parasite, qui ne vit qu'aux dépens de l'œuvre qu'elle critique. Bastien et Bastienne rappelaient assez agréablement Colin et Colette ; mais la pièce de Favart avait d'ailleurs un autre mérite, celui d'être jouée par sa femme.

\. La bibliothèque de la Chambre des députés possède un manuscrit autographe, paroles et musique du Devin du village. La Bibliothèque nationale en possède aussi un

bon nombre de morceaux détachés , également autographes, mais sur de nouveaux airs, que Rousseau substitua plus tard à sa musique primitive.

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Rousseau eut encore à subir une critique qui lui fut plus sensible. Un certain Bonneval publia une brochure intitulée : Lettre d'un Ermite à J.-J. Rousseau. S'il n'y avait eu que Termite, Jean-Jacques s'en serait peu préoccupé ; mais Fréron s'avisa de faire cause commune avec lui. Fréron était un adversaire redoutable, qui n'avait pas craint de s'attaquer aux rois du jour, même à Yoltaire. Ses railleries ne visaient pas seulement le Devin, ni même le Discours sur les arts et les sciences; mais au-delà des ouvrages, elles allaient chercher l'homme, avec ses travers, ses ridicules et son orgueil. Rousseau fut blessé cruellement et fit une réponse à ces attaques; mais il ne l'envoya ni ne la publia. W fit bien; elle ne manquait pas d'esprit, mais elle avait encore plus d'insolence ; or, il ne faisait pas bon être insolent avec Fréron*.

Quoique le Devin ne fut pas très italien, il eut pour effet de répandre le goût de la musique italienne; mais d'autres causes encore y contribuèrent, notamment une troupe de bouffons italiens, qui jouèrent à l'Opéra et qui, bien que détestables, firent grand tort au genre français. Seul, le Devin du village, dit Rousseau , soutint la comparaison et plut encore après la Sei^va padrona. Rousseau fit graver et publia cette belle pièce de Pergolèse^ H

1. Lettre à Fréron, 2 juillet [ tobre 1752. \1^2>. — 1, Lettre à Lenieps, 1^00,- \

était devenu une autorité en musique. Il ne manqua pas de tenir sa partie dans les discussions musicales qui s'agitaient alors. On était précisément au moment le plus brûlant de la querelle des partisans de la musique française et des partisans de la musique italienne ; autrement dit, du coin du Roi et du coin de la Reine, parce que les premiers se réunissaient à l'Opéra, sous la loge du Roi, et les autres sous la loge de la Reine. Grimm fit paraître contre le coin du Roi, entre autres choses, son Petit Prophète^ ^ un de ses meilleurs ouvrages, qu'on attribua faussement à Rousseau. Diderot fit au moins trois brochures dans le même sens^ Jean-Jacques avait évité jusque-là de se déclarer ouvertement. Sa Lettre à M. Grùmn, au sujet des remarques ajoutées à sa Lettre sur Omphale^^ est encore pleine de ménagements pour la musique française et même pour Rameau. Mais il n'était pas homme à se contraindre longtemps. Entraîné par ses amis, aussi bien que par ses préférences, il se jeta dans la mêlée Dans sa Lettre sur la Musique française (1753) , il sou-

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