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nous pouvons supposer. En effet, il se trouvait dans une position embarrassante. La froideur du prince Léopold pour la musique, les préoccupations d'une éducation meilleure et plus complète pour ses fils, la conviction qu'à la cour de Cœthen son talent no pourrait prendre son essor, tout cela dut lui donner à réfléchir; d'un autre côté, il appréciait pleine ment la situation exempte d'ennuis qu'il y occupait et la considération que ne cessait de lui témoigner le prince dont la bienveillance à son égard n'avait pas changé. Il est vrai qu'à Leipzig l'attendait une sphère d'activité bien autrement grande : il entrerait toutes voiles dehors dans la vie publique ; mais, « de maître de chapelle devenir cantor », cette idée froissait la susceptibilité légitime du célèbre artiste. Même après avoir étendu la main vers la succession de Kuhnau il demeura indécis plus de trois mois, se demandant ce qu'il pouvait faire de mieux. Cependant plusieurs personnes qu'il consulta et dans le jugement desquelles il avait toute confiance l'engagèrent si vivement à accepter le cantorat de la Thomasschule qu'il se détermina à faire le pas décisif. Au commencement de février 1723 il se rendit à Leipzig, et le dimanche à'Esto mihi, 7 du même mois, dans l'église de Saint-Thomas, il fit exécuter sous sa direction, comme morceau d'épreuve, sa cantate ^ :
1. Voyez Ajjpendice, n° 2, cinquième année, n» 22; vol III des Cantates religieuses.
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JesHS nahm zu sich riiez ivolfe (Jésus prit les douze avec lui). Il fut agréé sur-le-champ, et avec d'autant plus d'empressement qu'il avait accepté les autres devoirs imposés au cantor en sus de l'instruction musicale et de la direction artistique des églises. Ces devoirs, auxquels il devait consacrer cinq heures par semaine, consistaient à enseigner dans les classes tertia et quarta l'écriture, la grammaire, les Colloquia Corderii et le catéchisme luthérien'. On lui laissa la liberté de se donner un suppléant, mais à ses frais; et lorsqu'il se résolut à en passer par là il eut à débourser une somme annuelle de cinquante thalers.
Le 5 mai Bach comparut devant le conseil qui déclara lui donner la préférence sur les autres compétiteurs et lui conféra l'emploi de cantor de la Thomasschule, aux mêmes conditions que celles imposées à son prédécesseur Kuhnau. Le 13 du même mois le consistoire ratifia cette décision ; Bach prêta serment et, le 31, eut lieu son installation officielle.
En réalité, le cantor de Saint-Thomas était un important personnage. Hiérarchiquement, il occupait le troisième rang, et pendant que les autres
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professeurs étaient tenus de donner quatre heures par jour à l'école, il n'avait, comme le recteur, à en donner que trois, el, de plus, n'enseignait la musique qu'aux classes supérieures. Avec le recteur et le vicerecteur [conrector] il formait le comité chargé d'inspecter et d'examiner les élèves ialumnen). Gomme directeur du chœur, le cantor avait encore d'autres tâches à remplir à l'extérieur. Les deux plus grandes églises de Leipzig étaient celles de Saint-Thomas et de Saint-Nicolas. En 1699, celle des cordeliers [Barf'ûsser) ayant été reconstruite, fut livrée au culte sous le nom de « la nouvelle église ", et depuis l'installation de Telemann, en 1704, elle eut sa musique particulière. En 1711 l'église Saint- Pierre fut également rouverte, et dès ce moment les élèves de Saint-Thomas (7'Aomas^ew) durent pourvoir tous les dimanches aux besoins musicaux de ces quatre églises et même à ceux de l'église de l'hôpital Saint-Jean, lors des grandes fêtes. On les divisa, par conséquent, en quatre chœurs. A l'église Saint-Pierre, où l'on ne chantait que des chorals, on n'envoyait que les commençants et les élèves les moins forts. Le choral protestant, inventé par Luther, chant populaire par excellence, fut à son début une combinaison de mélodies grégoriennes avec des harmonies dont les tendances se rapprochaient des formes modernes. Ce n'est que lentement qu'il prit lo caraclri-e populaire qu'on lui connaît. Il est pi'iibable (pic re rhdMir de commençants
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desservait aussi l'église Saint-Jean, dont le service, aux jours de fête, ne se confondait pas avec celui de Saint-Pierre. Les autres choristes étaient ù peu près également partagés. Toutefois, dans la nouvelle église l'office dut être relativement facile, car les élèves n'y chantaient que des motets et des chorals sous la direction du préfet du chœur; mais les jours de fête ils devaient exécuter de la musique religieuse concertante pendant l'office. Depuis le départ de Telemann le directeur de ce chœur était l'organiste; ici, les fonctions du cantor de Saint- Thomas se bornaient à désigner les chants sacrés et les motets à exécuter; il n'avait rien à faire dans l'église Saint-Pierre; il ne lui restait donc que la direction des églises Saint-Thomas et Saint-Nicolas. Au service divin se rattachait aussi, comme devoir ecclésiastique, la musique des mariages et des enterrements. Si les funérailles étaient d'un caractère solennel on chantait un motet devant la maison mortuaire. Pendant le convoi jusqu'à l'église les écoliers faisaient entendre des chorals et de la musique concertante. Le cantor était obligé d'y assister et de désigner les morceaux. Il devait aussi dirige)' les motets, mais il déléguait souvent ses fonctions aux préfets du chœur. Il ne pouvait se dispenser d'assister aux messes de mariage. Quant aux préfets des différents chœurs, ils étaient les représentants du cantor, auquel ils épargnaient souvent hi peine de diriger et même de faire étudier les clrves.
Cet usage régnait déjà au xvif siècle, car la leçon de musique ayant lieu à midi, au moment du dîner, devait incommoder le cantor, qui la donnait rarement, et cette coutume durait encore lorsque Bach entra en fonctions. Il va sans dire qu'il continua les errements pratiqués avant lui, et ce relâchement dans l'exercice de ses devoirs fut plus tard le sujet des plaintes de son recteur, qui lui reprocha de ne donner au chant qu'une heure d'instruction au lieu de deux, ce qui faisait que les enfants ne travaillaient pas assez la musique.
Fa\ 1718, les quatre Cantories étaient ainsi organisées : la première comptait trois basses, deux ténors, deux altistes et trois dessus [Discantisten) ; la seconde se composait de deux chanteurs pour chaque sorte de voix ; la troisième, de deux chanteurs pour les voix de basse, de ténor et d'alto, et de trois pour le soprano [Discant) ; la quatrième, de deux basses, trois ténors, deux altos et trois dessus. La fonction de cantor consistait donc à réunir les cantories, à désigner ce qui devait être chanté selon les circonstances, à surveiller les études pour quelles répondissent au but que l'on voulait atteindre, et à examiner les élèves; le reste était l'affaire des préfets. 11 faut ajouter qu'en sa qualité de directeur de la musi(|ue des deux églises principales de la ville, le rautor nvait encore la haute main sur les organistes et les musiciens de ville qui devaient coopérer à la musique ecclésiastique. On ne peut
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donc pas dire que ses devoirs étaient lourds ; il est vrai qu'on avait le droit d'exiger qu'il consacrât cinq heures par semaine aux leçons de latin ; mais Bach sut bientôt s'en affranchir, et quant aux sept heures d études dévolues au chant, la plupart du temps il les laissa aux préfets.
Le cantor était logé gratuitement. Son traitement annuel, sans compter le casuel des mariages et enterrements, montait à environ sept cents thalers, ce qui fait que, malgré sa nombreuse famille, Bach fut à même de vivre en honnête bourgeois, d'autan plus facilement, qu'il sut toujours faire régner l'ordre dans ses finances. En résumé, son emploi était avantageux. Pourtant, il y avait mie ombre au tableau, et même une ombre assez épaisse.
Dès les premières années du xvni^ siècle, l'école de Saint-Thomas tomba dans une décadence évidente dont la faute revenait surtout à son organisation surannée. Lorsque J.-S. Bach commença d'exercer ses fonctions cantorales, [Jean-Henri Ernesti, recteur de l'école, était un vieillard qui, depuis plus de -40 ans, occupait cet emploi. Né en 1652 dans un petit village de la Saxe, après avoir étudié à Leipzig la théologie et la philosophie, il devint, en 1684, recteur de la Tliomasscliule, et en même iemips professor paeseos à l'Université. Quoique muni d'une vaste érudition, Ernesti n'avait rien de ce qui constitue le bon administrateur; il ne savait pas mieux s'y prendre avec les élèves qu'avec
les maîtres. Ceux-ci, désunis et jaloux les uns des autres, ne remplissaient pas leurs devoirs ; de leur côté, les élèves, indociles et rebelles à toute discipline, vivaient dans la malpropreté. De là des maladies dont, assurément, Ernesti n'était pas responsable, mais qu'il aurait pu conjurer par des mesures prudentes et fermes. L'école fut de moins en moins fréquentée, et de 120 élèves qu'elle comptait lorsque Ernesti prit le rectorat, en lG8i, le nombre en était réduit à 53, en 1717. Sur la fin de cette année, une réforme parut nécessaire, et le vieux recteur, dont les yeux avaient bien été obligés de s'ouvrir, dut l'avouer lui-même. « En cette occasion, dit-il dans un rapport je ne puis nier que dans les classibus inferionbus , il règne depuis longtemps un état de désordre, et j'ajoute avec tristesse que dans les superioribus, et notamment dans le choî'o musico, tout va de mal en pis. » Plusieurs années se passèrent encore sans qu'on fît rien pour remédier à cette déplorable situation, parce qu'on ne voulut pas chagriner le vieillard, ni troubler ses dernières années. Jusqu'à sa mort, arrivée le 16 octobre 1729, l'état des choses empira encore.
Naturellement, les mêmes désordres régnaient chez les choristes, qui ne faisaient rien qui vaille. Lorsque Kuhnau descendit dans la tombe, la musique n'existait pour ainsi dire plus dans la Thomasschule, et l'interrègne d'un an, qui dura jusqu'à l'arrivée du nouveau cantor, ne contribua
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pas à la relever de son état de dépérissement. Certainement Bach n'ignorait rien de tout cela ; lié d'amitié avec Kuhnau, il était venu plusieurs fois à Leipzig et avait pu juger de visu dû fâcheux état de l'école. Cette situation put aussi le faire hésiter à accepter la succession de Kuhnau. Sous bien des rapports son hésitation était fondée. Leipzig, qui l'avait attiré par sa vieille renommée musicale, pouvait-elle encore lui offrir les moyens de faire convenablement exécuter ses œuvres ? Cela paraissait douteux, car on n'y trouvait plus d'artistes de valeur, et le seul à même de briller à côté de Kuhnau, Daniel Vetter, organiste de Saint-Nicolas, était mort depuis deux ans. Certes, Leipzig, centre commercial important, avec son immense commerce et ses foires célèbres où accouraient les négociants du monde entier, fréquemment visitée par les virtuoses detouBpays, offrait des attraits divers, mais n'était pas une métropole artistique comme Dresde, Tienne, Munich, ou même Hambourg. La musique, assuré^ ment, y était en honneur; on en faisait beaucoup; mais on pouvait en dire autant des plus petites localités de l'Allemagne. On ne voit pas qu'à cette époque la bourgeoisie leipzickoise se soit beaucoup préoccupée de la situation musicale de la ville et ait consenti à faire des sacrifices pour la relever; ce n"est que quand Bach approcha de la vieillesse, et qu'il était trop tard pour qu'il pût prendre la direction du mouvement artistique, qu'un autre senti-
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ment régna chez les citadins, et amena une rénovation dont nous voyons aujourd'liui les excellents résultats.
Le goût de la musique ne régnait alors que chez les étudiants. S'il avait été moins timide, et surtout moins conservateur, Kuhnau aurait pu facilement s'attacher la jeunesse universitaire et en devenir le chef incontesté, même à côté de la tlorissante société Telemann ; mais il ne sut pas tirer parti de son influence et procéda avec mollesse. Il avait bien vu, et non sans dépit peut-être, comment son élevé Fasch avait réussi à fonder, avec les étudiants, un CollcQium musicum qui s'empara des exécutions musicales dans l'église de l'Université; mais il ne fît rien pour défendre ses prérogatives de directeur de la musique et imposer sa volonté. Le seul effort qu'il tenta et qui lui réussit, fut d'empêcher momentanément ce Co//ep'^^/m7nws^cwm de s'établir dans l'église de l'Université, aussi solidement que celui de Telemann dans la nouvelle église.
En 1716, Gœuner [Jean-Gottlieb), personnage remuant et plus fort en intrigue qu'en musique, fut appelé à l'orgue de l'église de l'Université . Nous ne saurions dire s'il prit la direction de la société fondée par Fasch, ou si même cette société vécut jusque-là; ce qui est sûr, c'est que quand Sébastien fut élu cantor de Saint-Thomas, Gœrner était à la tête d'un collegium musicum en pleine activité. Gœrner, né en 1097, était devenu organiste de l'église Saint-Nicolas,
VIF. ET ŒI:YRES de J.-S. P.ACll isr,
h ]a mort de Vetter. Lorsque, dans l'automne de 1729, mourut le vieux Grœbner, il lui succéda, en 4730, comme organiste de l'église Saint-Thomas. A tout prendre, il était, jusqu'à un certain point, le subordonné de Bach ; mais, dans sa nullité prétentieuse, il ne lui vint pas un instant à l'esprit qu'il était de son devoir de baisser pavillon devant ce grand homme ; au contraire, il se posa effrontément comme son rival. Ainsi, dans l'hiver de 1727-1728, alorsquelaguerrerépandaitledeuildanslepays,ilne cessa pas ses réunions musicales et osa déclarer hautement que les étudiants qui feraient partie de sa société pourraient aspirer aux places de cantors et d'organistes; bien plus, lorsqu'un élève de Saint- Thomas quittait l'enseignement de Bach, il poussait l'impudence jusqu'à proposer au jeune homme de lui donner des leçons de perfectionnement. Cette insolente vanité a lieu d'étonner chez un homme qui n'était qu'un assez médiocre musicien, si nous en croyons un de ses adversaires, Sciieibe {Jean- Adolphe), qui, en 1737, écrivait dans son Journal i : « Gœrner pratique la musique depuis un bon nombre d'années, et l'on serait en droit de croire que l'expérience lui a fait prendre la bonne voie ; mais rien n'est plus désordonné que ses compositions. Il transgresse toutes les règles et ne sait pas écrire une ligne avec pureté. Il est tellement bouffi d'or-