CHAPITRE III
L ABBE NOIROT ET LA CLASSE DE PHILOSOPHIE AU COLLEGE ROYAL DE LYON (l828-l852).
J'en viens enfin à cet homme, le plus homme de ses
trois derniers maîtres, qui marqua plus encore Victor
de Laprade de son empreinte : j'ai nommé l'abbé.
Noirot, ce « prêtre admirable «, comme il l'appelle
quelque part, qui 1' « initia la philosophie ».
« Lie, dit M. Heinrich, avec le docteur Richard de Laprade, le vénérable abbé Noirot accueillit son fils avec une bonté toute particulière. Son enseignement socratique, qui laissait aux jeunes intelligences la joie de découvrir elles-mêmes la vérité, marqua notre futur poète d'une empreinte ineffaçable. Si Victor de Laprade a étonné plus tard et charmé ses contemporains par cette raj^e alliance d'im esprit net et ferme et d'un cœur enthousiaste \ s'il a su se dégager rapide77tent du mysticisme nuageux des romantiques pour aboutir à une mâle poésie^ pleijie de sages conseils et d'austères leçons^ je n'hésite pas à attribuer à l'abbé Noirot la plus grande part dans le développement de ces dons
heureux. La muse de Victor de Laprade doit à cette injluence d'une saine philosophie ses traits les plus caractéristiques et ses plus incontestables beautés. «(i)
On me permettra d'insister. L'abbé Noirot nous appartient à trop de titres, à nous Lyonnais, et il exerça sur plusieurs générations et sur Victor de Laprade une action trop salutaire, pour que je n'essaie pas de faire revivre, en passant, sa grande figure. J'emprunte, d'ailleurs, à ce qu'ont raconté de lui ses nombreux élèves, devenus tous ses admirateurs, les traits de ce dessin.
Né à Latrece}'-, dans la Haute-Marne , le 24 février 1793, l'abbé Noirot se rencontrait, en 1819, à Dijon, avec l'abbé Morlot , le futur cardinal archevêque de Paris, vicaire comme lui de la cathédrale Saint-Bénigne. Deux ou trois ans plus tard, il était nommé aumônier du collège ro3'al de L3^on ; mais il ne fit qu'y passer. Successivement aumônier et professeur de philosophie au Puy; ensuite exclusivement professeur à Moulins et à Grenoble, il revenait occuper à Lyon, à la rentrée de 1828, cette chaire de philosophie qu'il devait rendre si célèbre.
Dans une séance intime présidée par Victor de Laprade, M. Gourju, s'expliquait dernièrement en ces termes sur l'enseignement de l'abbé Noirot, devant ses anciens élèves (2) :
(i) Op. cit., p. i5, i6.
(2) M. le docteur Emery les avait re'unis chez lui, le 8 février 1880, c'est-à-dire une quinzaine de jours après la mort de leur commun maître.
bE VICTOR DE LAPRADE 65
«...Souvenons-nous, Messieurs et chers camarades, de ce qui se passait en nous, quand nous arrivions dans cette classe et devant ce maître si vanté. Qu'attendions-nous de ce petit professeur en redingote noire, à la figure originale et fine, à l'œil aussi bienveillant que pénétrant ? Etait-ce une éloquence pompeuse, semblable à celle qui, à cette époque, charmait assez souvent les auditeurs de la Sorbonne et de là se répandait dans toute la France ? Comptions-nous sur des trésors d'érudition qui allaient confondre notre admiration ? Non, nous attendions quelque chose de plus précieux encore que l'érudition et que l'éloquence : nous attendions la sagesse dans toute sa simplicité, sa clarté et sa profondeur.
« Quand les rangs pressés des élèves étaient entrés dans cette classe de philosophie, comme dans une sorte de sanctuaire; quand chacun de nous avait pris sa place à sa table et à son gradin, le p^'ofesseur descendait de sa chaire, s'agenouillait sur le premier degré du marchepied, récitait avec une simplicité chrétienne son Veni sancte et remontait à son fauteuil. Alors, il dictait de tête un chapitre, remarquable toujours par la simplicité du style, la clarté des idées et la constante propriété des expressions.
« Cette première dictée constituait la leçon et servait de texte pour la récitation du lendemain. L'ensemble des leçons formait le cahier de philosophie.
« Mais ce n'était \\ que la moindre des deux parties du cours.
« La partie la plus riche, la plus piquante et la plus
inimitable de l'enseignement philosophique de l'abbé Noirot, c'e'tait la partie des devohs ou des disseriatiofis.
« Ici encore, le professeur procédait par dictées. Le texte se composait d'une série de quinze, vingt, trente petites phrases interrogatives, étroitement enchaînées. Cette deuxième dictée finie, l'abbé Noirot faisait lever l'un d'entre nous, à qui incombait le rôle délicat de représenter la classe entière et d'exprimer, autant qu'il le pouvait, le travail intellectuel excité dans les esprits de tous par cette série de points d'interrogation. Il fallait lire la première question et y répondre. Le maître aidait l'élève en faisant, suivant la difficulté, le quart, la moitié, les trois quarts de la réponse. Quelquefois, il ne laissait que le dernier mot à dire : heureux l'élève quand, en aventurant la fin de la réponse, il ne trahissait pas ce fait intime peu flatteur pour lui : « Je n'ai pas compris ! » (i)
« Mais notre Socrate était patient et indulgent. Rarement, quand le contre-sens était trop fort, un petit coup de pied contre la chaire manifestait sa contrariété. Le plus souvent, il souriait de notre bévue, la redressait sans nous en faire rougir (2), donnait deux
(i) « Lorsqu'il voyait arriver dans sa classe, raconte M. Ampère, un rhétoricien bouffi de ses succès et aussi plein de son importance que pouvait l'être Euthydème ou Gorgias, le Socrate chre'tien commençait par amener, lui aussi, son jeune rhéteur à convenir qu'il ne savait rien ; puis, quand il l'avait, pour son bien, e'crasé sous sa faiblesse, il le relevait en cherchant avec lui et en lui montrant ce qu'il pouvait faire. »
[2) On ne saurait trop remarquer l'importance de ce de'tail. Jamais
OU trois tours à la réponse plus ou moins réformée, s'assurait, par des n est-ce pas multipliés, de l'assentiment de son auditeur et lui faisait poser la question suivante. Habile maïeutique, dialogue vingt fois pris, repris, interrompu, composé de vives éclosions d'idées ou d'erreurs soudainement redressées : quelle sténographie eût pu reproduire cet ensemble d'efforts intellectuels si plein d'animation et d'intérêt? Voilà pourquoi on a dit avec raison que l'enseignement de l'abbé Noirot n'a jamais été complètement imprimé et n'a jamais pu l'être) il s'est produit pendant vingtquatre ans, non pas en livres, mais, si j'ose le dire, en hommes^ en intelligences progressivement ouvertes à la lumière et à la vie. Le cours de l'abbé Noirot, ce n'est pas tel in-8°, en vente chez tel libraire ; les exemplaires de ce cours, exemplaires nombreux et variés, mes chers camarades, c'est vous.
(( Dire que tous les sommaires de l'abbé Noirot, dans leur merveilleux enchaînement, étaient méthodiques, ce ne serait qu'un éloge assez vulgaire. Ce qu'il faut dire, c'est que tous relevaient d'une seule méthode, simple, lucide, constante, et telle enfin, que notre éducation philosophique s'épanouissait de semaine en semaine et de mois en mois, non comme une superposition d'idées accumulées et de fragments
vous ne verrez un professeur intelligent froisser l'amour-propre d'un élève, à cet âge surtout où l'enfant, devenu adolescent, est particulièrement susceptible et irritable, tout de même que vous ne verrez jamais un jeune homme se montrer indéfinement réfractaire à l'attrait souverain de la bonté' de ses maîtres.
artificiellement unis, mais comme l'évolution progressive d'une même pensée, comme l'accroissement régulier d'une plante intellectuelle dont le germe unique contient un principe de développement indéfini...
« Cette unité, cette universalité dans les principes de la méthode conduit évidemment à ce qu'on peut appeler l'ampleur des idées, et cette ampleur était encore un des traits de notre maître. Elle se manifestait, dans les leçons orales, par des digressions fréquentes, inattendues, semblables à des éclairs, sur la littérature, l'art, la philosophie de l'histoire, l'économie politique, la civilisation, les institutions, les utopies, les vraies et les fausses réformes, les sources et les modes du pouvoir, les progrès en tout genre, etc. Et toujours la même unité dans cette merveilleuse diversité.
« Aucun des points de vue d'un sujet ou d'une question ne lui échappait et, par suite, il était également habile à reconnaître ce qui faisait le mérite d'un S3^stème et à signaler ce qui lui faisait défaut Concilier est facile à qui sait tout voir ; réfuter ne l'est pas moins. Sa critique reposait sur des faits indiscutatables, élémentaires, irréductibles, et se résolvait toujours en des indications nettes de faits négligés ou mal observés, ou confondus avec d'autres. » (i)
« J'ai entendu dire, racontait, quatre ans plus tard, le même témoin, j'ai entendu dire à des appréciateurs
(i) Aux anciens élèves de Vabbé Noirot, causerie par M. Clément Gourju. — Broch. in-S", i5 p., I.yon, 1880.
distingués, qui avaient pu le comparer aux professeurs les plus renommés du temps, qu'ils n'avaient trouvé dans aucun autre, à un aussi haut degré, cette facilité d'analyse qui est la qualité distinctive du philosophe. Ajoutez-y une marche sûre, une méthode séduisante de clarté, enfin un coup d'œil surprenant pour signaler d'une manière imprévue les applications d'un principe de pure philosophie à la solution des problèmes historiques, politiques, économiques, esthétiques. Quant à son caractère, qui sut mieux que lui inspirer la confiance par une bonté judicieuse, exciter l'affection par l'indulgence, inviter les plus humbles à s'ouvrir à lui sans crainte, mettre à l'aise par l'absence de tout cérémonial, aplanir la barrière du respect par une touchante simplicité ? Quelle que soit mon admiration, fortifiée par l'âge, pour la supériorité philosophique de l'abbé Noirot, je n'hésite pas à mettre plus haut encore son attrayante bonté ; il était la démonstration vivante de cette vérité pratique : le cœur fait plus de conquêtes que l'esprit. C'est ainsi que Dieu lui-même, pour qui le connaît bien, subjugue les âmes, moins par sa grandeur que par ses bienfaits, (i) »
Aussi, l'estime qui entourait l'illustre maître et l'affection qu'on lui vouait étaient-elles universelles et absolues.
(1) Lecture faite à la Société nationale d'éducation de Lyon, sur M. l'abbé Noirot, par un de ses anciens e'ièves, M. Cle'ment Gourju, le 29 mai 1884.
Quelques témoignages, choisis entre mille, seront ici décisifs.
Le premier qui me frappe est celui de Victor Cousin : « Je ne connais, disait cet excellent juge, je ne connais en France qu'un véritable professeur de philosophie : c'est M. l'abbé Noirot. » Et il ajoutait * « Les autres m'envoient des livres; celui-ci m'envoie des hommes. » Ou encore : « L'abbé Noirot ne fait pas des élèves ; il fait des hommes. » On ne s'étonnera donc pas de voir Cousin appeler à Paris le « petit abbé rétrograde )> pour l'y faire siéger, bien que dépourvu de tout diplôme universitaire, parmi les membres du jury d'agrégation de philosophie. « Pendant plusieurs années, raconte encore M. Gourju, l'on vit, dans la grande salle de la Sorbonne, au bureau des examinateurs, cette physionomie pénétrante et douce, qui faisait tout à la fois un contraste et une harmonie avec l'ardente tête de Cousin, et qui semblait garantir le bon sens et l'équité des arrêts qui seraient rendus. »
Sainte-Beuve, parlant, en i855, de VInstruction générale sur Vexécution du plan d'Etudes dans les lycées^ que M. H. Fortoul, ministre de l'Instruction publique, venait d'adresser aux Recteurs, n'a que des éloges pour apprécier l'esprit même de ce document. Il loue en particulier le ministre d'avoir fait appel, pour le rédiger, à la pratique et à l'expérience des meilleurs maîtres de l'Univ^ersité. Or, ajoute-t-il, parmi ceux « dont le tribut s'est versé et fondu si utilement dans la nouvelle Instruction^ il est impossible
de ne pas rappeler des hommes tels que MM. Dumas et Le Verrier, Brongniart et Be'rard, dans l'ordre des sciences. M. Nisard a rendu témoignage pour les lettres, et M. Noirot pour la philosophie (i). » L'appréciation de l'éminent critique est sobre, sans doute, mais singulièrement éloquente.
Burnouf, l'helléniste célèbre dont les livres ont formé au grec notre génération (2), ne manquait pas
(i) Causeries du lundi, T. XI, p. 281.
(2) « Je me suis mis dans l'esprit, e'crivait Ozanam à son ami Velay, le 2 mai i835, de réduire à sa plus simple expression, à son expression la plus positive, ce que j'avais appris de littérature pendant mes trois ans de séjour à Paris, de faire passer, s'il était possible, ma science en parchemin, et de prendre le grade de licencié es lettres. // a fallu revoir d'un bout à l'autre mon Burnouf et me convaincre que je n'avais jamais su mon grec ; il a fallu repasser toute l'histoire, dont plusieurs parties m'étaient passablement étrangères. Ces travaux m'ont occupé un grand mois, au bout duquel j'ai obtenu ce bienheureux diplôme de licencié qui me servira de marchepied, j'espère, pour me faire recevoir docteur, l'an prochain : alors, je serai, s'il plaît à Dieu, docteur en droit et docteur es lettres. »
La préparation au doctorat es lettres fut plus longue et plus laborieuse que ne le pensait Ozanam, trompé peut-être alors dans ses calculs par une comparaison inexacte avec la préparation des thèses du doctorat en droit. Ce ne fut que le 7 janvier iSSq, c'est-à-dire près de quatre ans plus tard, qu'il les eut terminées et qu'il conquit le grade de docteur es lettres. J'ai donné le titre de sa thèse française. Le sujet de sa thèse latine était le suivant : De frequenti, aptid veteres poetas, heroum ad inféras descensu (in-8°, 42 pages). Mais il ne faut pas moins admirer l'ardeur toute juvénile avec laquelle il conçut, dès qu'il fut licencié, la louable ambition de pousser jusqu'au doctorat. Comme César, il ne prétendait au repos qu'après avoir remporté toutes les victoires :
Nil actum repatans, si quid siiperesset agendum,
et il le prouta bien, une fois docteur, en affrontant encore — on se rappelle avec quel éclatant succès — les épreuves de l'agrégation des Facultés (3 octobre 1848).
Il serait fort à souhaiter que les jeunes hommes de notre époque
de dire, en entrant dans la classe de l'abbé Noirot : « Mon collègue et moi, nous ne venons pas fair^e une inspectio7i\ nous \euons prendre une leçon. »
Si maintenant, de ces maîtres illustres je passe aux disciples mêmes de l'abbé Noirot, les témoignages ne seront pas moins explicites.
Je me borne à ceux de ses élèves qui, dans l'enseignement public, donnèrent, sous une forme ou sous l'autre, la preuve indéniable de la fidélité aux doctrines de leur ancien professeur, et je cite seulement les noms des Devay (i), des Thibaudier (2), des Tissandier (3), des Gourju (4), etc., pour insister plus parti-
sentissent un peu plus l'aiguillon de ces nobles enthousiasmes et qu'ils ne s'imaginassent pas qu'ils ont le droit de se déclarer satisfaits quant ils ont « obtenu ce bienheureux diplôme de licencié ». Frédéric Ozanam et Victor de Laprade, pour ne citer que ces deux modèles, sont là pour leur prouver, chacun à sa manière, qu'ils ont positivement tort de se reposer, comme ils le font presque tous, à « l'ombre de leurs lauriers ».
(i) Le D' Francis Devay, à qui M. le D' Bouchacourt a consacré une intéressante notice, représenta, pendant vingt ans, dans notre école de médecine, les doctrines spiritualistes que sa laborieuse année de philosophie avait consolidées dans son esprit.
(2) Avant d'être promu à l'épiscopat, Mgr Thibaudier avait porté dans sa chaire de philosophie, à l'Institution des Chartreux, puis dans la direction de l'Ecole des Hautes-Etudes^l'esprit mâme de l'abbé Noirot.
(3) M. Tissandier, dans ses thèses de doctorat {De quaestione summi boni aptid Ciceronem, et Examen critique de la psychologie de Platon), comme dans son enseignement à Dijon, à Lille, et à la Faculté de Douai, se montra toujours le fervent disciple de son premier maître. 11 a réuni en un volume, devenu rare, les notes prises aux leçons de l'abbé Noirot.
(4) M. C. Gourju s'est fait gloire de suivre la même méthode, soit dans les chaires des lycées et des collèges de l'Etat, soit dans la chaire de philosophie de la Faculté catholique des Lettres de Lyon.
culièrement sur Frédéric Ozanam (i) , Hippolyte Fortoul et Victor de Laprade.
Le 21 février 1 83 1, c'est-à-dire presque au sortir du collège, Ozanam écrivait à Fortoul, son camarade de classe et son- émule : « ...J'ai vu M. Noirot : il est mieux; son mal a diminué, mais sa bojité est toujoin^s la même. Il nous accueille très bien ; il nous a expliqué tes deux lettres, mon cher Fortoul; il n'approuve guère que tu te livres exclusivement aux spéculations métaphysiques. »
Quelques mois plus tard, Ozanam adresse, de Paris, à son ami Ernest Falconnet, une longue lettre, pleine d'aperçus où la philosophie et la science sociale tiennent une large place. Et il termine par ces mots : « Je t'engage à soumettre toutes ces idées pêle-mêle avec les tiennes à M. Noirot^ et à me j^apporter son
(i) Le P. Lacordaire, cet autre maître incomparable des jeunes gens, dont je mettrais peut-être l'humble ministère à Sorrèze audessus de ses plus beaux triomphes oratoires dans la chaire do Notre-Dame, le P. Lacordaire, parlant d'Ozanam, raconte que son « professeur de philosophie aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts et rendent cette ville si chère aux esprits touchés d'un peu de mélancolie méditative ». Puis, il ajoute : « Pourquoi ne rappellerais-je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la société athénienne ? II est vrai, tant de gloire n'a pas consacré le souvenir qui me préoccupe ; mais si la gloire n'y e'tait pas, la vérité s'y trouvait, telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si peu d'organes, un homme modeste et qui n'a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait dans les chemins sérieux de la raison une foule de jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand, mais dont plusieurs ont atteint comme lui la célébrité, et qui tous, à des points divers de la vie, rapportent à leur commun maître l'inébranlable lucidité de leur foi. » — Œuvres du R. P. Lacordaire, T. V, p. 38i.
avis. Vois-le souvent ; présente-lui mes respects, et assure-le que je vais prochainement l'importuner de mes lettres, (i) »
Il renouvelle au même, le 25 mars i832, ses recommandations : « Vois quelquefois M. Noirot, lui dit-il ; lise de ses conseils; abuse de sa patience. J'ai reçu de lui une excellente lettre. »
Six ans plus tard, alors que, décidé à se vouer à la carrière difficile du professorat, il travaillait à sa thèse sur la philosophie de Dante.^ et qu'il ne rencontrait pas, même à Paris, tous les secours nécessaires pour sa préparation , il écrit à un autre de ses amis : « Je n'ai pu ti'ouver qu'auprès de M. Noirot., notre ancien professeur de philosophie, les conseils dont j'avais besoin. (2) »
Enfin il félicite son frère, Charles Ozanam, d'avoir eu la bonne fortune de rencontrer M. Noirot, pour lui faciliter « les abords de la philosophie. Veuille lui en faire de ma part, poursuit-il, les remerciements les plus tendres. Son enseignement est un véritable bienfait : j'éprouve encore chaque jour que son influence ne se borne pas aux premières années. » (3)
Et comme si ce n'était pas assez d'une profession de foi aussi cordiale et aussi complète, Ozanam voulut encore consacrer, par un dernier et mémorable hommage, le pieux souvenir qu'il avait gardé de son
(i) Œuvres complètes de A. -F. Ozanam, T. X, p. 3i. Lettre du 20 novembre i83i.
(2) Ibid , T. X. Lettre du 17 mai i838.
(3) Ibid., T. XL Lettre datée du « Jour de Pâques 1842 ».
DE VICTOR DE LAPRADE 'jb
maître. Lorsque, au mois d'avril i853, il traçait, d'une main déjà défaillante, ses volontés dernières, le nom de M. l'abbé Noirot se retrouva sous sa plume à côté de celui d'un savant à qui il devait aussi beaucoup, à côté de celui d'Ampère (t). « J'embrasse, dit-il, dans une seule pensée, tous mes parents et amis que je ne puis nommer ici. Cependant, je veux que mon oncle Haraneder, mes cousins Jaillard, M. Noii^ot et M. Ampère à qui je dois tant^ Henri Pessonneaux, Lallier et Dufieux, mes plus anciens amis, trouvent ici un souvenir. (2) «
Hippolyte Fortoul (3), dont le nom, comme ministre de l'Instruction publique, est resté célèbre par l'organisation, regrettable à plus d'un titre, du s^^stème de la bifurcation^ mérite cependant l'estime de la postérité. Très intelligent et très laborieux, il avait, par surcroît, l'élévation du caractère et la mémoire du
(0 Cf., dans le beau livre que M. Valson vient de publier à la librairie Vitte et Perrussel, sur la Vie et les Œuvres d' André-Marie Ampère, -le passage où l'éminent doyen de la Faculté catholique des Sciences de Lyon raconte les rapports d'Ampère et d'Ozanam. P. 355, sq.
(2) Œuvres complètes de A.-F. 0:{ayxam, T. XI, p. 564 : Extrait de son Testament.
(3) Né le i3 août 181 1, à Digne, Hippolyte-Nicolas-Honoré Fortoul termina, au Collège royal de Lyon, ses études classiques. En 1840, il présentait, pour le Doctorat, devant la Faculté des Lettres de Lyon, deux thèses intitule'es, l'une : Aristotelis logice, rhetorice, poetice quitus utantur communibus principiis (in 8°, 35 pages), où l'ancien lauréat de rhétorique développe tout à l'aise les belles périodes de sa latinité cicéronienne ; l'autre : Du Génie de Virgile (in-8°, 65 pages). Appelé bientôt aux plus honorables fonctions de l'enseignement supérieur et aux plus hautes charges administratives, il vit sa fortune grandir encore sous le Prince-Président, en i852. Mais une mort prématurée l'enleva aux lettres et à ses amis, en i856, pendant une station aux eaux d'Ems.
cœur. Nous verrons bientôt comment il se comporta avec son ancien camarade de collège, V. de Laprade, quand ce dernier vint subir, à la Faculté d'Aix, dont Fortoul était le doyen, son examen de doctorat es lettres. Il suffit présentement de rappeler que, à peine arrivé au ministère, Hippolyte Fortoul se souvint de son professeur de philosophie. Pour lui montrer à la fois sa gratitude et sa confiance, il lui conféra d'autorité le grade de docteur (i), si légitimement acquis par trente années d'un enseignement haut placé dans l'estime de tous ; puis il le nomma inspecteur général, le fît asseoir au conseil supérieur de l'Université et le prit souvent pour son confident, son conseiller et son médiateur dans des circonstances délicates (2).
(i) En vertu de l'arrêté du 23 mai 1809, qui donnait droit au diplôme de docteur es lettres ou es sciences (selon la classe à laquelle ils appartenaient) à tous les membres de l'Institut de France, il a été délivré, de 1809 à i83o, quatre cents diplômes par collation. Depuis i83o, cet arrêté est à peu près tombé en désuétude, et ses dispositions n'ont été invoquées qu'en faveur de deux fonctionnaires que leur âgt» et leurs services désignaient pour de hautes fonctions administratives. La nomination de l'abbé Noirot est l'un de ces deux cas. En dehors de ces diplômes, conférés d'autorité et bénévolement, les Facultés des Lettres ont reçu, de 1810 à i885, sept cents docteurs. Après la Faculté de Paris, qui a fait subir environ les cinq septièmes des épreuves ce sont les Facultés de Strasbourg, de Caen, de Lyon, de Dijon et de Montpellier qui ont eu respectivement à argumenter ave.c un plus grand nombre de candidats. Quelques-unes, les Facultés de Douai et de Grenoble, par exemple, n'ont eu encore que trois examens de doctorat. L'une d'elles, enfin, la Faculté de Clermont, n'avait pas eu à apprécier les travaux d'un seul docteur, avant 1870. Depuis, elle en a reçu quatre. — Cf. Ath. Mourier et Deltour, Notice sur le doctorat es lettre:; ci catalogue des thèses, 4' édition, et les fascicules annuels qui, depuis 188 1, tiennent à jour le catalogue. — In-8°, Delalain
(2) Cf. C. Gourju, Op. cit.
Le témoignage de V. de Laprade, venant après ceux qui précèdent, leur imprimera une dernière consécration. C'est dans un article donné à la Revue du Lyonnais^ en 1842, à propos du premier livre d'un autre de ses camarades de collège, Blanc Saint- Bonnet, que Laprade paya, lui aussi, sa dette de reconnaissance. Le passage a une importance extrême. J'y trouve très habilement indiqués tous les résultats de la méthode pratiquée par l'abbé Noirot avec ses élèves, en même temps que, du cadre du récit, se détache, finement crayonnée, la douce et caractéristique figure du vieux professeur : « Un mouvement philosophique bien réel se manifeste à Lyon depuis quelques années, disait le jeune poète, tout enguirlandé encore des lauriers de Psyché et justement enivré de ses premiers triomphes. Un grand nombre d'esprits jeunes et ardents s'y préoccupent des idées, et, chose remarquable dans ce temps, sont liés les uns aux autres par une incontestable parenté intellectuelle. Tous ont gardé, dans les tendances et dans la méthode, quelque chose de l'homme supérieur dont l'enseignement a suscité les intelligences les plus actives et les plus distinguées que Lyon ait produites depuis longtemps. L'abbé Noirot a laissé dans l'esprit de tous ses élèves une empreinte qui s'y conserve^ même dans les camps divers. Nous pouvons affirmer hautement que peu de penseurs de notre époque, même ceux dont la renommée est la plus brillante, ont aussi bien mérité que lui de la science morale. Qu'il soit permis à un des nombreux disciples qui lui gardent
leur reconnaissance et leur affection, de lui rendre ce témoignage (i).
Dès le début de son année de philosophie, Victor de Laprade prit la tête de la classe. Il trouvait Socrate et Platon avec l'abbé Noirot, de même qu'il avait connu Sophocle et les Grecs avec M. Rabanis ; mais il avait plus à gagner encore au contact de Socrate qu'à celui de Sophocle. Après avoir admiré le Beau, il en découvrait en effet maintenant la source même dans l'étude et la contemplation du Vrai. « J'adore la philosophie ! » écrira-t-il en 1884, avec un enthousiasme que cinq années n'avaient pu refroidir ; et beaucoup plus tard, quand M. F. Coppée viendra occuper
(i) L'abbé Noirot fut nommé, en i852, inspecteur de l'enseignement primaire, puis, peu après, inspecteur de l'enseignement secondaire et inspecteur général de l'Université. Enfin, en i854, il fut appelé au rectorat de l'Académie de Lyon.
Vers la fin de sa vie, il s'était retiré à Paris où il aimait encore à faire de la philosophie avec les étudiants du Cercle du Luxembourg. Il y est mort le 24 janvier 1880.
Le 5 mars de la même année, un service très solennel eut lieu dans la chapelle du Lycée de Lyon et Mgr Thibaudier, évéque de Soissons, prononça l'oraison funèbre de M. l'abbé Noirot. Ce discours, s'adressant à un auditoire tout particulièrement choisi, frappa beaucoup par la finesse des aperçus et par l'élévation du style : le portrait du maître y est tracé avec un rare talent et la méthode socratique qui lui était chère s'y trouve appréciée de la façon la plus ingénieuse.
Plusieurs membres du clergé avaient tenu à honorer la mémoire du savamt professeur, en même temps que le premier président de la cour de Chambéry, des médecins de grande distinction, des avocats et les plus hauts représentants de l'enseignement à Lyon. Le lycée avait envoyé une députation de ses élèves ainsi que tout son personnel administratif et professoral. Enfin, détail bien caractéristique, toutes les classes de la société se trouvaient représentées, sans distinction de confession religieuse, et l'on vit nombre d'anciens élèves appartenant au culte réformé rendre hommage, par leur présence, aux grandes qualités de celui qui fut leur maître préféré.
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à l'Académie française le fauteuil de V. de Laprade, il pourra dire de son prédécesseur que ce fut « un esprit pénétré par Platon ». Aussi, sans la fatigue nerveuse dont il fut pris dans le courant de i83o, et qui diminua les ardeurs de sa volonté, les plus brillants succès auraient-ils marqué la fin de cette année scolaire. Mais il dut ménager ses forces en vue de l'examen du baccalauréat que son père désirait le voir affronter.
Le 6 août i83o, le vœu du docteur de Laprade était réalisé : l'élève de l'abbé Noirot venait de conquérir brillamment le diplôme de bachelier es lettres.
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