SIXIEME PERIODE
LES PASSIONS, LES ORATORIOS ET LES MESSES (lf.ip7.ig, 1729-1739)
Nous touchons au moment où le génie de Bach fit éclcre l'œuvre la plus importante qu'il ait composée ; production étonnante, gigantesque ; l'une des conceptions les plus vastes qui soient jamais sorties du cerveau d'un musicien : j'ai nommé la célèbre Matthxus-Passion , ou Passion selon saint Matthieu\ Avant de créer ce chef-d'œuvre, Bach avait produit quatre autres Passions dont nous nous occu-
1. Voyez Appendice n° 2. BachgeseUschaft, quatrième année. II existe deux éditions françaises de cette passion : la première (chez Brandus), avec paroles de Maurice Bourges; la seconde, (Je beaucoup la meilleure (chez Éuoch, édit. Litolff), par M. Ch. Bannelier, qui en a traduit le texte pour les concerts d'harmonie sacrée de Gli, Lamnurenx.
'■lii VIE ET IflUVRES DE J.-H. BACH
pcrons également, mais d'abord il convient do jeter un coup d'œil rétrospectif sur les leçons évangéliques dramatisées.
L'usage de chanter pendant la semaine sainte l'histoire de la Passion du Christ d'après les quatre évangélistes, sous forme dramatique et avec les costumes du temps, ou prétendus tels, s'introduisit dans l'Eglise vers le xr siècle, et peut-être plus tôt. On voulut ainsi faire saisir la grandeur de cet événement par le peuple, qui ne comprenait plus les paroles latines du texte. Un ecclésiastique chantait les récits ; un autre prononçait les paroles du Christ; un troisième représentait les personnages les plus marquants, et le reste était dit par la foule {turba). Par une singularité difficile à s'expliquer, l'Eglise l'éformée conserva le culte cérémonie! de la Passion, quoique Luther ait considéré comme inutile défaire ciuiiiler les récits des quatre évangélistes auxquels il n'accordait qu'une importance secondaire. Déjà en 1530 Walfher avait disposé les Passions de Matthieu et de Jean en texte allemand, à l'usage de l'EgUse réformée, la première pour le dimanche (]t'^ Uiimeaux et la seconde pour le vendredi saint. En Lioâ le même artiste composa sur texte allemand, et à (|uatre voix, la musique d'une des quatre Passions. Au xvi" siècle la Passion allemande fut généralement ndoptée dans les pays protestants. Nous en vo\(»ns une s(?lon Matthieu représentée en 1550 à Mcissi'ii, cl, autnnl qu'on le sache, c'est en 1570
VIK l-T (>;iVKES IU-; J.-S. H.VCII 22.-!
qu'on parut la premièi-e édilidu imprim(''e. D'autres suivirent en 1573 et 1589.
Vulpius tit paraître, eu 1613, une Passion d'après Matthieu; deux autres de Mancinus, selon Jean et Matthieu, furent imprimées en 16:20. En 1653, Schultz, cantor à Delitzsch, publia une Passion selon Luc, et on trouve encore celles selon Matthieu et Jean dans le livre de chant de Vopelius, paru à Leipzig en 1682. Celui qui mit en musique sous cette forme l'histoire douloureuse des quatre évang(3listes, et dont le manuscrit existe encore, ne fut rien de moins que le célèbre compositeur Henri Schùtz. Cette coutume s'est conservée jusque vers la lin du xviii" siècle.
Tous ces compositeurs de Passions furent des artistes d'élite. Waltqer {Jean), né dans les dernières années du xv^ siècle, était maître de chapelle à Torgau, lorsque Luther le fît venir à AYittenberg, en 1524, pour appliquer aux prières et cantiques du nouveau culte quelques-uns des chants de l'Eglise catholique, et composer de nouvelles mélodies sur d'autres parties de l'office, afîn d'en former la messe allemande. Ce travail terminé, le prince Maurice deSaxe le nomma son maître de chapelle à Dresde, et prità sa solde tout le chœur qu'il dirigeait à Torgau. Ce choeur se composait de dix-huit chanteurset de douze enfants. On croit qu'il mourut en 1555. Waltherest le premier qui mit tout le chant de l'Eglise réformée à (|uatre. cinq et six ])arties.
VuLPius {Melchlor), né à Wasangen, vers 1560, devint cantor à Weimar et occupa ce poste jusqu'en 1616, époque de sa mort.
VoPELius [Godefroid), né près de Zittau en 164-5, fut cantor de Fécole Saint-Nicolas de Leipzig, en 1715.
Quant à Mancinus {Thoînas), né dans le Mecklembourg, en 1560, il a été maître de chapelle de l'évêque d'Halberstadt et du duc de Brunswick, vers la fin du XVI® siècle.
ScHUTZ (Henri), dont le nom latinisé est Saglttarius (archer), a été considéré comme le ^^ère de la musique allemande (1585-1672). Il fut un des élèves favoris du célèbre Vénitien Giovanni Gabrieli. Les exemplaires des œuvres de Schûtz sont devenus si rares que ses biographes n'ont pu les citer avec exactitude. Le manuscrit de sa Passion , que l'on considère comme un de ses plus beaux ouvrages, se conserve dans la bibliothèque de Dresde.
La forme musicale des Passions de ces maîtres [Passions-Splelen, comme on les appelait) est tellement stéi'éotypée qu'il serait difficile de distinguer leurs époques respectives. Bach devait donner à ce genre une forme et une coupe entièrement nouvelles, et quoique ses Passions ne soient qu'une reproduction des spectacles du moyen âge, on peut dire qu'elles en ont été le complément définitif.
Selon le nécrologe, Bach aurait laissé la musique de cinq Passions. Après sa mort, ses fils Friedemann et Cil. -Ph. -Emmanuel se les partagèrent. Emmanuel
VIE ET CEUVRKS DE J.-S. BACH î!2o
reçutles originaux de celles de Matthieu et de Jean , qu'il conserva précieusement; aussi existent-elles encore. Les manuscrits des trois autres échurent, à ce que l'on croit, à Friedemann, qui, dans son insouciance, les déposa on ne sait où, et deux de ces Passions sont perdues. Une Passion selon Luc, qu'un heureux hasard nous a conservée, peut avoir été la troisième. On a longtemps hésité à croire que cette œuvre soit réellement de Jean-Sébastien; mais on ne peut plus aujourd'hui conserver de doute à cet égard. La partition, écrite tout entière de sa main, appartient à M. Hauser, musicien de la chambre du grand-duc de Bade, à Carlsruhe. Elle porte pour rubrique les lettres J. J. [Jesu Juva) que Bach ne mettait que sur ses propres compositions et jamais sur les copies qu'il faisait des œuvres d'autres maîtres. De plus, dans un catalogue de musique que la maison Breitkopf fît imprimer en 1761, on lit ces mots ^ : « Bach J.-S. capellme'isters und Musik-cUrector in Leipzig, Passion unseim Herrn Jesu Christi nach dem Evangelisten Lucas, a 2 traversi, 2 oboï, tailles, bassons, 2 violini, viola, 5 voci ed organo - qui concordent avec la partition sus-énoncée. Elle est loin de valoir la Passion selon Matthieu et celle de Jean, ce qui