Marmontel, Mémoires, 1. IV
LA VIE ET LES ŒUVRES
l'homme primitif. Et comme si cet essaie tout imparfait qu'il était, lui avait semblé encore trop difficile, il avait eu soin, outre Thérèse, d'emmener avec lui son hôtesse et une de ses amies. Il s'égayait avec elles ; il aimait à les retrouver à l'heure des repas. Cette promenade lui parut des plus agréables ; rien de plus simple ; mais qu'il cesse d'y chercher l'image des premiers temps et d'en faire le moyen d'investigation de tout un monde préhistorique. 0 puissance de l'imagination !
De ces méditations résulta le Discours sia^ rinégalité. Jean-Jacques ne fit à Saint-Germain que d'en arrêter le plan et d'en esquisser les lignes générales. Pour le reste, il prétend que Diderot l'aurait aidé de ses conseils, et même y aurait jeté méchamment des tirades de son humeur noire. Il convient que la manière de Diderot et la sienne se ressemblaient à cette époque, et il en conclut que Diderot aurait imité son style. Reste à savoir lequel des deux a imité l'autre. Que d'idées, que de tirades sur la nature et la société on trouverait également dans les deux auteurs A quiconque demanderait auquel on doit en attribuer la paternité première, peut-être devrait-on dire à l'un et à l'autre, tant ils étaient en perpétuelle communion de pensées et d'études. Ou plutôt ne devrait-on pas répondre, ni à l'un ni à l'autre ? Sans remonter le cours des âges pour trouver l'origine de ces idées, il est certain qu'elles étaient répandues au xv!!!*" siècle : Rousseau ne fit que les développer et les faire passer de
1. Comparer notamment le Voyage de Bougainville de Di- Discours sur l'Inégalité de ROUS- derot. SEAU et le Supplément au
la classe des philosophes à celle du peuple. Par une réaction qui n^a rien de bien étonnant, ce siècle si raffiné, si esclave du convenu^ se prit d'une belle passion pour la nature, pour les moeurs champêtres, même pour l'état sauvage. On ne parlait que des sentiments de la nature, de l'innocence des premiers âges ; on déifiait les passions, qui sont la voix de la nature. INe sachant pas bien ce que c'était que l'homme de la nature, on l'inventa, et l'on imagina l'homme abstrait, sorte d'être universel, sans réalité et sans vie, qui, en fait, n'a jamais existé. Beaucoup sans doute prirent peu au sérieux ce produit de leur imagination ; à une certaine générosité de sentiments, se mêlait toujours, chez ces hommes du xvm^ siècle, une forte dose de légèreté. Rousseau, lui, fut sérieux ; ce fut son originalité ; ce fut aussi sa force. Fut-il réellement convaincu , ou fit-il comme s'il l'était? En tout cas, il fut passionné et sut communiquer autour de lui sa passion. Même quand il prit les idées des autres, il eut encore l'art de les échauffer par le feu qui l'animait. Ainsi la deuxième partie de son discours rappelle presque d'un bout à l'autre le Gouvernement civil de Ldcke ; mais comme la froide conception du publiciste anglais se relève et s'embellit sous la plume du philosophe de Genève !
Le Discours sur l'Inégalité n'a pas une longue histoire comme le Discours sur les Sciences et les A7'ts, mais l'ouvrage est autrement important. Il ne s'agissait plus en effet des ornements et des accessoires plus ou moins nécessaires de la société et de la civilisation, mais de la civilisation, de la société elles-mêmes dans leur essence. Droits et devoirs, vertus et vices, moralité et justice^ bonheur et mal-
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heur de Thuinanité : telles étaient les questions vitales qui se posaient devant Rousseau, et pour la solution desquelles il prétendait pénétrer jusqu'au fond et à l'origine de la nature humaine. Car le retour à la nature reste l'idée fondamentale de ce second discours, comme il avait été celle du preniier. La nature, mot élastique, dont Rousseau fait l'opposé de tout progrès, de tout développement. Il n'a jamais compris que le progrès peut être naturel ; qu'un homme de trente ans n'est plus un enfant, et n'en est pas moins naturel. L'art lui-même n'est pas nécessairement l'artifice ; l'art peut et doit procéder de la nature ; la culture, loin d'être l'ennemie de la nature, en est plutôt la perfection et le complément. Mais ne nous attardons pas aux définitions.
Parlerons-nous de la méthode de Rousseau ? Elle est pour le moins singulière. L'histoire s'appuie sur les faits. Rousseau, qui prétend faire une histoire, commence par « écarter tous les faits, comme ne touchant point à la question'. » Convenons qu'il aurait eu de la peine à en découvrir beaucoup pour décrire un état « qui n'existe plus, qui n'a peutêtre point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes, pour bien juger de notre état présent ^ » Autrefois on allait du connu à l'inconnu, Jean-Jacques préfère le procédé contraire. Son histoire est donc une histoire a priori, toute hypothétique. Bien plus, il prend le soin de déclarer qu'elle est fausse. Il regarde, en effet, comme « évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement de Dieu
\. Discours, etc. Préambule. —2. Id., Préface.
des lumières et des préceptes, n'était point luimême dans cet état*. «
Quand Rousseau n'aurait eu d'autre but que d'écrire l'histoire du cœur humain, il aurait du recourir à l'observation psychologique, et dans ce cas-là même, ne pas écarter les faits, extérieurs, encore moins se mettre en contradiction avec eux. Lui-même, d'ailléurs, avait procédé d'une façon fort extérieure dans son voyage de Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, il ne suffit pas de jouer au sauvage pendant huit jours, pour connaître l'état primitif de l'homme. C'était poser en principe ce qui était en question. L'homme a-t-il commencé par l'état sauvage ? Gros problème que l'auteur tranche par l'affirmative, mais qu'il ne prend pas Ija peine d'examiner. C'était ençore remplacer les faits prouvés par des expériences artificielles ; c'était enfin substituer à l'observation les fantaisies de l'imagination.
D'autres avant lui, Platon dans sa République , Thomas Morus dans son Utopie , Camjianella dans sa Cité du Soleil, avaient, à la vérité, parlé d'un état qui n'avait rien de réel ; mais leurs descriptions, que nous n'avons pas à juger ici, n'étaient que des allégories plus ou moins transparentes. Rou^sseau, au contraire, oubliant aussitôt les réserves qu'il a faites, expose jusque dans ses détails non seulement « ce qu'aurait pu devenir le genre humain, s'il fût resté abandonné à lui-même % « mais ce qu'il a été en effet à cette époque qui n'a jamais existé.
Une telle méthode peut mener loin ; nous allons voir jusqu'où elle conduisit notre auteur. Sans