TOME
LA VIE ET LES ŒUVRES
leur exemple, par le public; mais il oublie encore ici que ce titre lui fut donné par ses adversaires , et qu'il l'avait pris lui-même lors de ses polémiques à propos du Discours sur les Sciences. La Réponse du roi de Pologne , par exemple , commence textuellement par ces mots : « Le Discours du citoyen de Genève a de quoi surprendre... »
Nous ne voudrions pas nous étendre sur une simple dédicace, quoique celle-ci, par son importance, mérite, plus que bien d'autres, une mention spéciale. Rousseau dit qu'il l'avait esquissée à Paris et achevée à Chambéry avant son arrivée à Genève. Il est difficile de n'y pas voir aussi la trace de son séjour dans cette dernière ville, tant son enthousiasme déborde à chaque ligne. Cependant, si le gouvernement républicain et les mœurs simples de Genève pouvaient froisser moins vivement ses sentiments égalitaires que les habitudes françaises et les salons de Paris, il n'en est pas moins difficile d'accorder avec ses principes les louanges pompeuses qu'il décerne aux magnifiques, très honorés et souverains seigneurs du Petit Conseil. Genève, pour être une République, n'était pas pour cela un pays de singes et de Papous. En vain l'auteur, dans un très beau style assurément, félicite ses magistrats de la profonde sagesse avec laquelle ils ont combiné l'égalité de la nature et l'inégalité des institutions de la manière qui se rapproche le plus de la loi naturelle ; quand, après cela, les magnifiques seigneurs lisaient le Discours lui-môme, ils devaient être médiocrement flattés d'être placés si près de ce que l'auteur considérait comme la perfection. L'idéal de Rousseau ne pouvait être le leur, et il suffisait peut-être qu'il leur trouvât tous les mérites
pour qu'ils fussent tentés de s'en formaliser et d'y voir une épigramme ou une injure.
Quant au Discours lui-même, Rousseau prétendit qu'on s'était mépris sur ses intentions. Son objet ne pouvait être de ramener les peuples nombreux et les grandes cités à leur simplicité première. Il n'avait travaillé que pour sa patrie et les petits états constitués comme elle^ Mais vraiment il se montrait alors trop modeste. Il est difficile d'admettre, en effet, qu'il s'adressât uniquement aux bons bourgeois de sa petite république, quand il disait : « Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations. » Et quelques lignes plus loin : « 0 homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute, voici ton histoire ^ »
Rousseau avait peut-être cru que la Dédicace serait comme la lettre d'introduction du Discours, et pourrait faire passer tout ce que ce dernier avait de dur à digérer ; par le fait, elle servit surtout de diversion aux critiques qui, sans vouloir accabler l'auteur, ne se souciaient point de louer son œuvre principale. Ainsi le Mercure, qu'on peut regarder comme l'expression moyenne de l'opinion du jour, rendant compte du Discours, ne parle, pour ainsi dire, que de la Dédicace^. C'est que Rousseau devenait un personnage embarrassant. Tous les rédacteurs de feuilles périodiques ne se sentaient pas, comme Fréron, le courage d'entrer en lice contre un adversaire de sa force ; tous n'osaient pas, ou ne
] . Troisième Dialogue. — Let^ tre à un anonyme, 29 novembre 17o6. — 2. Discouru sur l'Iné-
galité, préambule. — 3. Mercure d'octobre 1755.
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pouvaient pas, comme lui, marquer au fer rouge de ropinion ses contradictions et ses sottises ^ Comme si, d'ailleurs, le public avait épuisé toutes ses sympathies à propos de la première œuvre de notre politicien, celle-ci fut reçue plus froidement, et ne fut honorée ni des mêmes oppositions, ni surtout des mêmes enthousiasmes. L'auteur suivait sa voie, on le laissait aller. Ses théories étaient bien de nature à passionner les esprits ; mais on les croyait si peu applicables, qu'il eût semblé ridicule de s'en effrayer outre mesure. On était loin de soupçonner qu'un jour viendrait où ces pages brûlantes armeraient tout de bon les bras contre la société, que des sectes nombreuses s'en feraient un drapeau, que les hommes en viendraient à s'égorger au nom de ces principes.
Nous ne pouvons compter parmi les réfutations du livre sur V Inégalité, le compte rendu de l'Académie de Dijon. Le nom de Rousseau n'y est pas même prononcé. Cependant toutes les critiques des mémoires non couronnés tombent si pleinement sur le sien, qu'on ne peut douter que le rapporteur ne l'ait eu constamment en vue. Ni l'abbé Talbert, qui ne jugea pas à propos de publier son travail^ ni le jeune étudiant de Rennes qui obtint la seconde mention, n'occupent la docte assemblée à l'égal de l'auteur inconnu, que l'usage oblige de laisser derrière la scène, mais dont le mérite littéraire et les erreurs de doctrine forcent également l'attention ^
La première critique proprement dite vint à
1. Voir l'article de Fréron dans V Année littéraire de 1756, t. Vil. — 2. Séance de TAca-
démie des Sciences et Belles- Lettres de Dijon, 18 novembre 1754 [Mercure de février 1755).
Rousseau de son propre pays. Charles Bonnet, de Genève, sous le pseudonyme de Philopolis, lui écrivit une lettre très courtoise ; Jean-Jacques y répondit avec une égale courtoisie, et tout fut dit. Ce Philopolis était évidemment un ami, qui tenait à le rester. L'objection de Charles Bonnet, car il n'en avait qu'une, pouvait se formuler ainsi : Tout ce qui résulte immédiatement des facultés de l'homme résulte aussi de sa nature, constitue sa perfection et est voulu de Dieu ; or, l'état de société résulte immédiatement des facultés de l'homme ; donc, etc. Mais, répondait Rousseau, si le développement de nos facultés est toujours bon ; si toutes choses sont bien par cela seul qu'elles existent; si tout mouvement est nécessairement un progrès, la vieillesse, la décrépitude, qui sont les développements naturels de la vie humaine, en sont donc le terme le plus parfait. Charles Bonnet, avec son optimisme leibnizien, faisait la part belle à son adversaire. Mais Rousseau n'avait-il pas, lui aussi, son optimisme? Il ne veut pas de la décrépitude ; pourquoi nous imposerait-il plutôt l'enfance ? Du moment qu'il choisit entre nature et nature, qu'il prend Tune, qu'il répudie l'autre, la question reste entière, et le livre est à refaire \ Voltaire voulut dire son mot sur le second discours de Jean-Jacques, et il en prit occasion de donner son avis sur le premier; mais ses traits, légers et acérés, étaient autrement redoutables que les arguments philosophiques de Charles Bonnet. Son bon sens, et il en avait plus que personne, avait vu du premier coup d'œil le côté faible^ ou plutôt le côté sensible de l'apôtre de l'état sauvage. Ce n'est pas
1. Lettre de Charles Bonnet, I ponse de Rousseau, 3iU:s. Œuvres. SiXi Mercure d'octobre 1755; Ré- \
avec de la grosse artillerie qu'on dégonfle un ballon ; un coup d'épingle suffit. « J'ai reçu, disait Voltaire, votre nouveau livre contre le Genre humain ; je vous en remercie... On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. » Il était difficile de ne pas se sentir atteint par ce persiflage spirituel; on sait par les Confessions qu'il laissa au cœur de Rousseau une impression pénible qui se retrouvera plus tard. Cependant le reste de la lettre était écrit d'un ton si aimable ; Voltaire y invitait si poliment Rousseau à le venir voir ; il était surtout si embarrassant de se fâcher- contre le roi de la littérature et l'arbitre de toutes les réputations, que le pauvre Jean- Jacques , plutôt que de céder à une susceptibilité déplacée, aima mieux faire contre fortune bon cœur, défendre tout doucement son opinion, accepter les louanges, et répondre par d'autres plus grandes.
Voltaire, dans sa lettre, avait pour but de renier, au moyen d'impudents mensonges, certaines paternités littéraires compromettantes, celle du poème de la Pucelle en particulier ; il la destinait donc à la publicité. Il demanda à Rousseau la permission de la faire imprimer ; des indiscrétions de Gauffecourt en hâtèrent encore l'impression \
1. Les Lettres de Voltaire, 3 août 1755, et Billet, sans date; et les Réponses de Rousseau,
10 et 20 septembre 1755, sont au Mercure de novembre 1755.
Rousseau prétendit que sa
Rousseau put compter parmi ses adversaires jusqu'à une femme. Une Provinciale lui écrivit avec autant d'esprit et de convenance que de bon sens*. Fréron, qui s'y connaissait, regarde sa réfutation comme une des meilleures, sinon la meilleure^
Cependant celle du P. Castel est plus connue^. Le bon père, qui avait beaucoup d'esprit et non moins de singularités, s'était mis en tête de convertir son ancien protégé, u Oui, le convertir à Dieu, à rÉglise, au Roi, à la France, aux lettres, aux arts, à la société, à l'humanité... toutes choses pour lesquelles il lui connaît des talents. » Hélas ! s'il ne put le convertir, ce ne fut pas faute de lui prodiguer les avertissements paternels et les dures vérités, les arguments solides et les considérations élevées ; mais eût-il encore cent fois mieux plaidé sa cause qu'il se serait toujours heurté contre « ce cynique orgueil » que, dans son langage original, le P. Castel appelle « le péché capital du péché capital de l'orgueil ordinaire. »
Grimm eut aussi à dire son avis sur le livre de son ami; il le fit, naturellement, dans des termes très élogieux. Ils combattaient tous deux dans le même camp; auraient-ils été moins amis, que le secours apporté à la cause commune par cette oeuvre brûlante aurait fait passer par-dessus bien des divergences de détail*.
réponse était mutilée et mé- I connaissable et protesta.
{Lettre à M. de Boissy, 4 novembre 1755.) — 1. Réflexions d'une Provinciale sur le discours de M. Rousseau. — 2. Année littéraire, 1756, t. III. — 3. L'homme moral opposé à l'homme physique ,
I de M. R. Lettres philosophiques oùTonréfute le déisme du jour.
— 4. Correspondance littéraire, années 1755 et 1756 ; notamment 15 juillet et 15 octobre 1755, 1®' janvier, l^r février, 1" mars, 15 décembre 1756, I 15 août 1759.
LA VIE ET LES ŒUVRES
Tout autre fut le ton de Fréron. Autant Griinm se montrait bienveillant, autant l'autre fut, à juste titre, selon nous, sévère et mordant. Fréron ne goûte pas même la Dédicace. Avait-il tort de trouver qu'elle était prétentieuse , et qu'elle jurait d'une façon trop évidente avec les Discours ^ ?
Mais la meilleure réfutation que nous puissions apporter contre l'Inégalité , c'est à Rousseau luimême que nous la demanderons. Le morceau rappelle encore trop le système; mais il est si beau qu'on nous pardonnera d'en donner au moins un extrait.
Rousseau commence par considérer ce que nous devons à la société. « Tout en moi, dit-il, dépend d'un concours de mes semblables. Je ne suis plus un être individuel et isolé, mais partie d'un grand tout, membre d'un grand corps...
« Mais un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques, et que nous tenons incontestablement de l'harmonie du Genre humain, c'est celui de parvenir, par la communication des idées et le progrès de la raison, jusqu'aux idées intellectuelles; d'acquérir les notions sublimes de l'ordre, de la sagesse et de la bonté morales, de nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances , de nous élever, par la grandeur de l'âme, au-dessus des faiblesses de la nature et d'égaler à certains égards, par l'art du raisonnement, les célestes intelligences ; enfin de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l'homme et imiter la divinité même. Ainsi ce commerce continuel d'échanges, de
1. Année littéraire, 1755, | 1759, t. VIL t. VII; 1756, t. 111; 1757, t. I; |
soins, de secours et d'instructions nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nousmêmes, nous éclaire quand nous avons besoin d'être éclairés, et met en notre pouvoir des biens d'un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus...
« Voulons-nous maintenant rechercher ce qui peut nous rendre heureux en ce monde ? Rentrons en nous-mêmes et consultons notre cœur. Chacun sentira que son bonheur n'est point en lui, mais dépend de tout ce qui l'environne... Soit besoin d'aimer, soit désir de plaire, soit amitié, confiance ou orgueil, l'habitude du commerce avec les autres nous rend ce commerce tellement nécessaire qu'on peut douter s'il se trouverait un seul homme qui, siir de voir d'ailleurs tous ses souhaits prévenus, fût sûr en même temps de ne revoir jamais ses semblables, sans tomber dans le désespoir. »
« Tels sont les liens indissolubles qui nous unissent tous , et font dépendre notre existence , notre conservation, nos lumières, notre fortune, notre bonheur et généralement tous nos biens et nos maux des relations sociales. Je crois donc qu'en devenant homme civil, j'ai contracté une dette immense envers le genre humain ; que ma vie et toutes ses commodités, que je tiens de lui , doivent être consacrées à son service... Ce devoir sacré, que la raison m'obhge à reconnaître, n'est point proprement un devoir de particulier à particulier; mais il est général et commun comme le droit qui me l'impose. Car les individus à qui je dois la vie, et ceux qui m'ont fourni le nécessaire, et ceux qui ont cultivé mon âme, et ceux qui m'ont communiqué leurs talents peuvent n'être plus ; mais les lois
LA YIE ET LES ŒUVRES
qui protég'èrent mon enfance ne meurent point; les bonnes mœurs dont j'ai reçu l'heureuse habitude, les secours que j'ai trouvés prêts au besoin, la liberté civile dont j'ai joui, tous les biens que j'ai acquis, tous les plaisirs que j'ai goûtés, je les dois à cette police universelle qui dirige les soins publics à l'avantage de tous les hommes, qui prévoyait mes besoins avant ma naissance, et qui fera respecter mes cendres après ma mort. Ainsi mes bienfaiteurs peuvent mourir; mais, tant qu'il y a des hommes, je suis obligé de rendre à l'humanité les bienfaits que j'ai reçus d'elle ^ «
Ces considérations sont presque le développement d'une pensée que Rousseau avait déjà exprimée précédemment : « Cette parfaite indépendance et cette liberté sans règle, dit-il, fût-elle demeurée jointe à l'antique innocence, aurait eu toujours un vice essentiel et nuisible aux progrès de nos plus excellentes facultés^ savoir, le défaut de cette liaison des parties, qui constitue le tout^ »
Nous n'avons pas encore parlé de l'impression du livre. Rousseau la confia à un éditeur d'Amsterdam, Marc Michel Rey, dont il avait fait la connaissance à Genève. Rey se rendit à Paris pour prendre avec l'auteur les derniers arrangements et, au mois d'octobre, emporta le manuscrit. Aussitôt s'établit entre l'auteur et l'éditeur une longue correspondance, qui dura près de vingt ans, et qui comprend, rien que du côté de Rousseau, plus de cent cin-
1, Lettres sur la vertu et le bonheur, adressées àM"»» d'Houdetot. Lettre 1^'. — 2. Manuscrit de la Bibliothèque de Genève, p. 8. (Nous parlerons de
ce manuscrit au chapitre du Contrat social). — Le texte primitif du Contrat social , par Alexis Bertrand, p. 9. —
quante lettres Celles qui concernent le sujet que nous traitons, au nombre de dix-sept, nous dévoileraient si nous ne le connaissions déjà, le caractère impressionnable de Jean-Jacques et le soin minutieux qu'il prenait de ses affaires. Il n'y a pas pour lui de petites contrariétés, toutes les corrections sont essentielles, une faute d'impression le désole. Rey avait promis que l'ouvrage serait prêt en janvier ; au mois de mai il ne l'avait pas encore fait paraître. Rousseau se dépitait d'avoir refusé un autre éditeur, qui lui offrait un meilleur prix et aurait peut-être été plus exact ^ Ce n'est pas tout : à Genève, on s'agitait; il était à craindre qu'on n'y interdit l'ouvrage ; en Angleterre, il en circulait deux exemplaires manuscrits : double motif de hâter la publication, afin de prévenir une condamnation pouvant venir de Genève, ou une contrefaçon pouvant venir d'Angleterre ^ L'introduction en France offrait aussi ses difficultés. Jean- Jacques ne voulait pas qu'elle ait lieu sans autorisation, ce qui aurait pu l'exposer à des désagréments sérieux \ Rey sollicita une permission écrite % c'était une faute; oii ne donne pas ces sortes de permissions par écrit, afin d'être toujours à même d'arrêter le livre, s'il vient à généré « Si j'écoutais, dit Rousseau, les discours qu'on tient dans ce pays-ci, ils seraient
1 . Lettr es inédites de J.-J. Rousseau à Marc Michel Bey, publiées par J. BossGHA, membre de l'Académie des sciences des Pays-Bas. Paris, 1858.
— 2. Lettre à Rey, 29 mai 1755.
— 3. Id., 19 novembre 1754.— 4. Id., 6 mars 1755. — 5. Lettre de Rey à Malesherbes , 20 mars
1755, et Réponse de Malesherbes, s. d. Autres lettres de Rey à Malesherbes, 17 et 24 avril, 22 et 26 mai, 2 juin 1755. (Bibliothèque nationale, fonds français, nouvelles acquisitions, n» 1183.) — 6. Lettre à Rey, avril 1755.
propres à m'effrayer ; mais l'estime que je dois au gouverDement sous lequel j'ai l'honneur de vivre suffit pour me rassurer. Mon ouvrage ne contient rien de blâmable, en quelque pays que ce soit, et l'on respecte trop en France le droit des gens pour punir un étranger d'avoir soutenu en pays étranger les maximes de son pays*. » Mais il était au fond moins tranquille qu'il n'en avait l'air, et ses précautions mêmes prouvent que son livre ne lui semblait pas à lui-même si inoffensif. Ne l'a-t-il pas déclaré ailleurs le plus audacieux de tous ses écrits ^ ? Cependant l'événement montra que ses craintes étaient exagérées. L'ouvrage ne fut pas interdit, quoiqu'il le méritât bien ; Malesherbes qui d'abord n'avait permis l'introduction que de cent exemplaires, en laissa entrer deux ballots, l'un de quinze cents, l'autre de deux mille ^. Pissot eut l'autorisation pour le débit, et se fit fort d'empêcher une contrefaçon à Paris \ On était au mois de juin ; quelque temps auparavant, Rousseau menaçait, s'il y avait de nouveaux retards, de s'adresser à Londres, et d'y faire paraître son livre en un mois^ Il tenait beaucoup aux suffrages de l'iVngleterre, « le seul pays, dit-il, où l'ouvrage, s'il est bon, sera estimé ce qu'il vaut\ »
Tout entier à la joie du succès, quand l'ouvrage eut enfin paru, il ne s'alarme pas trop des attaques, ni même des dangers qu'on lui prédite II ne saurait admettre que la France songeât à user contre
. 1. Lettre à Rey , 23 mars 1755. — 2. Confessions, 1. IX.
— 3. Lettre de Rey à Rousseau, 2 avril 1755. —4. Lettre de RoiisseauàRey, 13 juin 1755. — 5. Id.,
19 mai 1755. — 6. Id., 23 mars et 13 juin 17-55. — 7. Lettres à un anonyme, 29 novembre 1755; à M. de Roissy, 24 janvier 1756.
lui de rigueurs, a II n'est jamais rien sorti, dit-il, et il ne sortira jamais rien de sa plume qui puisse Texposer au moindre danger sous un gouvernement juste. » Jamais, de son aveu, pendant son séjour en France, aucun de ses ouvrages ne paraîtra sans la permission du magistrat. Que peut-on lui demander de plus * ?
lY
Entre le Discours sw les Sciences et le Discours sur r Inégalité y on doit placer V Essai sur l'Origine des langues. Rousseau lui donna aussi le titre d'Essai sur le Principe de la Mélodie ^ 11 y traite également en elfet du langage et de la musique ; ce qui ne Fempêche pas d'y parler beaucoup aussi de la société et de ses origines. Ce petit ouvrage, qu'il avait été question d'imprimer en 1761 % ne le fut que beaucoup plus tard, à une époque où la réputation de l'auteur était fondée sur des titres plus sérieux; aussi fit-il peu de sensation. La date où il fut composé n'est même pas parfaitement connue ; mais elle est suffisamment indiquée par le contexte. Les passages où Rousseau y parle du rôle pernicieux des arts et des sciences montrent que son opinion était alors arrêtée sur ce point ; or on sait qu'il hésitait encore au moment de composer son discours. Il ne fit donc V Essai que postérieurement. D'un autre côté, il est facile de voir qu'il n'avait pas encore sur la société les idées radicales
1. Lettre à M""> de Créqui, S septembre 1735. — 2. Noie des premières éditions de
VÉmile, et Confessions, 1. XI. — 3. Confessions, 1. XL
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qu'il professa dans son livre sur V Inégalité ^. Tel qu'il est, V Essai offre un mélange assez singulier de vrai et de faux, de retenue et d'audace. La méthode y est constamment hypothétique, les preuves nulles, les doctrines sur la société pour le moins médiocres. Souvent on se croirait en pleine Illégalité^ : même style, même coupe de phrase, mêmes procédés d'examen, même enchaînement de raisonnements et d'idées. Mais, au milieu de tout cela, il y a de telles réserves dans les conclusions, un tel respect pour l'Ecriture Sainte et la tradition, une telle foi dans la Providence , une telle horreur pour les philosophes matérialistes que, pour ainsi dire, on se sent désarmé. En somme donc, Rousseau a fait ici une œuvre de transitiori, qui présage le mal, plutôt qu'elle ne le produit au grand jour. Le bien qu'il y a mis eut pu le ramener à des idées plus saines, s'il en avait su tirer parti ; malheureusement aussi il y a déposé le germe des erreurs qu'il développa plus tard dans ses ouvrages subséquents. Exemple mémorable du soin qu'on doit apporter à bien orienter, en quelque sorte, son talent et sa vie, et du chemin que peut faire un principe poussé à ses conséquences extrêmes par une logique à outrance ^.
Rousseau menait de front avec ces occupations d'autres travaux encore, que nous devons signaler.
1. La citation de la Lettre sur les spectacles, dans une note du ch. i«% n'est pas une objection bien sérieuse. Rien de plus simple, en effet, qu'une note ajoutée après coup. — 2. Les ch. IX et x, par exein-
! pie. — 3. La bibliothèque de Neuchâtel possède un fragment qu'on doit rapporter à VEssai sur VOrigine des langues.
Il a été édité par Streckei- SEN-MOULTOU {Œuvres inédites de J.-J. Rousseau).
On sait qu'il avait été chargé de la partie musicale de V Encyclopédie. Dans le commencement, on se gênait peu avec lai, et on taillait sans façon dans ses articles. Cependant il fut, dans le Discoiii^s préliminair e,honovQ des éloges de d'Alembert^ et la manière dont il s'acquitta de ses premiers travaux engagea à lui en donner de plus importants, et dans un genre tout différent. Depuis plusieurs années en effet, il étudiait avec une prédilection marquée les questions de société, de constitutions, de gouvernements. Dès le temps de son séjour à Venise, il avait formé le projet d'un grand ouvrage sur les Institutions politiques. Il ne put le réaliser complètement, mais il ne l'abandonna jamais et le médita longtemps, on pourrait dire toute sa vie. Il en écrivit même des parties importantes. Diderot, qui savait que son ami s'occupait de ces matières, et qui sans doute avait eu connaissance de ses essais , lui demanda donc pour Y Encyclopédie l'article Économie politique. Cet article est inséré au tome V, qui parut vers la fin de 1755. Il fut imprimé à Genève, en 1758, sous son titre définitif Discoia^ s sur U Economie politique. Il le fut, à la vérité, à l'insu de l'auteur, mais ne fut pas désavoué par lui K
Il faut noter que l'Economie politique n'a pas, dans le traité de Rousseau, le sens restreint que nous lui donnons aujourd'hui ; mais qu'elle comprend la plupart des questions de constitution sociale et de gouvernement. Le premier titre d'Institutions politiques , s'il n'avait été jugé trop étendu, rendrait donc mieux la pensée.
Ce traité peut être considéré comme la suite du