‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 17 sur 51 · VICTOR DE LAPRADE DANS LES CLASSES DE LITTERATURE · texte numérisé non relu

VICTOR DE LAPRADE DANS LES CLASSES DE LITTERATURE

N'exagérons rien cependant. Si Laprade et Janin gardèrent d'inexorables rancunes contre le « noir séjour )) en général et, en particulier, contre le « professeur de troisième dont les pensums et les coups de corde avaient terrifié quarante générations d'écolier», un jour vint où tous deux, en abordant de nouvelles études, rencontrèrent heureusement de vrais maîtres^ je veux dire des professeurs à la hauteur de leurs nobles fonctions. M. Legeay, en humanités ; M. Rabanis, en rhétorique; l'abbé Noirot, en philosophie : tels furent les hommes qui, d'année en année, exercèrent sur Victor de Laprade une influence de plus en plus sérieuse et pour qui il conserva toujours le plus respectueux et le plus cordial souvenir.

C'est une bonne fortune pour un élève de trouver sur sa route, pendant les années de collège, quelquesuns de ces maîtres qui, s'imposant également bien par l'élévation du caractère et par la solidité du savoir,

excellent à la fois à former les esprits et à pétrir les âmes. Il suffit quelquefois d'en rencontrer un pour que tel enfant, dont on désespérait jusque-là, donne bientôt de sérieuses espérances, ou encore pour que tel élève, bon d'ailleurs, mais indécis sur son avenir, découvre, comme d'instinct, sous la direction de ce maître, le sillon qu'il est appelé à creuser (i).

M. Legeayqui devint, je crois, plus tard, professeur à la Faculté des lettres de Grenoble (2), fut le premier à exercer sur Victor de Laprade cette bienfaisante influence. Avec quelle douce aménité il ouvrait à ses dis-, ciples les sentiers riants de la littérature ! Comme il excellait à éveiller en eux leurs plus brillantes facultés! Combien aussi l'on respirait à pleins poumons autour de lui, après les heures de compression et le régime terroriste de l'année précédente !

A^ictor de Laprade se trouvait enfin dans son élément, les Belles-Lettres, en même temps que, affranchi de toute contrainte, il pouvait enfin commencer à donner la m.esure de son esprit. Détail curieux cependant, et d'autant plus typique qu'il a été relevé aussi, dans les classes de belles-lettres, pour quelques hom-

(i) J'ai voué à tous mes maîtres une trop profonde reconnaissance pour ne pas saisir, chaque fois que je la rencontre, l'occasion de la leur te'moigner. Toutefois, parmi eux, je ne me rappellerai jamais, sans une joie plus particulière, mes professeurs de troisième, de rhétorique et de philosophie : c'est que ceux-là furent des hommes, au sens le meilleur et le plus élevé du mot.

(2) Sa thèse française de doctorat, soutenue, en 1845, devant la Faculté des lettres de Besançon, roule sur les « caractères généraux de l'art antique et de l'art moderne » et montre quelles étaient les préoccupations habituelles de cet esprit distingué.

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mes supérieurs de notre temps, ilTne s'afBrma pas du premier coup bon littérateur. L'homme qui devait écrire un jour tant d'ouvrages remarquables par la pensée et par la forme ne se révéla pas encore cette année. L'impitoyable Palmarès de 1828 ne cite son nom qu'une fois, et à propos des langues anciennes ; c'est pour un quatrième accessit de version latine (i).

Mais, à défaut du succès, qui vint plus tard, l'élan était imprimé, et cela valait mieux.

M. F.-J. Rabanis n'eut qu'à continuer et à parfaire, en rhétorique, l'ouvrage ébauché par son collègue de seconde. Ce maître de grande distinction sut se faire apprécier, dans la suite, sur un théâtre plus élevé et plus vaste (2) : doyen de la Faculté des lettres, à Bordeaux, pendant de longues années, il y a laissé, de même qu'à Lyon, des souvenirs qui ne sont pas près de s'effacer. Or, son double mérite fut de deviner le talent de Victor de Laprade et d'inspirer au jeune homme la passion de l'antiquité et le goût des

(i) Cette même année, en rhe'torique, Hyppolyte Fortoul et Frédéric Ozanam se partageaient à peu près les prix. Celui-ci obtenait le prix d'excellence, le i" prix de vers latins, le i*'' prix de version grecque et le 2° prix de discours français; avec cela, le i" accessit de discours latin et le 3° accessit de version latine. Celui-là : le i" prix de discours latin et quatre accessits : le i" de version grecque, le 2" d'excellence et de vers latins, et le 3° de discours français.

(2) En i83i, la chaire de rhétorique du collège royal de Lyon fut occupée par M. L. Mézières, docteur es lettres, qui étudia, dans le discours de sortie (25 août), « l'influence réciproque de la Liberté sur l'Eloquence et de l'Eloquence sur la Liberté ». M. Louis Mézières est le père de M. Alfred Mézières, de l'Académie française, le savant ei sympathique professeur de littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Paris.

fortes études classiques, en lui faisant comprendre la grandeur du génie des anciens et particulièrement la beauté du génie grec.

Peut-être n'avait-il pas la sovtQ à' érudition qui est de plus en plus en faveur à notre époque, j'entends cette prétention à tout savoir et, simultanément, cette passion de recherche des moindres particularités relatives à un personnage ou à un sujet; cette curiosité qui, sans laisser intervenir le sentiment de l'art, s'autorise des exigences de la philologie pour "disséquer froidement, comme on le ferait dans un cabinet d'anatomie, les plus belles pages de nos classiques; cette concentration de l'attention sur une phrase, une proposition, moins que cela, un mot, mais que l'on prétend creuser dans les dernières profondeurs; et, s'il faut tout dire, cette façon de faire intervenir à tout propos la grammaire comparée et ses étonnantes découvertes.

On n'en savait pas si long, en 1 829, ou du moins l'on ne se piquait pas de posséder un talent aussi universel. Mais, si l'on ignorait le sanscrit, la ramification des langues indo-européennes, le moyen de déconstruire un beau vers, et... le reste, on possédait, par contre, en plénitude, deux facultés maîtresses, le goût et l'enthousiasme; le goût ^ qui n'est que la délicatesse de la raison appliquée à l'appréciation des œuvres de l'esprit; et V enthousiasme qui, venant à la rescousse, échauffe dans l'âme la puissance de l'admiration et l'y rend durable. En d'autres termes, on avait alors, avant tout, l'amour du beau et le culte des idées gêné-

raies ; on cherchait à faire, d'une certaine manière, la philosophie des belles-lettres, comme on fait la philosophie de l'histoire; on se préoccupaitde synthèse et Ton n'usait des raffinements de l'analyse qu'avec modération : en sorte que, vers i83o, un bon professeur de rhétorique était un humaniste, qui, fidèle à son nom, cherchait, par les lettres, humaniores litterae^ à rendre ses élèves « plus hommes », absolument comme, en l'an de grâce 1 885, un professeur de belles-lettres se trouve réduit à n'être plus ou moins qu'un algêbriste^ de par la tyrannie des nouveaux programmes, inféodés, comme on sait, aux idées de philologie et d'encyclopédie qui prévalent en haut lieu (i).

(i) Il ne faudrait pas cependant que l'on se me'prît sur le sens de ma pensée et que l'on m'accusât d'être un adversaire intraitable des idées qui tendent à pre'dominer aujourd'hui dans les études. Je fais cas de la Philologie autant qu'homme du métier, et j'ai des raisons toutes particulières de ne pas médire de la Grammaire comparée. Mais j'avoue ne point me résoudre sans tristesse à voir l'érudition, je veux dire la critique sèche et mathématique d'un texte, devenir exigeante et despotique au point de chasser les belles-lettres de la littérature et partant de nous induire, nous autres Français, à sacrifier, sous prétexte de faire preuve de profondeur et de savoir, ce que nous avons de plus personnel dans le tempérament, les qualités mêmes de notre race. Il faut que le péril soit bien grand pour que des hommes éminents, comme MM. les Professeurs de la Faculté des Lettres de Paris , aient cru devoir le signaler publiquement en Sorbonne, à l'occasion d'une soutenance de thèses de Doctorat, le i6 décembre i885. «Nous demandons aux candidats, s'est écrié M. le doyen Himly, un travail personnel, un travail qui soit à la fois de composition, de disposition, de critique, de systématisation, de synthèse... La Faculté est lasse des dictionnaires ! » Ce n'était pas cependant qu'une thèse comme celle que présentait le candidat, sur la Langue de Montaigne, ne témoignât d'un travail considérable, n'attestât une longue patience et ne fût, au demeurant, pleine de mérite; mais c'est à la patience dont a parlé Buffon, que la Faculté veut qu'on revienne; l'autre, celle que nous copions des Allemands..., il

Pour arriéré qu'il paraisse aujourd'hui, cet enseignement ne laissait pas néanmoins de former des esprits qui ne sont point de mince mérite : c'est de lui en effet que procèdent les Jules Janin, les Frédéric Ozanam, les Hippolyte Fortoul et nombre d'autres qu'il serait facile de nommer. Qu'on le remarque bien, d'ailleurs : inspirer à des jeunes gens le respect, et un respect raisonné, des chefs-d'œuvre classiques, c'était leur rendre doublement service, au moment où les novateurs du romantisme remettaient en question les principes mêmes de la littérature (i). Or, M. Rabanis, qui savait le grec comme un solitaire de Port- Royal et qui en goûtait les beautés à l'égal de Racine,

la leur faut laisser, ou du moins il faut n'en prendre que juste ce qui nous est nécessaire pour les besoins de nos recherches.

A huit jours de distance, un autre très bon juge des questions d'enseignement, M. F. Sarcey, réclamait pour sa part contre la « manie d'érudition » qui sévit en ce moment du haut en bas de l'Université. Sentant lui remonter au cœur sa vieille haine contre l'érudition à outrance: « On finira, disait-il, par être si érudit, si érudit, qu'on ne saura plus rien du tout! » — Cf. l'article inséré dans le Gagne-Petit, du 24 décembre i885.

(i) Dans le Discours qu'il prononça à la distribution des prix du Collège royal de Lyon, le 22 août 1827, M. F. J. Rabanis essaya de prouver que l'imitation des anciens n'a jamais arrêté l'essor des lettres françaises. On sent que ce partisan déclaré et intelligent des anciens a aussi la passion de notre littérature nationale et qu'il confond dans un même amour le siècle de Périclès, celui d'Auguste et celui de Louis XIV. La fin de la pièce ne se lira pas sans intérêt. S'adressant en effet aux « jeunes élèves »:

« Ces doctrines que nous défendons aujourd'hui, leur dit-il, c'est à vous que nous en confions le dépôt, comme vous le léguerez, à votre tour, aux générations à venir. Et ne croyez pas que leur conservation importe plutôt à la littérature qu'à la morale ; le désordre de l'esprit prépare le désordre des mœurs, et l'on arrive à la corruption par le sophisme et le paradoxe. Apprenez dès votre enfance à ne se-

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communiqua son amour des anciens à Victor de Laprade et lui apprit notamment à lire et à comprendre Sophocle, le plus humain et le plus parfait des grands tragiques, l'écrivain grec dont la langue est la plus harmonieuse avec celle du divin Platon. Aussi bien, tous les génies de la Grèce y passaient à leur tour, Thucydide comme Démosthène, Homère aussi bien que Xénophon. Mais, à mesure que s'avançait, sous les yeux des élèves, ce défilé royal, M. Rabanis leur inculquait davantage la connaissance raisonnée du beau, dans l'art et dans le sentiment. C'est alors que V. de Laprade, s'élevant au-dessus d'une admiration banale, s'éprit à tout jamais, pour la Grèce antique.

parer jamais les principes qui règlent l'intelligence de ceux qui forment le cœur. Tel est l'espoir de vos maîtres, lorsqu'ils parcourent avec vous tout ce que le génie et la vertu ont produit de plus grand et de plus sublime! Telle est surtout l'intention du vénérable Pontife qui préside à vos études et répond de votre avenir; de ce prélat en qui la jeunesse française se plaît à reconnaître un guide, un protecteur, un ami ; éloquent défenseur du christianisme, qui eut la gloire, en des jours malheureux, de remplir d'un nouvel éclat la carrière qu'avaient illustrée les Augustin, les Athanase et les Bossuet, et de ramener vers le ciel, par l'autorité de sa parole, une génération devenue incrédule à force de misère et de désespoir. Puissiez-vous répondre à leurs vœux, et ne jamais penser que leurs intérêts soient séparés des vôtres ! N'attendez pas pour reconnaître la sincérité de leur affection et l'utilité de leurs conseils qu'une expérience tardive vous fasse regretter le temps que vous aurez passé sous nos yeux ; âge heureux autant que rapide où, auprès du plaisir de bien faire, se trouve toujours une récompense assurée; où l'on est remercié de ses efforts comme si l'on ne travaillait pas que pour soi. Destinés à vivre sous un gouvernement juste et paternel, accoutumez-vous de bonne heure, par une obéissance sage et paisible, à l'accomplissement des devoirs plus graves qui vous attendent. Songez que la jeunesse est courte, l'avenir incertain, et qu'à vos progrès sont attachés le contentement de vos maîtres, l'intérêt de votre carrière, le bonheur de vos familles. »

d'une passion qui devait plus tard, en maintes rencontres, l'inspirer merveilleusement. Il s'en est d'ailleurs expliqué lui-même, dans une lettre datée du mois d'août 1879 : « Tout enfant^ dit-il, en lisant le récit des guerres médiques, j'ai senti ce que J'ai appris plus tard^ que la liberté, que l'art, que la philosophie, que l'humanité datent de là. J'ai élevé depuis, en plein moyen âge, un petit temple à la muse grecque! »

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