Discoitrs, Préambule
on n'appelle vices, dans l'individu, les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation , et vertus celles qui peuvent y contribuer. »
Pour s'en convaincre, il suffit, suivant notre auteur, de jeter un coup d'œil sur l'élat de l'homme primitif, probablement couvert d'une peau velue et armé de griffes en guise d'ongles. Peut-être cet homme n'était-il qu'un animal perfectionné. En tout cas, sa condition première différait assez peu de celle des animaux. Mais aussi, comme ses sens étaient parfaits ! Comme il était fort, alerte et adroit, alors que, sans autres ressources que luimême, sans instruments et sans auxiliaires, il lui fallait se procurer sa pâture et se défendre contre les bêtes de la forêt, ses compagnes habituelles !
Jusque-là il ne peut être question de morale. Les êtres humains, sans habits, sans maisons, sans agriculture et sans industrie, errant au hasard dans les bois, bornés à un petit nombre de besoins physiques, avaient bien assez à faire d'y pourvoir, sans songer à autre chose. En dehors des appétits des sens, ils n'éprouvaient, faute d'occcasions, ni désirs, ni passions. Si par hasard ils rencontraient quelques êtres semblables à eux , ils devaient les traiter de la même façon qu'un animal qui en rencontre un autre. Pourquoi un homme aurait-il plus besoin d'un autre homme, qu'un loup d'un autre loup, ou un singe d'un autre singe? Pourquoi leur auraient-ils parlé, et pourquoi se seraient-ils appliqués à rechercher l'usage de la parole? Ils n'avaient rien à leur dire et n'avaient plus qu'à les quitter après que les mâles avaient satisfait leur appétit auprès des femelles. Mais ces accouplements fortuits, qui ne se prolongeaient pas d'habitude au-delà d'une seule
LA VIE ET LES ŒUVRES
nuit, étaient bien insuffisants à fonder la famille. La mère allaitait ses enfants, d'abord pour son propre besoin, ensuite, l'affection venant, pour le leur. Puis ces derniers, devenus assez forts pour se suffire, quittaient celle qui leur avait donné le jour et ne la reconnaissaient bientôt plus.
Cette vie, dont l'état sauvage ne saurait donner une idée et qui ne peut être comparée qu'à celle des animaux, est l'objet des prédilections et des phrases les plus éloquentes de Rousseau. Ce sont les tableaux les plus séduisants de la simplicité, de la paix, du bonheur de ces êtres qui n'ont pas encore été courbés sous le joug de la société, de la justice et du droit. Comme la liberté dont ils jouissent est complète ! Dans l'isolement où ils se trouvent, l'oppression n'est pas même possible, faute d'avoir quelqu'un sur qui s'exercer. Les sauvages ne sont pas méchants, précisément parce qu'ils ne savent pas ce que c'est que d'être bons. En l'absence de lumières et de lois, le calme des passions et l'ignorance du vice les empêchent de mal faire. Ils ont d'ailleurs la pitié, cet aimable sentiment, qui se développe dans l'homme bien avant la raison et dont on constate la présence jusque chez les animaux. Elle tient lieu avec avantage de mœurs, de lois et de vertu; elle produit les deux maximes fondamentales : Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse ; — Fais ton bien avec le moins de mal d'autrui qu'il est possible*.
Quelle heureuse vie! Nous comprenons peu toutefois cette qualité éminemment sociale de la pitié dans un état où il n'y a ni commerce entre les