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connaisseur; c'est que l'auteur a devancé son époque de plus d'un siècle. Sauf quelques artistes d'élite, sauf un nombre restreint d'amateurs sérieux et d'érudits, quel dilettante français pourrait exprimer une opinion raisonnée sur les cantates religieuses de Sébastien Bacb, sur ses oratorios, ses messes, ses motets, dans lesquels l'inspiration coule à pleins bords? On est un peu plus familier avec ses productions pour le piano et l'orgue, mais leur difficulté d'exécution ne permet pas au premier venu de s'en rendre maître, et, par conséquent, réduit d'autant le nombre de ses admirateurs. Eu réalité, sauf son Clavecin bien tempéré, ses Suites pour le clavier et quelques Concertos, le monde musical français ignore tout ce qu'a écrit Bach, et Dieu sait cependant si le nombre de ses compositions est considérable!
Il faut, malgré cela, reconnaître que, depuis quelques années, de louables efforts ont tendu à faire connaître au public parisien l'œuvre la plus magistrale de ce grand homme, l'une des productions les plus vastes qui soient sorties du cerveau d'un musicien. En 1874, M. Charles Lamoureux a donné les 31 mars, 2 et 4 avril.
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au cirque des Champs-Elysées, trois auditions successives de la Matthœiis-Passion (Passion selon saint Matthieu) ; mais, malgré l'excellence de l'exécution et le succès obtenu, les frais de ces concerts furent si considérables que M. Lamoureux dut renoncer à poursuivre sa noble entreprise. Un tel résultat est certes fort regrettable ; mais, à mon avis, il n'en sera pas autrement quand on voudra tenter l'exécution d'œuvres aussi gigantesques que la Passion selon saint Matthieu, tant que l'on n'aura pas rendu oblig-atoire l'étude du chant dans les écoles; tant que la méthode d'enseignement de la musique aux enfants du peuple n'aura pas été réformée ; tant que l'on se contentera de ne faire d'eux que des perroquets récitant plus ou moins bien une leçon qu'on leur serine pendant des mois entiers ; tant, enfin, que l'on ne prendra pas pour exemple ce qui se passe a cet égard chez nos voisins d'Outre-Rhin.
Les Anglais, sous ce rapport, nous laissent loin derrière eux. Ils ont fondé en 1849, même avant l'Allemagne, une association, Tlie Bach Society, ayant pour objet la publication et la propagation
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des œuvres du maître d'Eisenach.DelSoO à 1870, cette société a fait enfendre, outre la Pasaion^ beaucoup d'autres admirables partitions de Bach, dont le public français ne soupçonne môme pas l'existence. Aujourd'hui, en Angleterre, chaque année voit se produire, devant des foules d'auditeurs, quelque composition du célèbre cantor. Si nous regrettons pour notre pays cette méconnaissance de l'un des plus beaux g'énies qui aient jamais paru, nous n'avons pourtant pas le droit de trop la lui reprocher, puisque l'Allemagne, sa patrie, a mis un siècle à lui rendre justice. Bien que sa renommée ait été générale de son vivant, on peut dire que ses contemporains ne l'ont pas apprécié selon son mérite. Ils n'eurent aucune idée du souffle puissant qui anime les créations de ce grand artiste, qui, comme l'a si bien dit Zelter, « renfermait en lui tout un monde de musique ». Il a fallu qu'un demi-siècle après la mort de Bach, Mozart proclamât son admiration, pour que les Allemands se rappelassent le nom d'un de leurs concitoyens les plus illustres; il a fallu qu'en 1829, Mendelssohn fît exécuter à Berlin la Matthœus-Passion, pour que les compatriotes de ce
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sublime génie s'aperçussent qu'ils possédaient des trésors inestimables enfouis dans l'oubli, et qu'il y allait de leur honneur de faire connaître au monde ces productions incomparables. Il y a donc à peine cinquante ans que les Allemands professent pour Jean-Sébastien Bach l'admiration dont il est digne.
Une société formée des sommités artistiques du pa}'s, la IhicJi Gcsidhcliaft, s'est constituée en 1850 à Leipzig, pour la publication intégrale des œuvres du cantor de la Thomassc/nde. Cette détermination était d'autant plus désirable, qu'après la mort du maître, ses manuscrits furent partagés entre ses lils qui en laissèrent se perdre une partie. La société n'a rien ménagé pour retrouver les morceaux dispersés ou égarés; malheureusement, il en est qui ont disparu sans retour.
Jusqu'à ce jour (1882), la BacJi Geselhchaft a édité vingt-six recueils, formant trente et un volumes, imprimés avec le plus grand soin par la maison Breitkopf et liaertel de Leipzig. On ne peut que remercier et féliciter la société (le la manière dont cMe a compris et exécuté
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sa tache, qu'elle doit poursuivre jusqu'à épuisement de la matière.
On entend quelquefois des admirateurs de Bach s'extasier sur la prodigieuse quantité de ses compositions; il me semble que l'admiration devrait plutôt se porter sur les ressources inépuisables de sa merveilleuse imagination. Tout en lui est neuf, original, expressif. — Fétis l'a dit avec beaucoup de justesse : jamais l'art de faire mouvoir un grand nombre de voix no fut porté si loin, et ce qui frappe d'une admiration irrésistible, c'est que toute cette complication a été évidemment conçue d'un seul jel. Les effets d'instrumentation sont si variés et si remarqualjles, qu'on a peine à comprendre comment Bach, qui a vécu longtemps dans de petites villes et qui eut peu d'occasions d'étudier les instruments, a pu si bien les connaître et devancer de beaucoup son siècle dans l'art de les employer.
Ce qui n'est pas moins digne d'attention, c'est son excessive modestie et son peu de goût pour les applaudissements de la foule. On peut soutenir hardiment qu'il travaillait surtout pour se satisfaire : il était son juge le