REVES EVANOUIS. — DEPART POUR LA PROVENCE
Le docteur de Laprade comptait, au nombre de ses amis les meilleurs, son compatriote J.-C. de Chantelauze (i). Le double privile'ge de l'amitié étant de permettre de penser tout haut avec celui qu'on affectionne, et de pouvoir se reposer sur lui comme sur soi-même, nos deux foréziens avaient souvent parlé, dans leurs causeries et dans leurs lettres, de l'avenir de Victor de Laprade, tandis qu'il était encore sur les bancs du collège. Or, ce dernier touchait au terme de ses études quand M. de Chantelauze, qui avait tou-
(i) Jean-CIaude-Balthazar-Victor de Chantelauze était né à Montbrison, en 1787. 11 avait été nommé substitut du procureur du roi, dans sa ville natale, en 1814, puis, transféré à Lyon comme avocat général en 181 5, après le retour de Louis XVIIL Son avancement fut rapide : successivement procureur général à Douai et à Riom, il occupait le fauteuil de premier président à la cour royale de Grenoble, quand la confiance de Charles X le fît entrer dans le cabinet du prince de Polignac, en qualité de garde des sceaux.
DE VICTOR DE LAPRADE 8l
jours donné des preuves d'un dévouement sans borne aux Bourbons, fut appelé à faire partie du ministère Polignac et y reçut le portefeuille de garde des sceaux. Le nouveau ministre, heureux de témoigner l'affectueux intérêt qu'il portait au fils de son ami, convint avec le docteur que le Jeune homme, une fois pourvu du diplôme de bachelier, viendrait suivre les cours de droit de la Faculté de Paris, et qu'il serait attaché à son cabinet en qualité de secrétaire. Il s'initierait là aux affaires, il s'y formerait à l'administration, et il se préparerait ainsi soit à la magistrature, soit aux devoirs publics.
Le rêve n'était rien moins que séduisant; malheureusement la révolution de juillet le fit proihptement évanouir.
Détail à noter : c'est M. de Ghantelauze qui, en sa qualité de garde des sceaux, eut personnellement à rédiger les fameuses Ordonnances, lesquelles furent l'occasion, sinon la cause absolue, de la chute de la monarchie. Obligé de fuir, comme le roi luimême, il emporta avec lui, dans les premiers jours d'août i83o, — c'est-cà-dire à l'heure même où l'élève de l'abbé Noirot était proclamé bachelier, — les espérances les plus chères des Laprade.
Inquiet, mais non découragé, le docteur songea d'instinct, pour son fils, à la carrière de la médecine. Déjà deux générations s'y étaient acquis quelque gloire; et, d'ailleurs, n'était-il pas lui-même dans une situation à souhait pour aplanir au jeune homme les abords du chemin, pour l'y appuyer des conseils
de sa vieille expérience et pour ly faire avantageusement progresser ?
Au surplus, V. de Laprade ne haïssait pas la médecine et il n'éprouvait aucune répugnance à en commencer l'étude. Il s'y mit donc avec intérêt, comme l'avait fait avant lui Sainte-Beuve (1823-1827), comme venait de le faire, plus récemment encore, Alfred de Musset.
Mais il était, comme ce dernier, trop poète et partant trop impressionnable pour ne pas s'irriter bientôt des travaux pratiques du métier. « Rebuté par l'aridité du droit », raconte Paul de Musset, Alfred avait voulu « essa3^er de la médecine; mais, aux leçons d'anatomie descriptive de M. Bérard, la dissection des cadavres lui inspira un dégoût insurmontable » (i). Il en fut de même pour Victor de Laprade : ses « pauvres nerfs » ne purent s'accommoder non plus des contacts de l'amphithéâtre.
L'état maladif dont il souffrait n'était pas seulement la conséquence des fatigues du collège, ou encore, si l'on veut, du séjour dans « la prison scolaire d'où il était sorti, dit M. F. Coppée, épuisé, presque mourant » ; cela se rattachait à une autre cause que M. le vicomte de Meaux a fort bien mise en lumière : « Je me suis laissé conter, rapporte-t-il, que, dans sa jeunesse, V. de Laprade avait été victime du système de Broussais, dont son père repoussait la philosophie, mais admettait, à quelques égards, la médecine. Pour
(i) Paul de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, p. 72.
son plus grand bien et par ordonnance paternelle, le futur chantre de Psyché et de Pernette avait donc été surabondamment saigné : de là, disait-on, la cruelle sensibilité nerveuse de ce corps robuste et vigoureux. Mais, après tout, remarquait l'artiste, le peintre ami du poète de qui vient cette observation, après tout, heureuse erreur ! Sans elle, sans ce défaut d'équilibre dans son tempérament, jamais le démon de la poésie ne se serait emparé de lui : il aurait été un parfait notaire » (i). J'ajoute : ou un parfait médecin, ce qui est tout un ici.
Il n'est donc pas douteux que la maladie se joignit aux dégoûts irrésistibles des travaux de l'amphithéâtre pour fermer à Victor de Laprade l'entrée de la carrière. « Ses misères, dit M. Biré, faillirent même se changer en un incurable épuisement, à la suite d'une maladie qui dura de longs mois et qui, pendant deux ans, lui rendit tout travail impossible. »
Mais tandis qu'Alfred de Musset éprouva, toute sa vie, pour la médecine, une sorte de répulsion rancunière, V. de Laprade, qui avait fait un loyal essai du métier, en garda le respect et s'y intéressa toujours. Une lettre qu'il écrivait, dans les dernières années de sa vie, à M. Georges Barrai, en réponse à l'envoi d'un livre du D^' Jules Guyot, nous édifiera sur ses sentiments les plus intimes à cet égard (3) :
(i) Vicomte de Meaux, Eloge de V. de Laprade, p. 12.
(2) Correspondant an 25 janvier 1884, p. 211.
(3) Cf. le Tevips an ai décembre i883.
Le Perrey, par Feurs (Loire).
« J'ai lu, avec toute l'attention possible d'un vieillard très gravement malade depuis longtemps, le très intéressant et curieux volume du docteur Jules Guyot, que vous avez bien voulu m'envoyer.
« Je vous remercie d'y avoir fait mettre une aussi charmante reliure. Il est doublement le bienvenu dans ma maison, car je suis fils, petit-fils et père de médecin, et ce remarquable ouvrage prendra place dans la bibliothèque de mon jeune docteur, Victor de Laprade. Je suis profondément flatté de tout ce que vous me dites d'aimable sur mes poésies. Si elles valent quelque chose, c'est parce qu'elles ont été écrites avec la plus vive sincérité. J'ai toujours pensé et parlé avec la plus entière franchise.
« Mes travaux littéraires ont à peine interrompu dans ma famille la tradition médicale. J'ai moi-même étudié la médecine à l'école secondaire de Lyon, où mon père était professeur de clinique.
« Mais il jugea bientôt que mes pauvres nerfs, qui m'ont toujours tourmenté, étaient trop délicats pour des études aussi sévères et pour le séjour des hôpitaux. Il m'envoya loin des brouillards de Lyon faire mon droit à la Faculté d'Aix en Provence ; c'est là que j'ai commencé à rimer.
« M.a'is j'ai toujours porté un ardent intérêt à tout ce qui se rattache aux études médicales. Quand j'ai dû me faire recevoir docteur ès-lettres pour entrer dans l'Université, j'ai pris pour sujet de ma thèse latine : De Philosophia Hippocratis, et mon père, qui était un lettré aussi érudit qu'il était savant médecin, m'a beaucoup aidé dans ce travail. Je dois donc attacher, comme vous le voyez, un prix tout particulier à cet intéressant volume.
« Je suis très reconnaissant du don que vous m'avez fait et je vous prie d'agréer mes vifs remercîments avec l'assurance de tous mes sentiments les plus distingués.
« Victor de Laprade. »
Le D"" de Laprade n'insista pas. Il comprit que son fils avait besoin de sortir des brouillards lyonnais, et
il se résolut à assurer le retour de sa santé en l'envoyant bien vite
Humer d'un ciel plus pur le souffle rajeuni, (i)
De chaudes amitiés l'appelaient en Provence : il s'y rendit avec bonheur. C'était en i833.
M. de Magnan, le condisciple du docteur au collège de Tournon, l'ami des jours heureux comme des mauvais jours, accueillit à son foyer Victor de Laprade avec une tendresse toute paternelle. Magistrat distingué, il donna au jeune homme, qui débutait dans la carrière du droit, les conseils les meilleurs. La douceur du climat, les beautés du site, le charme de quelques relations d'élite promptement nouées sur les bancs même de l'Ecole firent le reste. Décidément, l'avenir s'annonçait sous un jour favorable pour Victor de Laprade. En abandonnant la médecine pour le droit il régularisait sa situation vis-à-vis du monde ; puis, du même coup, il s'abandonnait tout entier à la séduction de contracter alliance avec une science peu jalouse, à laquelle il pourrait faire, sans trop d'inconvénient, de nombreuses infidélités. Nous verrons qu'il cessa, en effet, bientôt de se contraindre et que, sans avoir encore une idée bien arrêtée de se consacrer à la poésie, il ne laissa pas néanmoins de commencer à livrer de bonne heure au public les fruits de son commerce avec la Muse.
Tout a été dit sur cet admirable ciel de Provence,
(i) Dents de lait. Premières Poésies, par Joseph Roy. Sonnet à M. Victor de Laprade, p. i5.
comme sur Aix, — cette «Athènes du midi », ainsi qu'on l'appelait au xiv^ siècle, — cette vieille cité, toute pleine de souvenirs parlementaires. Les impressions enthousiastes du rhétoricien qui s'était épris d'amour pour la Grèce au temps des leçons de M. Rabanis, se réveillèrent en foule, comme un essaim d'abeilles aux premières chaleurs de Tété, à la vue du ciel et des collines de la Provence. « Les accidents si variés du sol, dit M. Biré, les roches dénudées, les pentes couvertes de pins, d'yeuses et de m3Ttes, le ravissaient. Il ne se lassait pas surtout d'admirer la limpidité, la transparence absolue de l'air, l'abondance et la merveilleuse distribution de la lumière. Que de jours passés loin des bancs de l'Ecole, en de longues promenades, le bâton dans une main et dans l'autre son Platon ou son Homère ! Le but préféré de ses excursions était une montagne des environs d'Aix, une masse rocheuse, sans végétation, mais très imposante et très belle de lignes et de formes, la montagne de Sainte- Victoire, qui domine la plaine où Marius anéantit les Teutons. Il se passionna pour ce roc, d'un aspect si pittoresque, que ne devaient lui faire oublier ni les collines natales, ni les Alpes, ses grandes Alpes devenues plus tard si amies et si familières. Il lui arrivait souvent de partir le soir pour arriver le matin sur le haut du mont, dans les premières splendeurs du soleil ■!)}.
Notons en effet, dès maintenant, que si ses principales inspirations sont venues des montagnes druidiques du Forez, des lacs et des sommets alpestres, c'est des
collines lumineuses de la Provence et des élégants rivages de la mer athénienne que sa forme émane. A plusieurs années de distance, deux critiques, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont suspects de tendresse pour V. de Laprade, se sont pourtant rencontrés pour louer la lucidité de sa forme, la netteté et la fermeté de contour de son stjde. L'un est M. E. Théry, dans ce passage d'un article du Moniteur : « Il excelle à rendre avec une clarté parfaite des idées obscures par ellesmêmes » ; l'autre est M. Cherbuliez (i), lorsque, dans sa réponse au Discours de M. F. Coppée, il oppose V. de Laprade à « celui qu'on appelait le doux Ballanche, mais dont on n'a jamais dit Ballanche le clair, Ballanche le précis et le concis « ; sans parler que Sainte-Beuve, poussant encore plus loin la comparaison, nommait notre poète « un Ballanche Unipide^ un Ballanche sans bégaiement ».
Quatre années passées dans cette lumière de Provence, au pied de ces collines aux profils accentués, sur ces rivages si bien découpés de la mer phocéenne aidèrent donc puissamment et à l'éducation de son regard et à l'épanouissement de son imagination. Elles firent plus : elles lui permirent de se mieux connaître, de comprendre où l'appelaient ses véritables aptitudes et, s'il faut tout dire, d'éclore à la poésie.
(i) Cf. Journal des Débats, 20 décembre 1884.