‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 83 sur 184 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De 1753 au 9 avril 1756 \

Somviaire : Discours sur l'Inégalité, — I. Jugements de La Harpe et de Marmontel. — Rousseau s'isole pour travailler dans la forêt de Saint-Germain. — Il demande le retour à la nature. — Qu'est-ce que la nature ? — Méthode hypothétique et fausse. — Négation de la distinction essentielle du bien et du mal. — Condition de l'homme comparée à celle des animaux. — Rôle de la pitié. — La société est naturelle et nécessaire à l'homme. — L'état sauvage est une dégradation de l'état primitif. — Perfectibilité. — Propriété. — Intérêt, — Premières sociétés. — Époque la plus heureuse. — Métallurgie; Agriculture. — Danger actuel et pratique des théories de Rousseau. — Que serait l'homme sans la société ?

II. Voyage de Rousseau à Genève. — Gauffecourt et Thérèse. — Rousseau revoit M™« de Warens. — Accueil fait à Rousseau par les Genevois. — Son retour au protestantisme. — Amitiés qu'il contracte.

— Promenade de sept jours sur le lac. — Projets de travaux. — Tacite.

— Senèque. — Lucrèce.

III. Retour de Rousseau à Paris. — Dédicace du Discours sur l'Inégalité. — Appréciation du Mercure. — Rapport de l'Académie de Dijon. — Ch. Bonnet, Philopolis. — Lettre de Voltaire et réponse de Rousseau. — Autres réfutations : le P. Castel. — Grimm. — Fréron. — Réfutation par Rousseau lui-même. — Impression de l'ouvrage. — Correspondance avec Rey.

IV. Essai sur l'origine des langues. — Article Économie politique dans ï Encyclopédie.

V. Examen de deux principes avancés par Rameau. — La Reine fantasque. — Comédie des Originaux par Palissot.

VI. Projet d'établissement à l'Ermitage. — Rousseau refuse l'emploi de bibliothécaire à Genève. — M™<^ d'Épinay cherche à retenir Rousseau. — Intimité de Rousseau et de d'Épinay. — Rupture avec d'Holbach.

Après le Discours sur les Sciences et les Arts, vient le Discours sur l'Inégalité^ ; le passage de l'un à

1. Confessions, 1. VIII. — j fondements de l'inégalité parmi 2. Discours sur l'origine et les \ les hommes. Aux Œuvres. Voir

l'autre est facile. C'était encore TiVcadémie de Dijon qui avait proposé le sujet de ce mémoire; elle semblait avoir pris à tâche de fournir à Rousseau ceux qui devaient le mieux lui convenir. Cette fois pourtant elle ne poussa pas la condescendance jusqu'à lui décerner le prix ^

D'après La Harpe, « le premier ouvrage de Rousseau est celui qui est le plus éloquemment écrit, et c'est le moins estimable de tous^ » Loin de nous associer à ce jugement, nous croyons, «lu contraire, qu'au double point de vue du mérite littéraire et du fond des doctrines, le Discoui^s sur les Sciences ne fut que le point de départ et comme le premier terme d'une série qui devait se continuer pendant l'intervalle de plusieurs années et de plusieurs œuvres. Sans aller plus loin, le livre sur l'inégalité est à coup sûr beaucoup moins estimable, quoique nous le regardions comme plus fortement pensé et mieux écrit.

Mais les débuts de Rousseau avaient tellement frappé les contemporains, qu'on ne pouvait se lasser de le vanter, et, comme tout ce qui sort des proportions ordinaires, de l'exagérer encore.

Cet homme qui, depuis vingt ans, tournait autour de la renommée littéraire, sans en pouvoir découvrir la porte, et qui, pour son coup d'essai, prenait rang auprès des maîtres, forçait toutes les admirations. Marmontel lui-même, qui pourtant ne l'aimait pas, ne peut s'empêcher de comparer les talents de

aussi aux Œuvres inédiles, publiées par Stregkeisen-Moul- Tou, un fragment inédit, probablement destiné à ce discours. — 1. Le sujet proposé

était : Quelle est la source de Vinégalilé parmi les hommes, et si elle est approuvée par la loi naturelle? — 2. Lycée, article Rousseau.

DE JEAN-JACQUFS ROUSSEAU

Jean- Jacques, mûris et fécondés par vingt ans d'études et de méditations, dans le silence et la retraite, avec la triste précocité de la plupart des autres auteurs et de lui-même ; et telle est, à ses yeux, l'explication de la plénitude étonnante, de la virilité parfaite qui règne dans les premiers écrits de l'un, de la stérile abondance, de la facilité superficielle des autres ^ Il n'est pas inutile de remarquer à ce propos que Jean-Jacques a reçu de ses ennemis eux-mêmes des louanges que n'a pas toujours ratifiées la postérité.

Rousseau, comme tous les hommes d'imagination, aimait les excitations extérieures, et en avait besoin pour bien écrire. Chez lui, le paysage, la mise en scène jouent un grand rôle et aident souvent à rendre compte du fond. Aussi, ce n'est pas en vain qu'il raconte la façon dont il composa son ouvrage. Il alla passer huit ou dix jours à Saint-Germain, et là, enfoncé dans la forêt, oubliant la société, ses usages, ses préjugés et ses lois, seul avec lui-même et avec la nature, il se créa par la pensée un monde nouveau, tout différent de celui que les hommes ont fabriqué après coup, une sorte de vie qu'il appela primitive, et il se mit en devoir d'en écrire l'histoire. Il prétendait ainsi expérimenter par lui-même l'état qu'il allait décrire ; mais l'expérience n'était ni complète, ni concluante. La société, qu'il fuyait pour quelques heures, le suivait dans ses promenades solitaires. Le littérateur amoureux de périodes, le philosophe en quête d'arguments, le chercheur de prix académiques ne rappelait que de bien loin l'être nu, muet et sauvage qu'il se figurait être

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