‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 20 sur 51 · L ETUDIANT EN DROIT. — PREMIERES MARQUES DE VOCATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

L ETUDIANT EN DROIT. — PREMIERES MARQUES DE VOCATION POÉTIQUE

On a dit que si les professeurs de droit de V. de Laprade avaient été interrogés sur son compte, ils l'auraient classé parmi leurs bons élèves, et l'on a ajouté que ses camarades, en rendant justice à sa conduite, l'auraient nommé parmi leurs plus gais compagnons ; mais que « nul ne pressentait un continuateur de Lamartine dans cet étudiant qui songeait sans arrière-pensée à tirer parti de la science du droit pour se fra3'er une voie » (i). J'inclinerais plutôt à croire, avec M. Biré, que ses camarades — ses amis intimes, il est vrai, — n'étaient point si éloignés de pressentir un poète ni d'apprécier à sa vraie valeur celui qu'ils saluaient déjà comme un maître. « Dans ce cercle choisi, tout débordant d'enthousiasme juvé-

(i) G. A. Heinrich, Op. cit., p. 17.

nile et de chaude sympathie, chacun admirait îa grâce si originale de son esprit, l'abondance et la verve'de sa conversation, mélange étincelant de vues neuves et de boutades excentriques, de pensées puissantes et de paradoxes étranges, que la métaphysique enveloppait parfois de ses nuages, mais que la poésie éclairait souvent de ses rayons (i). » Dans ce groupe d'élite dont de Magnan, Enjalric, Pin, Rigaud, Guillibert, Gaszinski étaient les fidèles, et auxquels devait s'adjoindre, dès les premiers mois de 1 884, Barthélémy Tisseur, on faisait de la littérature, mais encore plus de \a poésie^ sans préjudice de l'amitié. Car, malgré qu'elle ne soit guère, d'après Cicéron, qu'un thème de philosophie et un précepte pour l'apaisement de l'existence chez les vieillards, l'amitié exerce sur notre vie, aux heures délicieuses de l'adolescence, une influence considérable et souvent décisive : à cet âge, elle jaillit de source et elle colore tout, nos sentiments et nos pensées; la belle comparaison qu'elle inspire à l'illustre Romain me paraît vraie surtout à vingt ans : Solem enim^ s'écrie-t-il, e miindo tollere videntur qui amicitiam e vita tollunt^ qua nihil a diis immort alibiis meliiis habemus^ nihil jucundius. (2)

« Uéloge de la Poésie^ raconte Jean Tisseur (3), était le thème le plus ordinaire du petit cénacle : c'était à qui renchérirait sur ses vertus et ferait ressortir sa supériorité par rapport aux autres arts. Elle contient

(i) Correspondayit du 25 janvier 1884, p. 112.

(2) Cic, De amicitia, xlvii.

(3) Poésies de B. Tisseur, recueillies par ses frères, p. 23.

go LA VIE ET LES ŒUVRES

plus d'images, disait celui-là, c'est-à-dire plus de formes extérieures ; elle est l'abrégé de l'Univers, un vrai microcosme. Elle a le r3'thme, reprenait celui-ci, l'ordonnance, la précision, la symétrie visible. Par la rime, elle exprime le retour des choses, le balancement qui est la grande loi des astres, la répétition des saisons, du jour et de la nuit, le flux et le reflux; le monde vit sur cette mesure du retour de l'alternance; nul autre art n'en possède l'équivalent. »

Et l'on ne se faisait pas faute de passer de la théorie à la pratique ni d'appuyer d'exemples de si belles considérations. Il n'était membre du « petit cénacle « qui ne fît des vers. Tant il est vrai, comme l'observe très justement Jean Tisseur, qu'en cet heureux temps, « la littérature était le grand lien des âmes... Je ne crois pas, ajoute-t-il, avec une pointe de mélancolie, je ne crois pas qu'entre jeunes gens de mon temps les attractions amicales aient jamais pu se nouer sans avoir pour support les attractions littéraires. La soudiire fraternelle^ pour employer la langue de Montaigne, se faisait par l'imagination; la société mentale^ par l'admiration du livre. Le moment a été peut-être unique dans l'histoire. Plusieurs fois, sans doute, il est arrivé, surtout aux âges troublés, que la conformité des convictions politiques a aidé à la cohésion des groupes d'amis -, le sentiment littéraire, jamais. Comme ce sentiment provenant des convictions politiques est moins pur, moins élevé ! comme il engendre aisément l'antagonisme; comme il a moins de charme; comme il correspond moins à l'essor des

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sympathiques tendresses ! Il enseigne à combattre et non à admirer. Que de conflits il suppose ou engendre!»

Nos jeunes amis ne laissaient pas néanmoins de faire quelque peu de politique, mais jamais pour en venir aux questions irritantes et tout juste ce qu'il en fallait pour prouver, une fois de plus, que lorsqu'on a vingt ans, on se croit tenu, selon la remarque de Lamartine, à faire partie de V opposition. « Il n'est pas, disait-il, une âme de vingt ans qui ne soit républicaine. »

En général, ils aimaient mieux juger les grands maîtres du xvii*^ siècle, condamner en bloc Molière, Boileau et Racine, leur préférer Lamartine et Hugo, et proclamer la précellence indiscutable des œuvres des contemporains.

J'ai dit aussi qu'ils lisaient des vers. La muse de V.de Laprade, grave, austère et philosophique comme il convenait au futur amant des sommets, savait, à ses heures, se montrer badine et s'échapper en plaisantes saillies. Car, à tous les points de vue, il était l'âme des réunions : c'est lui qui entraînait ses camarades. Et de même qu'il excellait à diriger les conversations, il était passé maître aussi, lorsqu'il s'agissait de prendre part à toutes les espiègleries d'étudiants. Un soir, c'est une sérénade formidable qu'il donne, à la tête de deux cents jeunes gens armés de mirlitons, aux paisibles habitants de la bonne ville d'Aix; le lendemain, c'est une complainte qu'il compose sur r « horrible attentat de Fieschi (i) )>•, un autre jour,

(i) Cette plaisante boutade obtint, à Aix d'abord, et bientôt à Paris, grâce à la complaisance avec laquelle Jules Janin prit soin de la

c'est une facétieuse équipée qu'il projette et qu'il exécute avec ses amis. Le récit en est piquant dans le volume de Souvenirs consacré à Barthélémy Tisseur par ses frères. On va voir, dans le résumé que j'en donne, la part qu'y prenait V. de Laprade : « ... Les divagations de la gaieté allaient leur train. Toute extravagance était bien venue, parce qu'elle ressemà du neuf. Celui qui méfiait le chœur était Laprade avec ses bouffonneries grandioses, ses drôleries pindire, un succès de franche gaieté. J'en cite, pour cette raison, quelques strophes :

Ecoutez l'histoire horrible

De Fieschi, féroce cœur, Corse qui n'eut point d horreur

De devenir régicide,

Et plus cruel qu'un boa,

Voulut tuer son roa.

Puis, il partit pour la guerre, Tirant à la conscription,

Et servit Napoléon Qu'est un fameux militaire. Qu'on peut dire que son nom N'est pas celui d'un capon.

Tous deux de l'ile de Corse Etaient des productions :

Mais il s'en faut qu'ces garçons Fussent de la même force :

L'un fut un jeune homme charmant.

L'antre un mauvais garnement.

Ce qui n'est pas moins amusant, c'est le post-scriptum de la pièce : Qui qu'a fait cette poésie ?

C'est un jeune homme bien pensant Qui désirant ardemment Entrer à l'Académie, A dédié ces vers-ci A monsieur E. Dupaty.

On sait, en effet, que V. de Laprade succe'da, à l'Académie, à A. de Musset, qui lui-même y avait remplacé M. Dupaty. — On sait aussi que, dans le même genre... peu académique, un autre académicien, M. Berrycr, collabora, de son côté, à une autre « complainte » également célèbre, celle de Fualdès.

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daresques, nature guerroyante, moins faite pour le paradoxe, fils de l'esprit, que pour l'hyperbole, fille de l'imagination. Il maintenait sur les hauts lieux, sans jamais descendre dans les bas-fonds des camaraderies vulgaires, ce carnaval parlé où tout s'enchevêtrait, bizarreries, histoire, litte'rature, métaphysique. Le romantisme n'eut jamais le goût du rêve : il aimait trop la mélancolie pour cela. Mais la jeunesse ne perd jamais ses droits, » à preuve que nos amis avaient une façon à eux tout à fait originale de donner à leurs plaisirs un tour piquant et imaginatif. J'emprunte au même livre, j'allais dire, à la même confession, le récit d'une de leurs nombreuses parties de campagne. ext7'amuros. L'excursion avait pour but la Sainte-Baume, et V. de Laprade y a fait allusion, quelque trente ans plus tard, dans sa charmante pièce Jeunes fous et Jeunes sages :

Un jour, au mois de juin, ce mois où tout embaume. Dans un champ de genêt, près de la Sainte-Baume, Oiseaux et pèlerins, nous avions pris l'essor.... (2).

On était donc « au mois de juin i833. Le premier soin de Laprade, quand les voyageurs eurent été installés dans un cabriolet à bancs tiré par un bon cheval, fut de les baptiser tous, en mettant à contribution la fameuse devise révolutionnaire. Barthé-

(i) Poésies de B. Tisseur, recueillies par ses frères, p. xxvii. (2) Œuvres poétiques de Victor de Laprade, Edition Lemerre, T. ni, p. 25.

lemy Tisseur s'appela Egalité'^ Laprade, Fraternité ; les autres, Unité^ Liberté^ Indivisibilité. Le cheval fut affublé du nom Ou-la-mort ; enfin, la voiture dénommée Je-ne-sors-pas-de-là. Il resta entendu que tous autres noms étaient abdiqués, et l'on tint parole. « Au bout de deux heures, voici la pluie qui tombe à torrents. Pour narguer le contre-temps, le citoyen Fraternité, ci-devant Laprade, improvisa les délicieuses aventures du tyran Fiiriou croupe et de sa femme la princesse Briscambille. Il y avait aussi et le nain Fricotin., et la fée Diamantifte, et le magicien Krikmek7^ok. En vue des Trappistes qu'on s'attendait à trouver à la Sainte-Baume, il fut proposé de faire des vers qu'on inscrirait sur leur registre ; et Fraternité., au bruit de la foudre dont les éclairs rasaient la barbe de On-la-mort , se mit à réciter gravement le quatrain suivant :

Frères, sur ces rochers où, loin d'un monde impie. Sur ses ailes de feu l'esprit vous enleva. Vous êtes à l'abri sous le grand parapluie Que vous tient Jéhovah !

« L'actualité était saisissante, car la pluie tombait si furieusement qu'elle trempait nos voyageurs défendus seulement par les auvents de cuir de Je-ne-sorspas-de-là.

« Le citoyen Fraternité lut ensuite plusieurs des ïambes de Barbier. Tous étaient grisés de gaieté...

« Après quelques heures de sommeil, Je-ne-sorspas-de-là entraîna les voyageurs au pied des monta-

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gncs de la Sainte-Baume. Ils les gravissent d'un pas allègre, en admirant les sites pittoresques, et Ton déjeûne sur un rocher. A la vue du couvent qui se dessine plus haut contre un fond de verdure, une nouvelle bouffée de lyrisme soulève la jeune caravane. Quelques minutes suffisent au futur auteur des Odes et poèmes et à Barthélémy pour achever leurs improvisations :

O frères, vous veillez sur ces rochers sublimes,

disait celui-là;

Faut-il vous plaindre, ô mes frères! — Jamais !

ajoutait celui-ci ; et, dans cette exubérance de sentiments fraternels, nos poètes hâtent le pas : chacun se prépare aux graves émotions.

« On arrive ; on frappe. O déception ! Un frère marron, malpropre, crépu, grotesque, peuple lui seul la maison que les Trappistes ont depuis peu abandonnée et ferme la porte au nez des voyageurs : il n'y a plus qu'à rire de l'aventure.

« Après avoir grimpé, pendant une heure encore, on touche enfin à la cime la plus élevée, appelée le Saint-Pilon. L'horizon est immense : les montagnes inférieures ondulent comme des vagues pétrifiées. Au midi, la mer bleue; au nord, les Alpes couronnées de neige. Le ciel est chaud, profond, radieux. Une croix est là, que le temps ou l'orage a renversée : on la relève, on la fixe debout comme on peut, et tous

ensemble ils chantent le Laudate Dominum^ omnes gentcs. Puis on récite encore des vers. »

« Nous célébrons là-haut », rapporte, de son côté, Victor de Laprade,

Nous célébrons là-haut des rites insensés, Chantant, pleurant, poussant des clameurs éperdues, Aux quatre points du ciel les deux mains étendues, Gomme si nous avions le pouvoir de bénir; Faisant appel aux morts, implorant l'avenir; Sur toutes les cités et sur tous les royaumes Versant notre âme entière avec le flot des psaumes; Mêlant tous les objets de notre jeune foi, Les chants républicains aux versets du saint roi ; Evoquant des grands morts les stoïques histoires, Lançant d'âpres défis aux injustes victoires, Et demandant, pour prix du chêne replanté, A souffrir pour le Christ et pour la liberté !

« De ces sommets, écrivait encore B. Tisseur, nous lançâmes des imprécations contre chacun des rois de l'Europe. Dieu et la liberté ! c'était notre devise : nous la jetions au monde. »

De pareils sentiments, quelle qu'en soit la forme, vers ou prose, ne rappellent-ils pas d'une manière frappante le cri que Charles de Montalembert avait jeté, quelques années auparavant, dans VAveyilr^ à propos de la Révolution de Pologne : « Rois de l'Europe, rois sans foi, sans amour, rois qui avez oublié Dieu, tous vous serez atteints, tous vous connaîtrez la faiblesse de ces trônes où vous avez cru vous asseoir sans lui !... »

Tout cela est audacieux, mais en somme peu inquiétant, parce que tout cela procède des mêmes enthousiasmes de l'adolescence.

Ces courses à travers champs, qui font songer, elles, à l'aimable fantaisie du Voyage où il vous plaira, offraient d'ailleurs à Laprade et à ses compagnons, un double avantage : elles faisaient trêve un instant à la sévère monotonie des études de droit et elles resserraient plus fortement les liens d'affection qui unissaient tous ces jeunes hommes.

Il en est un pourtant qui s'attacha trop étroitement à notre poète pour que je me borne à ne citer que son nom : c'est Constantin Gaszinski. Les violentes représailles de l'insurrection de i83i l'avaient jeté à la frontière de la Pologne, avec quelques-uns de ses compatriotes. Le ciel pur de la Provence et la vie à bon marché les attirèrent à Aix; ils y vinrent, et les étudiants les y accueillirent comme des frères. Or, Gaszinski et Victor de Laprade se connurent et se comprirent tout de suite, de même que ce dernier se reconnut immédiatement de nature similaire avec Barthélémy Tisseur, le soir où, le rencontrant au sortir d'une représentation de la Tour de Nesle, ils purent causer belles-lettres. Gaszinski avait dirigé, à vingt ans, la Reinie de Varsovie ; il avait aussi publié plusieurs de ces Romans historiques qui, forts déjà de la force même de la vérité de l'histoire, avec l'élan et la passion enplus, avaient ranimé et soulevé le patriotisme de la jeunesse du pays. « Intelligence facile, esprit net et judicieux, remarque M. Heinrich, Gaszinski s'était assimilé la langue française jusqu'à s'essayer en vers, non seulement dans l'idiome classique de sa patrie d'adoption, mais même en cette poésie

provençale dont la renaissance, alors à peine commencée, a jeté depuis tant d'éclat (i). » Son infortune et un commun amour des lettres et de la liberté lui firent trouver sur l'heure, dans Victor de Laprade, le meilleur ami qu'il pût rêver. Il n'eut bientôt pour lui plus de secrets. Il l'initia aux travaux du grand poète qui ne voulut jamais avoir d'autre titre devant le monde que celui de poète anonyme de la Pologne; il se fit l'interprète éloquent de ses vers; et, un jour, après lui avoir raconté la noble et courageuse existence de ce jeune poète, il lui révéla son nom (2). C'était prouver à V. de Laprade combien il avait foi en lui et combien il l'aimait.

(i) Depuis le i5 janvier i885. M.Paul Marie'ton étudie, dans Xa Revue félibréenne, dont il est le fondateur et le directeur, les chefsd'œuvre de la poésie provençale et le mouvement intellectuel du Midi. Poète lui-même, M. P. Mariéton a déjà raconté en partie l'histoire de ce mouvement. Sa Revue fait aujourd'hui autorité non seulement dans le Midi, mais dans tout le monde savant de notre pays et de l'étranger.

(2) Né en i8i2, le comte Sigismond Krasinski — le poète anonyme de la Pologne — descendait d'une famille ancienne, alliée même à des maisons régnantes, et dans laquelle on n'avait jamais marchandé son sang pour la Patrie. Un jour cependant, un Krasinski faillit à son devoir et sépara sa cause de celle de la nation. Cet homme, c'était le père du poète. Sigismond Krasinski, brisé de douleur, mais d'un courage supérieur à l'épreuve, jura de consacrer son talent et sa vie à servir la Pologne, sans permettre que son nom, souillé par une faute, reçût jamais le moindre reflet des gloires d'ici-bas. C'était s'imposer une expiation héroïque : mais le jeune homme avait l'étoffe d'un héros et il se tint parole. Il dit adieu à sa patrie et, ni en Pologne, ni ailleurs, on ne sut jamais, tant qu'il vécut, de quelle plume tombaient les pages ardentes de patriotisme qui venaient réchauffer sans cesse la foi du pays: seuls, Constantin Gaszinski, puis Victor de Laprade, soulevèrent un jour la visière que cet énergique fils de la Pologne tenait sur son visage aussi mystérieusement abaissée que celle qui, depuis deux siècles, nous cache la véritable physionomie de l'homme au masque de fer. Ce ne fut qu'après sa mort (24 février iSSg) que la Pologne sut à qui elle était redevable d'un si beau dévouement. C'est alors

Les vers du poète anonyme et ceux d'Adam Mickiewicz, une autre gloire de la race slave au xix^ siècle, revenaient fréquemment dans les lectures et les conversations de Victor de Laprade et de ses amis. Pour tous ces jeunes gens, c'étaient deux puissants dieux. Du reste, « les étudiants polonais suivaient eux-mêmes, avec l'intérêt le plus vif, les débats littéraires qui passionnaient alors la jeunesse des écoles. Versés presque tous dans la langue allemande, familiers avec les œuvres de Schiller et de Gœthe, trouvant d'ailleurs, dans les essais des littératures slaves, ces allures d'indépendance que l'on considérait alors en France comme de téméraires innovations, ils apportaient dans les discussions littéraires un esprit plus impartial, à la fois sympathique à l'école nouvelle et préservé de ses exagérations. Ils trouvaient à l'état natif, et dans le génie de leur propre idiome, ce qui n'était trop souvent chez les romantiques

que Victor de Laprade, s'inspirant d'une des dernières pièces de S. Krasinski : Resurrectiifis, lui prit ce titre plein d'espérances pour le placer en tête de l'hymne qu'il adressait aux Polonais (1861). « Vous l'avez reconquise, leur criait-il fièrement,

Vous l'avez reconquise et nous la garderons

La force qui, dans Rome, a vaincu les Nérons,

La force des enfants et des vierges sereines

Dont les lions léchaient les pieds dans les arènes.

Dont l'innocent regard lançait une terreur

A tenir hésitant le tigre et l'empereur.

Vous aussi, vous saurez vaincre par le martyre !...

Poèmes civiques, H, m, p. 128.

Le lendemain du jour où il avait rencontré B. Tisseur, V. de Laprade, comme s'il eût voulu sceller son union avec son nouvel ami, lui avait lu déjà une Ode aux Polonais.

qu'une importation intempestive et une maladroite copie, (i) »

« N'aimez-vous pas, demande M. F. Coppée, en faisant allusion au caractère expansif et à la gaieté débordante de Victor de Laprade avec ses amis, n'aimez-vous pas cette joyeuse jeunesse précédant une vie de hautes vertus et une œuvre austère ? Le fleuve coule majestueusement entre deux calmes rives; mais, remontez à la source: vous la découvrirez où il y a des gazouillements et de la verdure. » (2)

Ce fut en effet à vingt-deux ans et, partant, pendant sa deuxième année de droit (1834), que Victor de Laprade publia ses premiers vers. « On peut dire, poursuit M. F. Coppée, qu'il ignorait alors sa vocation. Sans doute, cette Provence qui ressemble à la Grèce, ces paysages arides mais aux lignes magnifiquement harmonieuses, ces côtes, ces promontoires de la Méditerranée, qui se découpent sur le bleu du ciel et se reflètent dans le bleu de la mer, éveillaient sourdement l'inspiration chez un lecteur enthousiaste d'Homère et d'André Chénier. Mais, sincèrement humble de cœur, il s'estimait heureux de comprendre et d'admirer les poètes et n'osait croire qu'il en fût un lui-même. » Cependant il sentait la vie bouillonner dans sa poitrine : les révélations d'une nature incomparablement belle; ses vives sympathies pour une nation chevaleresque et malheureuse; l'aiguillon

(i) G.-A. Heinrich, Op. cit., p. 19.

{2) F. Coppée, Discours de réception à l'Académie française.

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même de l'amitié ; enfin, la puissance d'une vocation qui, pour être encore latente, ne commençait pas moins à se révéler presque impérieuse, tout concourait.à faire chercher à Victor de Laprade cette expression lumineuse, ardente et entière de sa pensée, qu'il ne pouvait évidemment rencontrer ailleurs que dans la poésie.

Le manuscrit de ses vers de jeunesse renferme quarante pièces, échelonnées entre 1834 et 1837. L'« humilité » du débutant éclate dans des notes inédites qui peuvent être justement considérées comme un commentaire du texte. « J'adorais, dit-il quelque part dans ces confidences, j'adorais, à l'égal l'une de l'autre, la philosophie et la poésie, mais avec un tel respect que j'aurais cru commettre un sacrilège en écrivant des vers; je repoussais tous ceux qui me venaient à l'esprit, comme une tentation d' orgueil et une injure faite aux maîtres objets de mon culte, Lamartine et Victor Hugo. » Nous avons ici l'explication la meilleure des craintes qui retenaient le poète avant d'entrer dans la carrière, et de la sainte audace avec laquelle il sut cependant s'y jeter. De toutes les tentations qui peuvent assaillir le cœur de l'homme, il n'en est pas une, en effet, qui soit à la fois aussi naturelle, aussi périlleuse, ni aussi fatale dans ses conséquences que la « tentation d'orgueil ». L'ayant ressentie, V. de Laprade était en grand danger d'y succomber. Tout l'y entraînait d'ailleurs : en première ligne, les éloges et les excitations amicales du « petit cénacle »; puis, l'impérieux besoin de traduire des

pensées et des sentiments qui débordaient; et, avec cela, la joie d'avoir rencontré enfin, dans l'enthousiasme poétique, la forme qu'il cherchait. Un jour donc, malgré « l'injure faite aux maîtres », il céda à cette « tentation d'orgueil w, et si, dans l'espace relativement long de trois ou quatre ans, il n'écrivit que quarante à cinquante pièces, du moins donna-t-il enfin la liberté à sa muse et s'affirma-t-il publiquement.

« Ses amis, observe avec beaucoup de finesse M. F. Coppée en rappelant l'espèce de crise traversée par V. de Laprade, ses amis lui révélèrent son noble pouvoir. Il en comptait beaucoup parmi les Lyonnais, ses compatriotes, et aussi dans un groupe d'étudiants appartenant à la noblesse polonaise, réfugiés en France depuis la récente proscription. L'un de ces jeunes gens insista pour que M. de Laprade écrivît quelques strophes sur son album. C'en était fait : le vase avait débordé. Depuis ce jour, l'élève en droit fit des vers; mais, toujours modeste, il les faisait seulement pour lui, pour ses camarades, sans l'ombre d'une ambition littéraire, sans rêve de succès et de gloire. N'avais-je pas raison, continue l'auteur du Passant., de comparer la poésie de M. de Laprade à une source ? Elle jaillissait de lui naturellement., sans effort^ limpide et chantante au départ, comme l'eau d'une source dans les bois, mais, comme elle aussi, discrète d'abord et cachée. »

Ce fut dans la Revue Aptésienne, la plus humble mais non la moins riche en souvenirs des revues de province, qu'il publia ses premiers vers, le jeudi

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i^"^ janvier i835 (i), sous le pseudonyme des initiales IV. S/z., inspire'es par la mémoire du plus grand des poètes anglais. Quelques-uns seulement avaient paru auparavant dans la France littéraire (2), à Paris, et ils avaient e'té reproduits ou cités par plusieurs journaux. Le Courrier de Lyon prononça même, à ce propos, le mot de « rérélation d'un poète lyonnais »; il fit le plus sincère éloge de la pièce, sous le rapport des vers comme de l'idée, et il ajouta qu'il enviait à Paris « la gloire d'avoir fait connaître le premier un pareil talent ».

La pièce est adressée à M. Ernest Falconnet, dont le nom revient si souvent dans les lettres de A. -F. Ozanam. « Je voudrais, lui écrivait ce dernier, le 1 1 avril 1884, je voudrais épancher dans ton âme un peu de cette tranquillité qui règne ordinairement dans la mienne. » Et il ajoutait, avec cet accent d'apôtre qui perce un peu partout dans sa correspondance : « Je te conjure de t'ouvrir à moi sur ton état moral; car je

(i) Ce sont les stances aux Trappistes de la Sainte-Baume, composées au mois de mai i834, après une ascension au rocher béni de Sainte -Marie -Madeleine. Elles ont pour épigraphe les paroles du Psalmiste : Moyses aiitem et Aaron et Hur ascenderunt super verticem collis, cumque levaret manus Aloses, vincebat Israël. En voici les dernières strophes :

Dans le monde oublieux de la sainte parole, Tout s'écroule dans l'ombre au gré des passions; Que votre chant sacré pour lui vers Dieu s'envole Plus fort que les rumeurs des bénédictions. Frères, songez à ceux que tourmente l'orage, Loin du tranquille autel qui vous voit à genoux ; Tandis que nous luttons, pour nous donner courage. Frères, priez pour nous !

W. Sh.

V., à la fin du volume, le n° i des Pièces justificatives. [■2.) La France littéraire, avril 1834.

suis convaincu que la toutes tes mélancolies ont leur source. » L'année précédente, il lui disait déjà : « Vois-tu, mon bon ami, nous avons besoin, nous autres, de quelque chose qui nous possède et nous transporte, qui domine nos pensées et qui les élève -, nous avons besoin de poésie au milieu de ce monde prosaïque et froid. « Et maintenant, c'est aussi de « poésie » que V. de Laprade va l'entretenir, comme s'il s'était entendu avec Ozanam. Ce qu'il va chanter, c'est le pouvoir même de la poésie pour calmer nos douleurs: la leçon arrivera ainsi sous deux formes à E. Falconnet, l'ami commun :

Lorsque sous la douleur on a courbé la tête, La plus douce amitié', c'est celle du poète,

Ange consolateur Dont la voix a des mots comme ceux d'une femme Et des accords puissants à faire dresser l'âme Tour à tour flamme ou fleur !

Ainsi que le Seigneur, dont le regard l'inspire. Dans les replis du cœur le poète sait lire;

Il sait, en les touchant, Soulager comme lui tous les maux qu'on endure ; Et, quand sa main ne peut gue'rir une blessure.

Il l'endort en chantant.

Voilà de la belle poésie: le rythme a une rare douceur et une merveilleuse souplesse; en même temps, la forme est assez personnelle : elle rappelle peut-être Lamartine, mais en se maintenant originale et, à coup sijr, V. de Laprade n'y procède ni de Musset, ni de V. Hugo. S'il est imitateur, il Test à son insu.

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et l'on peut dire en somme que si sa poésie porte quelque empreinte étrangère, c'est plutôt l'empreinte de l'époque que l'empreinte d'un homme. Ce qui déjà le distingue par dessus tout, c'est qu'il s'affirme profondément religieux et sincèrement catholique. Dans les pièces mêmes de cette date, où les inexpériences de l'âge l'entraînent à rêver je ne sais quelle république universelle.... mais catholique, et à flétrir en bloc, comme nous l'avons vu, « les rois et les tyrans », ses inspirations sont marquées au coin d'une sincérité et d'une noblesse telles, que faisant nous-mêmes la part des illusions de la jeunesse, nous ne songeons plus qu'à admirer la générosité des intentions. Et7'e chrétien et être soi n'étaient point alors chose commune. D'ailleurs, à ne nous placer qu'au second point de vue, il est bon de remarquer, avec M. E. Biré, que, « en iSSq, l'école romantique avait partie gagnée : V art pour l'art était la devise acceptée de tous et que tous inscrivaient sur leur bannière. La forme primait le fond, l'idée était la servante de l'image, la rime riche battait son plein. Victor de Laprade semble ignorer tout cela. Il admire, il est vrai, l'auteur des Orientales^ mais il paraît que cette admiration était toute platonique, car, à lire les vers du jeune étudiant, on dirait que Victor Hugo n'est pas venu. La forme le préoccupe moins que lefond^ et il s'attache à penser avant que d'écrire; quant à ses rimes, elles sont souvent les plus pauvres du monde. En revanche, il a déjà quelques-unes des qualités qui caractériseront plus tard son talent : le souffle, l'abondance,

l'harmonie, le don de sentir et de peindre la nature (i). »

La semence était donc définitivement jetée et en bonne terre. Laiss3ns-lui le temps d'y mourir et d'y germer : un jour viendra où elle donnera une moisson abondante et où le poète liera tout naturellement sa gerbe aux épis dorés. Mais cette heure, décisive dans son existence, n'a point encore sonné. Aujourd'hui comme hier, il reste étudiant et nous allons le voir tenter loyalement un dernier essai dans la carrière juridique, avant qu'il ne se consacre demain et pour toujours aux Lettres et à la Poésie.

(r)Le Correspondant, 25 janvier 1884, p. 2i5.

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