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CHAPITRE PREMIER

VICTOR DE LAPRADE COMMENCE SES ÉTUDES AU COLLEGE ROYAL DE LYON (Octobre 1820)

'est un souvenir de Goethe qui amène ici, sous ma plume, ce titre : « Anne'es d'apprentissage », dont l'apparente bizarrerie étonnera quelques-uns de mes lecteurs et en fera peut-être sourire quelques autres.

Mais à le prendre au sens où l'a entendu l'illustre auteur de Wilhehn Meister et de Faiist^ il n'a rien que d'exact dans l'application que j'en fais à Victor de Laprade. Pour lui, comme pour le héros de Gœthe, le

problème de la vie, à peine soupçonné jusque-là, commence à se poser, vague d'abord, puis de plus en plus précis, dès le jour où il franchit le seuil du Collège (i). Et si, quand il en sort dix ans plus tard, Vapprentissage^ pour être définitif, doit se poursuivre encore quelque temps au contact de la société et s'y compléter par l'expérience des hommes et des choses, du moins le problème est-il résolu en principe. Ce n'est pas en vain queVictcr de Laprade aura passé de longs mois sous la discipline de deux professeurs d'élite et surtout sous la bienfaisante direction de ce maître incomparable qu'on a justement appelé le « Socrate chrétien « : il a désormais, pour se diriger dans la vie, la conscience claire et invariable du but à atteindre. Aussi, est-ce à ce moment surtout que je le rapprocherais plus volontiers encore de Wilhelm Meister, de même que le sentiment de tolérance et de respect qui a toujours animé les élèves de l'abbé Noirot, dans les camps les plus divers, est un autre trait de caractère qui justifie la comparaison que je crois pouvoir faire de l'un d'eux avec le héros allemand, en m'appropriant le titre d'un chef-d'œuvre de Gœthe.

Toutefois les débuts de l'apprentissage furent des

(0 C'est en 1527 que les Confrères de la Trinité ce'dèrent, à titre gratuit ou à peu près, aux Consuls de la ville de Lyon, les terrains sur l'emplacement desquels s'élevèrent presque aussitôt les bâtiments du Collège. Les Confrères n'exigèrent en eflet d'autre redevance que la promesse d'une prière qui serait faite désormais, chaque jour, par les professeurs et par leurs élèves. M. Georges Guigue, le jeune et érudit archiviste de la ville de Lyon, prépare, sur le Collège, une Histoire qui sera pleine de piquantes révélations.

plus difficiles, soit peut-être parce que le lieu (i) où il se fît n'offrait rien d'attrayant pour une nature délicate, fière et indépendante comme celle de V. de Laprade; soit plutôt parce que la transition était trop brusque entre la vie tout ensoleillée de l'enfant au grand air et au foyer (2) et l'existence relativement sévère qui s'ouvrait devant lui au collège. La première impression qu'il y éprouva fut poignante ; c'est une des raisons pour lesquelles il se la rappela toute sa vie. «Une mère, deux grand'mères, observe très justement à ce sujet un de ses biographes, avaient entouré ses premières années des soins que leur suggérait leur tendresse. C'était un triple motif d'exécrer les maîtres d'étude qui les remplacèrent brusquement. Une partie de cette heureuse enfance s'était passée au grand air, dans le Forez, près de sa grand'mère maternelle. Les hautes et noires murailles du lycée de Lyon n'en parurent que plus nécessairement le plus dur des cachots. Les poètes ne sont de race irritable que parce que les im-

(i) Voici, à ne pas s'y méprendre, la description même du Colle'ge de Lyon, tel qu'il lui apparut lorsqu'il y fit son entrée, à l'automne de 1820. Pour avoir été écrite presque un demi-siècle plus tard, elle ne laisse que plus vivement percer la ténacité des premières impressions et des « ressentiments » qui en furent la suite: « Quatre

hautes murailles bordées de fenêtres grillées et douze platanes rabougris, voilà le paysage. Une odeur de moisissure ou de maçonnerie salpêtrée, la température d'une cave ou d'un four, suivant la saison, voilà l'air ambiant et le parfum vital que respirent ces jeunes poitrines. » {L'Education homicide, p. 35.)

(2) « L'enivrant et salubre parfum des montagnes qu'il aima toute sa vie et qui embauma toute son œuvre, dit M. F. Coppée, il en eut la nostalgie pendant son séjour entre les hautes murailles du lugubre lycée de Lyon. » {Discours de réception à l'Académie française.)

pressions sont, chez eux, d'une vivacité extrême. Il y eut, chez l'enfant ainsi caserne, un mouvement de recul et d'horreur qui lui laissa pour la vie une véritable haine. L'ardent plaidoyer de V Education homicide était déjà en germe dans les désespoirs du petit écolier (i) «.

L'histoire de ces enfants délicats et timides, transplantés soudain de la maison paternelle au collège^ a été très gracieusement contée par M. Sully Prudhomme dans une pièce intitulée : Première solitude. Les vers que j'en vais citer sont dans la mémoire de toutes les mères; ils peignent à merveille la situation du pauvre enfant, lorsqu'il se trouva enserré entre les murs sombres et tristes du collège de Lyon :

Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées ; Ils ont l'air sage et délicat.

Les forts les appellent des « filles » Et les malins des « innocents; »

Ils sont doux, ils donnent leurs billes. Ils ne seront pas commerçants

Oh ! la leçon qui n'est pas sue 1 Le devoir qui n'est pas fini 1 Une réprimande reçue ! Le déshonneur d'être puni !...

Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits.....

(i) G. -A. Heinrich, Op. cit., p. i3.

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C'est à quoi dut en effet rêver fréquemment Victor de Laprade, pendant l'hiver de 1 820- 1 82 1 . Cet écolier de neuf ans à peine faisait alors sa septième et s'initiait, sous la discipline de son premier maître, aux secrets du rudiment. Mais il n'y travaillait qu'à contrecœur. Soit découragement résultant du milieu où il vivait, soit inattention du professeur à relever le moral de l'enfant, il ne se trouva jamais plus malheureux - que pendant cette première année d'études classiques. Qu'on en juge par ce fragment d'une lettre adressée, à soixante ans de là, à M. E. Biré, son ami et son savant historien : « Je suis entré, dit-il, en 1820, dans cet affreux lycée de Lyon — une cave à faire pourrir les légumes — avec des professeurs, résidus du premier empire, qui étaient à peine bons à faire des sous-ofïiciers d'infanterie. J'y suis entré en septième ou en huitième (i), au moins pour mes premières études de latin, car le plus atroce souvenir de ce début est le jour où j'ai eu à traduire en français : Deiis creavit coelum et terram intra sex dies. Je n'ai jamais eu de désespoir plus sérieux, ni de plus sérieuse envie de mourir que ce jour-là. (2) »

Avec une pareille disposition d'esprit, Victor de Laprade se rendit absolument incapable d'occuper dans sa classe un bon rang ; il était parmi les faibles,

(i) La mémoire de V. de Laprade ne le sert pas ici fidèlement. C'est bien en septième et non en huitième, qu'il est entré, en 1820. La septième était alors, au collège de Lyon, la première des classes élémentaires.

(2) Lettre du 17 juin 1882.

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comme on dit au collège, et ce n'est pas sans quelque étonnement que je lui vois remporter un accessit à la fin de l'année. Proportion gardée, c'était làun demi succès.

En sixième et en cinquième, même attitude et même résultat. La première communion, qui opère quelquefois des merveilles, au point de vue du travail, dans l'intéressant petit monde des écoliers, ne paraît pas avoir exercé d'influence immédiate sur les études de V. de Laprade. Il l'avait faite cependant avec la piété d'un ange, comme la font d'ordinaire les enfants qui, ayant le bonheur d'appartenir à des parents chrétiens, n'ont jamais vu autour d'eux que des exemples de vertu. Mais la piété, bien qu' « utile à tout » (i), n'est pas l'unique facteur du travail ; il faut avant tout à l'enfant le goût de l'étude et l'attrait du travail lui-même : or, ce goût suppose d'abord et implique certaines conditions indispensables de tranquillité, d'épanouissement et d'entrain qui ne se rencontrent que dans un milieu où l'enfant se plaît, et ce n'était point le cas de V. de Laprade.

Son père acquit bientôt la conviction qu'il s'était trompé en le sevrant si jeune de toutes les joies de la famille pour l'enfermer dans un internat. Toutefois, ramener l'enfant au foyer ne paraissait point possible. C'eût été lui prouver, d'une certaine manière, qu'il n'avait pas eu tort de rester un élève médiocre, et, considération plus grave, c'eût été l'exposer à perdre le bénéfice des avantages réels qu'offre la vie de col-

(i) s. Paul, / Ep. à Tim., iv, 8,

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lége, juste au moment où, l'âge et la raison aidant, il allait peut-être prendre son essor et se mettre à la tête de sa classe. Le docteur Richard de Laprade s'arrêta donc à un parti moyen : il décida que l'enfant redoublerait jusqu'à ce qu'il eût conquis, parmi ses camarades, un des rangs supérieurs.

C'est pourquoi nous trouvons encore Victor de Laprade en cinquième, en 1 823-1 824, puis, les deux années suivantes, en quatrième. Mais le résultat de l'expérience ne fut point tout à fait celui qu'on en attendait. Dans le Palmarès de 1826, le nom du vétéraît de quatrième, ne figure pas parmi ceux des lauréats : un simple accessit^ dans les trois concours de version latine, de version grecque et d'histoire, et c'est tout. Au lieu de concentrer ses efforts sur l'étude des langues anciennes, V. de Laprade avait laissé là grammaires et prosodie pour composer des vers et, cela se devine, des yqts français. Lui aussi, l'indignation l'avait fait poète, poète à quatorze ans. « Exécrant », comme on l'a dit, « ses maîtres d'étude » et avec eux ses surveillants de récréation, il portraitura ces derniers, ou plutôt il en fit la caricature. Le surnom de « chien de cour » qu'on leur appliquait dans les collèges royaux et qu'on leur donne encore aujourd'hui peut-être dans les lycées, fournit à l'espiègle écolier le titre de son poème : le Chien de Coure ide (i) :

(i) V. de Laprade n'avait pas conservé ce poème, et il ne s'en rappelait même plus un seul vers. 11 disait souvent à ses fils, en plaisantant, que le Chien de Couréide était allé rejoindre les nombreux chefs-d'œuvre dont on déplorera à jamais la perte

inutile d'ajouter qu'il n'y prêchait rien moins que le respect et l'affection pour ces humbles représentants de l'autorité universitaire. Aussi le pamphlet fut-il fort goûté des élèves : ils le lisaient « à la sourdine », comme dirait Gresset, et ils en multipliaient les copies. C'était infailliblement éveiller la curiosité des maîtres, lesquels ne tardèrent pas à connaître la satire. Ils la lurent à leur tour et, s'estimant tous quelque peu atteints, malgré les visées précises du titre, ils se concertèrent pour infliger au coupable une punition exemplaire. « Le professeur de troisième, rapporte M. E. Biré, se chargea du soin de leur vengeance. Sa violence était légendaire; ses pensums et ses coups de corde avaient terrifié déjà plusieurs générations d'écoliers, à ce point que ses victimes l'accusaient d'avoir tué un ou deux élèves. Le fait 7i'est pas absolumejit sÙ7\ disait Laprade, lorsqu'il revenait sur ces souvenirs; mais il n'aurait pas fallu le presser beaucoup pour lui faire avouer qu'il y croyait fermement. Quoi qu'il en soit, un jour, pour un devoir mal fait, il fut arraché de son banc par ce terrible homme, renversé d'un soufflet, et relevé par les cheveux, (i) »

Les temps sont bien changés anjourd'hui. Mais, en l'an de grâce 1827, le professeur de troisième du collège de Lyon pouvait, selon l'expression populaire, «n'y pas aller de main morte)), sans s'amoindrir autrement qu'aux yeux de la postérité.

(1) \"ictor de Lapradej dans le Correspondant du a5 janvier if p 208.

Celle-ci est là heureusement pour fle'trir ces procédés d'une sévérité excessive, sans parler que l'histoire est là aussi pour enregistrer le nom (i) du régent, qui, moins scrupuleux que les païens eux-mêmes (2), n'avait ni un respect suffisant de ses élèves, ni même le sentiment de sa propre dignité.

Ces faits, joints aux griefs que Victor de Laprade avait de longue date contre le collège, y firent de lui un irréconciliable : du même coup, ils nous expliquent les violentes sorties qu'il se permit dans la suite à l'endroit de Véducation du collège, et ils nous aident à comprendre pourquoi l'impression qu'il en garda toujours fut partagée par plusieurs de ses camarades, au lieu de rester exclusivement, comme on serait tenté de le croire, celle d'un poète, « genns irritabile vatum ».

Dans un volume exquis, publié cette année même, par MM. Alexandre et Clair Tisseur, à la mémoire de leurs frères aînés, Barthélémy et Jean, je trouve cette phrase pleine de sous-entendus : «... Ils ne firent guère que passer au collège, qui ne demeura pas dans leur souvenir comme la plus agréable des maisons d'éducation qu'ils eussent traversées (3). »

(i) Le nom du terrible M. Carrol vit encore dans le souvenir de plusieurs ge'nérations de collégiens.

(2) La recommandation de Juvénal :

Maxima debetur puero reverentia...

prise dans son sens le plus large, implique, sous toutes ses formes, le respect de l'enfant.

(3) Poésies de Jean Tisseur^ recueillies par ses frères. — Lyon, Pitrat; u dccc lxxxv ; p. vin.

On connaît d'autre part les rancunes de Jules Janin contre ses anciens « tyrans » du collège et les plaisantes exagérations auxquelles il se laissait entraîner, quand on amenait la conversation sur ce chapitre. « Il ne tarissait pas, dit M. Chantelauze, en charmantes invectives contre la prison d'autrefois. Et Laprade, dont l'humeur était loin de ressembler à l'allure hiératique de quelques-uns de ses poèmes, faisait gaiement chorus. C'était, entre les deux académiciens, un assaut d'imprécations et de fous rires sur ce sujet, qui revenait souvent dans leurs causeries. » J'ajoute que c'était, de bonne heure comme plus tard, sous forme de conversation, la verve railleuse qui, chez Victor de Laprade, se donnera particulièrement carrière, en 1861, dans les Muses d'Etat.

Tant il est vrai que « ce ténébreux lycée de Lyon ne laissa au futur poète », ainsi qu'à tant d'autres, « que des impressions de terreur (i) ».

(i) Revue de France, art. cité, p. 772.

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