Discours, première partie
hommes, ni vanité, ni considération, ni estime, ni mépris, ni notion du tien et du mien, ni aucune véritable idée de la justice, où l'amour est une passion physique, sans ardeurs et sans préférences, où l'isolement est complet et la famille inconnue, où les pères ne connaissent même pas leurs enfants ^ Nous ne voyons surtout dans un tel état rien qui ne fasse violence à la nature. Qu'on appelle cela un roman, une fiction, un jeu de l'imagination; mais une histoire, mais la nature, c'est-à-dire une chose réelle et existante ! — Jamais. Quand on songe aux montagnes d'inepties, d'horreurs, de misères, d'impossibilités qu'il a fallu entasser; aux frais d'esprit, aux longs raisonnements qu'il a fallu aligner pour démontrer qu'il eût beaucoup mieux valu que nous ne fussions que des bêtes, en est tenté de regarder l'ouvrage de Rousseau comme une sorte de réfutation^ la réfutation par l'absurde, du système qu'il entend préconiser.
Si d'ailleurs l'état animal ou sauvage est si avantageux, la prétention qu'affichai^ Jean-Jacques de suivre ses principes jusqu'au hom avait là une belle occasion de se montrer. C'était le cas d'adopter le régime qu'il vantait, d'abandonner une, société dépravée pour se mettre à courir tout nu dans les forêts et à disputer aux bêtes fauves quelques racines ou quelques pièces de chair palpitante; d'échanger son style pompeux contre les sons rauques de quelque idiome réputé primitif, ou le cri plus primitif encore du loup ou du singe. Son exemple eût été plus péremptoire que ses livres, et aurait permis de juger par expérience de l'efficacité de son