‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 97 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

LA VIE ET LES ŒUVRES

lonté générale, qu'il faut toujours consulter, avec une volonté particulière quelconque. Rien de plus difficile, dit Rousseau lui-même, et il n'appartient qu'à la plus sublime vertu de donner à cet égard des lumières suffisantes. Va-t-il au moins nous aider dans cette opération à la fois si nécessaire et si délicate? Hélas ! lui qui est d'habitude si clair, devient ici d'une obscurité désespérante. Cette volonté générale, qu'on n'est pas même assuré de découvrir dans les décisions de la nation assemblée, où donc ira-t-il la chercher? Dans la loi? Peut-être ; alors tout ce que la loi ordonne est légitime. Cependant il déclare dans la même page que le premier devoir du législateur est de conformer les lois à la volonté générale. 11 suit de là qu'elles n'y sont pas conformes par ellesmêmes. Montrera-t-il cette volonté générale dans l'intérêt public et dans l'équité? Deux choses assez différentes, qu'il lui plait de confondre. Il le dit quelquefois, il ne le dit pas toujours. Partout donc la confusion et l'incertitude. Plus tard, dans le Contrat social, il reprendra les mêmes idées avec plus de développements, nous verrons si elles se dégageront mieux.

La première partie du traité est consacrée au principe de la souveraineté et aux règles du gouvernement. Elles ont pour but de faire régner l'ordre et la paix dans toutes les parties de la république. Mais c'est peu si Ton n'y fait régner aussi la vertu; autrement dit, si l'on ne fait en sorte que toutes les volontés particulières se rapportent à la volonté générale. Tel est l'objet de la deuxième partie.

Avec nos idées fausses, nous comprenons difficilement qu'un gouvernement entre dans ces questions

DE JEAN-JACOUF.S ROUSSEAU

de mœurs et de vertu, et nous nous demandons s'il peut le faire sans pénétrer dans le domaine de la conscience. Jean-Jacques, qui n'avait le plus souvent qu'un respect fort modéré pour la liberté et en particulier pour la liberté de conscience, n'avait garde de se laisser arrêter pour si peu. Convenons d'ailleurs que, sans sortir de leurs attributions, ceux qui sont à la tête des peuples ont bien des moyens d'agir sur les mœurs. Ajoutons même qu'ils y ont toujours agi et y agiront toujours, et que, s'ils ne travaillent pas à moraliser la nation, nécessairement ils travaillent à la démoraliser. « Si les politiques, dit Rousseau, étaient moins aveuglés par leur ambition, ils verraient combien il est impossible qu'un établissement, quel qu'il soit, puisse marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirigé selon la loi du devoir; ils sentiraient que le plus grand respect de l'autorité publique est dans le cœur des citoyens, et que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement. Non seulement il n'y a que des gens de bien qui sachent administrer les lois ; mais il n'y a dans le fond que d'honnêtes gens qui sachent leur obéir... Quelques précautions qu'on prenne , ceux qui n'attendent que l'impunité pour mal faire ne manqueront guère de moyens d'éluder la loi ou d'échapper à la peine. » Voilà de belles et bonnes paroles; que n^en avonsnous souvent de semblables à citer !

Mais dans ces matières, les pas sont glissants. Ainsi nous ne rappellerons pas les théories de Rousseau sur l'éducation, sans une protestation d'autant plus énergique que ses paroles ont eu dans l'avenir et ont encore actuellement un écho plus retentissant. (( On doit d'autant moins, dit-il, aban-

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donner aux lumières et aux préjugés des pères Téducation de leurs enfants, qu'elle importe à l'Etat encore plus qu'aux pères. Car, selon le cours de la nature, la mort du père lui dérobe souvent les derniers fruits de cette éducation ; mais la patrie en sent tôt ou tard les efit'ets : l'Etat demeure et la famille se dissout... L'éducation publique^ sous des règles prescrites par le gouvernement et sous des magistrats établis par le Souverain, est donc une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime. . . » Ne croirait-on pas entendre Danton s'écrier à la tribune de la Convention que les enfants appartiennent à la nation avant d'appartenir à leurs parents, ou bien encore les tirades de nos ministres en faveur de ce qu'ils appellent les droits de l'Etat. Il n'y pas jusqu'au mot si rebattu d'enfants de la patrie, que nous ne trouvions dans notre auteur.

Rousseau voulait confier les soins si importants de l'éducation « aux guerriers illustres courbés sous le faix de leurs lauriers, aux magistrats intègres blanchis dans la pourpre et sur les tribunaux ; » nos hommes d'état, moins respectueux de l'enfance, se contentent, sans exiger de grandes garanties de moralité, de leurs professeurs et de leurs maîtres d'études pour les collèges et les lycées, de leurs instituteurs et de leurs institutrices pour les villages ; espèces fort mêlées, tantôt bonnes, quelquefois excellentes, plus souvent médiocres ou détestables.

La troisième partie du traité nous amène à l'économie politique proprement dite. Elle prouve surtout que Jean-Jacques n'était pas économiste, et ferait assurément sourire nos savants actuels. On ne parle plus de greniers de réserve; l'Etat, loin d'à-

voir un trésor ou domaine capable de subvenir à la plus grande partie de ses besoins, n'a plus que des dettes; au lieu de chercher dans les impôts un simple supplément, il leur demande la presque totalité de ses ressources ; l'impôt personnel ou sur le revenu, l'impôt progressif surtout n'a plus les faveurs que du petit nombre; l'impôt foncier, au contraire, s'est implanté parmi nous en conquérant; les impôts somptuaires ne restent plus qu'à titre d'exception ; les douanes à l'entrée sont combattues par plusieurs, celles à la sortie ne sont plus acceptées par personne ; enfin la prétention socialiste de supprimer à la fois la richesse et la pauvreté, pour ne laisser subsister qu'une honnête médiocrité, est une impossibilité, aussi bien qu'une atteinte à la vérité économique et à la liberté. Cependant parmi ces erreurs, il est encore possible, à la condition toutefois de n'être pas économiste, de glaner quelques vues judicieuses. « Souvent^ dit Rousseau, les besoins d'un Etat, comme ceux des particuliers, croissent moins par une véritable nécessité que par un accroissement de désirs inutiles. » Yoilà une maxime dont bien des gouvernements pourraient faire leur profit.

Cette même année 1755 vit encore paraître d'autres productions de Rousseau.

Rameau s'était permis de critiquer certains articles de Y Encyclopédie sur la musique ^ C'était facile; mais Jean-Jacques, qui voulait bien parler

\. Erreurs sur la Musique dans L'Encyclopédie, par Rameau.

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modestement de lui-même, tolérait difficilement la critique. Déjà d'ailleurs, il song'eait à réunir ses articles, sous le nom de Dictionnaire de musique, et venait notamment d'en promettre l'impression à Rey, afin de l'engager à hâter celle du Discours sur V Inégalité. Il ne réalisa ce projet que plus tard; mais, en attendant, il ne voulut pas rester sous le coup des reproches de Rameau et composa son Examen de deux principes avancés par M. RameaiiK Nous disons composa et non publia ; car soit défiance de lui-même, crainte de son adversaire ou tout autre motif, ce petit ouvrage ne parut qu'après sa mort ^ Il s'attaquait, en effet, à forte partie; mais il lui devenait plus facile dans son petit cercle d'amis, de faire oublier son infériorité et goûter ses raisons. Non content de se défendre, il ne craignit pas de prendre l'offensive. Sa réponse, du reste, était suffisamment pohe, quoique d'une politesse parfois un peu ironique.

Cet échange d'attaques et de répliques, car Rameau ne fut pas sans connaître l'ouvrage de Rousseau, n'était pas de nature à réconcilier ces deux hommes. Ils étaient artistes, avaient des principes opposés sur leur art et des caractères antipathiques; triple motif de se traiter sans ménagement. On ne s'étonnera donc pas que Rameau, dans la plupart de ses ouvrages, se soit montré au moins sévère pour Rousseau.

La Reine fantasque est un conte de fées, gai, amusant et assez bien tourné. On sait que Rousseau, dans ses ouvrages, était généralement grave

1. Voir aux (Eutjres.— 2. FÉ- j musiciens, 2^ éd., 1864, in-4, TIS, Biographie universelle des | t. VII, article Rousseau.

et sérieux; cette bluette tranche donc sur tout ce qu'il a écrit d'ailleurs. Musset-Pattiay croit qu'il la fit pour soutenir une gageure, qui serait assurément fort honorable. Nous avons déjà parlé des dîners de M"^ Qainault et de leur assaisonnement habituel, l'impiété et Tobscénité. On ne se contentait pas d'y faire la conversation, on y racontait aussi des histoires, et quelles histoires M Jean-Jacques, à qui il en coûtait de se livrer à ce libertinage de paroles, prétendit qu'il était possible de faire un conte gai, sans polissonneries, sans équivoques, sans amour, sans allusions^ sans mots graveleux, et fit la Reine fantasque. La Reine fantasque remplit elle, comme le veut Musset Pathay, toutes ces conditions? Sans engager la mère à en permettre la lecture à sa fille, on peut admettre que le côté moral en est à peu près passable ; malheureusement il n'en est pas de même du côté religieux. Jean-Jacques, qui aimait tant à s'élever au-dessus de l'opinion, avait là une belle occasion de trancher avec son indigne société. Il a préféré ou n'a osé le faire qu'à moitié ; c'était quelque chose, mais cela n'était pas suffisant.

N'en déplaise à Musset-Pathay, nous sommes porté à attribuer à la Reine fantasque une autre origine. Yernes s'employait beaucoup, à Genève, à la fondation d'une revue, le Choix littéraire; il demanda des articles à Rousseau. Celui-ci, tout en blâmant son ami de se livrer à cette occupation, qu'il jugeait indigne de son caractère et de son talent, ne voulut pas le refuser et composa pour lui

1. Elles forment plusieurs 1 Samt-Jean; le Recrteil de ces volumes : les Étrennes de la \ Messieurs ef. de ces Dames,

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la Reine fantasque ^ Son travail ne fut pourtant pas inséré dans la revue ; ce conte, qui se serait distingué par sa réserve dans la société Quinault, n'aurait-il pas paru trop avancé pour la revue suisse ?

En 1760, de Bastide demanda pour le journal le Monde, dont il était le directeur, plusieurs ouvrages de Rousseau, entre autres la Reine fantasque^ qu'il connaissait, au moins de réputation, pour être un conte fort agréable ^ ; mais Duclos, après l'avoir lu, jugea qu' « il ne pouvait paraître à Paris, sans commettre l'auteur^. » Les mêmes motifs n'existant .pas pour les éditions faites à l'étranger, Duclos s'étonnait de ne pas trouver dans celle de Neuchâtel « le conte de fées très philosophique dont il lui avait fait part précédemment^. Jean-Jacques se décida en conséquence à en parler à Rey. Il le fit même avec une insistance qui étonne au milieu de ses tracasseries du moment, vu le peu d'importance de l'ouvrage ^

En 1772, M"'" Latour de Franqueville, l'amie de Rousseau, s'enticha, on ne sait pourquoi, d'un projet de nouvelle édition de la i?eme/(î?nto^z^e. Rousseau, qui n'était pas toujours poli avec elle, ne répondit sans doute pas à son gré. « Le refus de disposer de la Reine fantasque, lui répliqua-t-elle, me blesse jusqu'au fond du cœur, mon cher Jean-Jacques. Craignez-vous les obligations d'un si léger service ou quelque artifice ? On a, dites-vous, la fureur de vous protéger malgré vous... J'ai le désir de vous

1. Lettres à Vernes, 2 avril, 6 juillet 1755, 28 mars 1756. — 2. Lettre de Duclos à Rousseau, 8 décembre 1760. — 3. Jd., commencement de 1761. — 4.

Id., 24 février 1764. - 5. Lettres à Rey, 12 septembre, 18 octobre, iC' décembre 1765, 13 mars, 23 août 1766.

obliger, quoique vous ne daigniez pas y consentir \ . . »

On peut rattacher à la vie littéraire de Rousseau un épisode souvent raconté à son honneur à propos de la comédie des Originaux. Cette pièce, qui avait pour auteur Palissot, fut jouée devant le roi de Pologne en 1755, le jour de l'inauguration de la statue de Louis XV. Elle aurait sans doute passé inaperçue sans le personnage du philosophe ridicule, dans lequel tout le monde put reconnaître Jean- Jacques. Afin d'ailleurs que personne ne s'y méprît, l'acteur se présentait en chantant ces paroles du Devin : « Quand on sait aimer et plaire, » etc. D'Alembert, et sans doute d'autres personnes, s'indignèrent de la témérité de Palissot et se plaignirent au Roi. Palissot écrivit pour se justifier et prétendit y avoir réussi. Il ne gagna pas toutefois si complètement sa cause, que Stanislas ne le condamnât à la fin à être expulsé de son Académie. Le comte de Tressan fut chargé d'en informer Rousseau ^ C'est alors que celui-ci s'interposa avec une affectation de modestie et de générosité qui ne laissait pas que de faire sentir sa supériorité. « Si tout son crime, dit-il, est d'avoir exposé mes ridicules, c'est le droit du théâtre. Je ne vois rien en cela de répréhensible pour l'honnête homme, et j'y vois pour l'auteur le mérite d'avoir su choisir un sujet très riche ^ Le lendemain, il écrivait à d'Alembert pour le remercier de ses démarches et le prier de ne pas aller plus loin*.

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