Discours, première partie, note
peine à persuader aux peuples civilisés de rétrograder de quelques mille ans, ou d'aller chercher leurs modèles chez les Nègres et les Papous. Sans cesse^ le monde tend à s'élever vers un état social plus parfait. Il donne à ce mouvement le nom de progrès et de civilisation. Or, il est absurde et ridicule de supposer que dans tous les temps, dans tous les lieux^ dans tous les cas et de toutes les manières, tous les hommes ont constamment voulu ce qui devait faire leur plus grand malheur. Si l'état sauvage est si beau, pourquoi personne n'y veut-il revenir? Il y a eu des nations qu'une suite de circonstances, qui d'ordinaire ne sont ni glorieuses, ni heureuses, a ramenées à la vie sauvage ou barbare ; c'est ce qu'on appelle la décadence ; mais nous ne pensons pas qu'on cite beaucoup d'hommes, encore moins de nations, s'honorant de se rapprocher le plus possible des animaux.
Mais reprenons l'analyse des idées de notre philosophe. La marche du genre humain vers l'état social est due à la perfectibilité humaine, assez triste prérogative, qui distingue l'homme de l'animal, plutôt qu'elle ne l'élève au-dessus de lui. La perfectibilité est en effet, d'après Rousseau, la source de tous nos maux, et on ne voit pas pourquoi l'animal, qui ne se perfectionne pas, parce qu'il est parfait, vaudrait moins que l'homme, qui se dégrade sans cesse, sous prétexte de se perfectionner, qui détériore l'espèce en développant la raison de l'individu, qui devient méchant en devenant sociable * .
Voyez plutôt la propriété, un des éléments les 1. Discours, première partie.