Lellre de M™» Latour à Rousseau, 24 juin
Lettre du 20 décembre 1755. — Voir aussi une Lettre de d'Alem-
bert au comte de Tressan. — 3.
Lettre au comte deTressan, 26 décembre 1755. — 4. 27 décembre 1755.
LA YIE ET LES ŒUVRES
Rousseau ne tarda pas à être récompensé de ses sentiments généreux. Tressan fut transporté d'admiration. « Recevez, Monsieur, lui écrivit-il, le prix de la vertu la plus pure. Vos ouvrages nous la font aimer..., vous venez de nous l'enseigner par Tacte le plus généreux et le plus digne de vous. Le roi de Pologne, attendri, édifié par votre lettre, croit ne pouvoir vous donner une marque plus éclatante de son estime, qu'en souscrivant à la grâce que seul aujourd'hui vous pouviez prononcer ^ » De son côté, d'Alembert unissait ses sollicitations à celles de Rousseau, et refusait la place de Palissot qui lui était offerte^. Si Jean-Jacques aimait les louanges, il devait être content.
Quelque temps après, rendant compte à Vernes de cette affaire, il lui répétait qu'il n'avait fait qu'en rire. Il ajoutait pourtant : « Je n'ai jamais eu sur le cœur la moindre chose contre M. Palissot ; mais je doute qu'il me pardonne aisément le service que je lui ai rendu » Voilà bien Jean-Jacques avec ses défiances.
Les travaux littéraires de Rousseau le retenaient à Paris beaucoup plus qu'il n'avait projeté d'y rester. D'abord , il avait promis de retourner à Genève au printemps, puis vinrent les retards, puis les hésitations : il se demandait s'il ne se fixerait
1. janvier. — Réponse de Rousseau, 7 janvier; antre Lettre du comte de Tressan, 1 1 janvier 1756. — 2. Lettre de
d'Alembert à M. de Solignac, secrétaire de PAcadémie de Nancy. — 3. 28 mars 1756,
DE JEAN-JACQ,UES ROUSSEAU
pas en France. Il y possédait bien encore d'autres attaches que ses travaux : ses amis un peu , quoiqu'il en diminuât le nombre tous les jours; mais M""^ d'Épinay beaucoup plus que tous ses amis réunis. Dès avant le voyage de Suisse, elle avait songé à s'attacher définitivement Jean-Jacques. Un jour, en visitant avec elle les environs de la Chevrette, il s'était arrêté avec complaisance en un lieu solitaire et agréable, nommé l'Ermitage, situé au bord de la forêt de Montmorency. « Ah! Madame, s'était-il écrié avec transport , quelle habitation délicieuse I Voilà un asile tout fait pour moi. » Et jy|me d'Épinay, sans rien dire, avait fait restaurer la maison, qui était fort délabrée, « à très peu de frais, » ajoute Jean-Jacques, à qui la reconnaissance pèse toujours. Quand, après son voyage, ils retournèrent au même lieu. « Mon ours, lui dit-elle, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi; c'est l'amitié qui vous l'offre; j'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi. » — « Je ne crois pas, dit Rousseau, avoir été, de mes jours, plus vivement, plus délicieusement ému. Je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même , je fus extrêmement ébranlé. M""" d'Epinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si pressante, employa tant de moyens , tant de gens pour me circonvenir; jusqu'à gagner pour cela M""" Le Yasseur et sa fille, qu'enfin elle triompha de mes résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie , je résolus , je promis d'habiter l'Ermitage ; et en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit le soin d'en préparer les meubles , en sorte que tout fut prêt pour y entrer le printemps suivant. »
LA VIE ET LES ŒUVRES
Tel est le récit des Confessions; mais les choses n'allèrent pas aussi vite que Rousseau le ferait supposer. Il est vrai que M""® d'Epinay désirait le fixer chez elle ; mais les Genevois n'avaient pas renoncé non plus à l'attirer parmi eux. Ma patrie ou la campagne! disait-il parfois. Sa patrie le réclamait et lui promettait une situation agréable et paisible. Son ami Perdriau lui offrit la jouissance gratuite d'une campagne au bord du lac de Genève. Jean-Jacques refusa \ D'un autre côté, le médecin Tronchin, qui était alors à Paris, fut chargé de lui proposer la place de bibliothécaire de la ville de Genève, avec douze cents francs d'appointements. C'était, suivant la remarque de M™^ d'Epinay, un prétexte pour lui faire un sort; car jusque-là cette fonction avait été surtout honorifique et n'était payée que cent écus ^ On ne pouvait faire à Rousseau une proposition plus conforme à ses goûts. Peut-être la retraite et les livres lui donneraient-ils le bonheur, qu'il désespérait de trouver dans le commerce du monde. Il hésita longtemps, encore qu'un autre titulaire eût été immédiatement nommé , et il habitait l'Ermitage depuis près d'un an quand il se décida à répondre par un refus. Il ne connaissait rien aux livres, ne savait pas le grec et fort peu le latin, manquait de mémoire et de santé, en un mot, n'avait aucune des qualités d'un bon bibliothécaire ^ Outre ces raisons, qu'il n'avait pas besoin de garder pour lui pendant
1. Gaberel, Rousseau et les Genevois, ch. Ii. — 2. Mém. de M™e d'Épinay, t. II, ch. iv. — 3. Sayous, ch. iv; Lettre de Rousseau à Tronchin, 27 février 1757. — Extrait des Registres
de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, du 20 février au 12 mars 1756. Voir aussi Rit- TER, Nouvelles recherches sur les Confessions, p. 319.
dix-huit mois ou deux ans, on en peut deviner d'autres. Il avait dit en entrant à l'Ermitage qu'il n'acceptait l'hospitalité de M""" d'Epinay qu'à titre d'essai; ne voulait-il point se ménager, en cas de départ, une position avantageuse? Enfin, n'avait-il pas encore un autre motif, peut-être le principal? Il n'en parle pas dans ses lettres, mais il Fa consigné dans ses Confessions : c'était la présence de Voltaire, qui venait de s'établir aux Délices, tout près de Genève (février 1755). Ces deux hommes, de natures si opposées, ne pouvaient vivre l'un à côté de l'autre. Ils en étaient' encore aux lettres polies ; mais sous leurs formules convenues , on pouvait déjà distinguer les germes de leurs futures querelles. Tant que Voltaire avait pu se flatter de faire de Rousseau le premier de ses disciples, il l'avait comblé de louanges ; maintenant, il commençait à sentir en lui le rival. Avec les ressources infinies de son esprit , de sa conversation , de son entourage et de ses livres, il était bien de taille à affronter le combat et aurait pris son parti d^un ennuyeux voisinage. Il n'en pouvait être de même de Rousseau. Ses derniers écrits lui avaient donné sans doute de l'ambition, même une sorte d'aplomb; ils n'avaient pu lui donner l'adresse, ni l'esprit d'àpropos et de réplique , ni la richesse , ni une cour pour l'écouter et une armée de satellites pour exécuter ses ordres. Sa puissance était toute entière dans sa plume, et sa présence à Genève, loin d'ajouter quelque chose à son influence, n'aurait fait que la compromettre. Il n'aurait pas tardé à la détruire, d'ailleurs, par ses maladresses, ses timidités ou ses lenteurs. A l'inverse de Voltaire, il était plus redoutable de loin que de près. Jugea-t-il, comme
il le dit , que sa patrie était perdue ; qu'il n'irait à Genève que pour y retrouver les moeurs de Paris et y être le témoin attristé de maux qu'il ne pourrait empêcher? Ne fut-il pas plutôt déterminé par des considérations plus personnelles? Dans tous les cas, ses raisons, quelles qu'elles fussent , mirent bien du temps à se classer dans sa tête. Une détermination eng-ageant l'avenir semblait toujours redoutable à son caractère ennemi de toute entrave. Ses amis l'importunaient, il est vrai; il y en avait pourtant, Grimm, Diderot, d'Épinay, qu'il eût regrettés ^ Essayer, aller passe'r quelques mois à Genève avait aussi ses difficultés. Que ferait-il pendant ce tempslà de son loyer, de Thérèse et de sa mère? Comment subviendrait-il aux frais d'un long voyage? M""" d'Epinay vint ici à son secours , non pour lui donner un avis formel, qu'il aurait peut-être mal reçu, mais pour le mettre à même défaire son choix plus à son aise. Car, par une délicatesse d'attention inespérée, elle lui présenta à la fois les deux termes de ses désirs, sa patrie et la campagne. « Si vous allez à Genève, dites-vous, que faire de M""'" Le Vasseur? Je me chargerai d'elles jusqu'à ce que vous ayez vu si vous voulez vous fixer à Genève. Je ne décide rien; je sens que je serais trop partiale; je veux seulement lever les obstacles. Si vous refusez d'aller à Genève, en ce cas, j^ai une petite maison qui est à vos ordres, à l'entrée de la forêt de Montmorency: vue superbe, cinq chambres, une cuisine, une cave, un potager d'an arpent, une source d'eau vive et la forêt pour jardin. Vous êtes le maître, mon bon ami, de disposer de cette habi-
1, Mémoires de M'"^ d'Épinay, t. II, ch. IV.
tation , si vous vous déterminez à rester en France. »
Cette offre de rErmitage, qui a tout Tair d'une première ouverture, semble en contradiction avec le récit quelque peu dramatique des Confessions. INous avons déjà dit que les Confessions ont parfois besoin d'être contrôlées. Or, sur cette période de la vie de Rousseau, il se trouve précisément qu'on possède un document qui les égale presque en importance, ce sont les Mémoires de M"^" dÉpinay. Ces deux ouvrages sont loin d'être toujours d'accord ; peutêtre pourtant présentent-ils moins de contradictions qu'il n'a semblé à Saint-Marc Girardiii. Malheureusement ni l'un ni l'autre ne s'astreignent aux dates, ni même à l'ordre bien exact des événements. Quoi qu'il en soit, souvent nous pourrons les éclairer l'un par l'autre ; mais parfois aussi leurs assertions contraires seront pour l'historien une cause d'embarras. Entre les deux, nous croyons pourtant que c'est le récit de Rousseau qui mérite la préférence. Ainsi la correspondance qu'il eut avec M'^'^d'Epinay est citée bien plus exactement par lui, comme on en a fait la preuve sur les manuscrits, qui sont conservés à la bibliothèque de Neufchâtel.
« Je me rappelle encore, continue M™^ d'Epinay, que vous m'aviez dit que, si vous aviez cent pistoles de rente, vous n'iriez point ailleurs. Yous êtes, je l'espère, persuadé qu'il me serait bien doux de contribuer à votre bien-être... Voici ma proposition : laissez-moi ajouter sur la vente de votre dernier ouvrage ce qui vous manque de fonds pour compléter vos cent pistoles. Je prendrai même tels arrangements qu'il vous plaira avec vous... Je sens tout le prix de votre amitié et l'agrément de votre
LA VIE ET LES ŒUVRES
société ; mais je crois qu'il faut aimer ses amis pour eux avant tout^ »
Jean-Jacques va sans doute remercier? Loin de là, il s'emporte : « Que vous entendez mal vos intérêts, de vouloir faire un valet d'un ami, et que vous me pénétrez mal, si vous croyez que de pareilles raisons puissent me déterminer ! Je ne suis point en peine de vivre ni de mourir; mais le doute qui m'agite cruellement, c'est celui du parti qui, durant ce qui me reste à vivre, peut m'assurer la plus parfaite indépendance. Après avoir tout fait pour elle , je n'ai pu la trouver à Paris ; je la cherche avec plus d'ardeur que jamais, et ce qui m'afflige cruellement depuis plus d'un an, est de ne pouvoir démêler où je la trouverai la plus assurée 2. »
Cette lettre , tout extravagante qu'elle est , ne fâcha point M"''' d'Épinay ; elle revint à la charge, mit Rousseau en demeure de s'expliquer. « J'entendrai volontiers vos propositions, répondit-il; mais attendez-vous d'avance à un refus ; car, ou elles sont gratuites, ou elles ont des conditions, et je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Je n'engagerai jamais aucune portion de ma liberté, ni pour ma subsistance, ni pour celle de personne. Je veux travailler, mais à ma fantaisie, et même ne rien faire quand il me plaira, sans que personne le trouve mauvais, hors mon estomac^ » Et comme M""" d'Épinay insinuait que cette belle fierté devenait condamnable, si elle allait à réduire à la misère Thérèse et sa mère. « Ainsi, s'écriait-il, je suis esclave, et il faudra que j'assu-
1. Mémoires de M"^^ dPÈpinay, | lettre précédente. — 3. Lettre t. II, ch. IV. — 2. Réponse à à M"'^ d'Épinay, 1755.
jettisse mon sort! Non, non, cela ne me va pas. Je ne prie personne de rester avec moi ; je n'ai besoin de personne. M"""' Le Yasseur sont libres et je prétends Fêtre aussi ; je le leur ai dit vingt fois, et je ne les prie ni de rester, ni de me suivre. Je ne sais pas encore quel parti je prendrai; mais si j'accepte l'habitation de l'Ermitage, je refuse encore plus que jamais les fonds que vous voulez me prêter. Je n'aurai besoin là de rien pour vivre ; une vache, un cochon et notre potager fourniront suffisamment à notre nourriture ^ » On ne parlait pas dans tout cela du père Le Vasseur; le bonhomme tirait moins à conséquence. Pour se débarrasser de lui, on le mit à l'hôpital, où il ne tarda pas à mourir.
Il était difficile d'obliger Rousseau ; M""" d'Épinay y réussit pourtant. II se décida à aller passer les fêtes de Pâques à l'Ermitage. « J'y resterai, dit-il, tant que je m'y trouverai bien et que vous voudrez m'y souffrir. Mes projets ne vont pas plus loin que cela^ »
M™" d'Epinay était enchantée. Elle n'eut rien de plus pressé que de faire part de cette grande nouvelle à Grimm ; mais celui-ci, qui était devenu son amant, fut loin de partager son enthousiasme. Elle . lui montra les lettres de Jean-Jacques ; il n'y vit que de l'orgueil et le germe de difficultés futures. La solitude achèverait de nourrir sa misanthropie, bientôt il ne verrait dans ses amis qu'ingratitude et injustice, se montrerait chaque jour plus susceptible et plus exigeant, et, du moment que M""" d'Epinay refuserait de se mettre à ses ordres, ne man-
1. Mémoires de d'Épinay, I d'Épinay, mars 1756. t. II, ch. IV. — 2. Lettre à M^^ \