‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 21 sur 51 · LE PALAIS · texte numérisé non relu

LE PALAIS

Entre la fin de l'anne'e 1834 et le 6 avril i836, jour où Victor de Laprade, reçu licencié en droit, vint se faire inscrire au barreau de Lyon, se place un petit nombre d'événements dont je dois d'abord rapidement rendre compte.

Au mois d'août 1884, son ami, Barthélémy Tisseur avait définitivement quitté Aix et dit adieu à la Provence. Il voulait voir Paris et y vivre ; mais il avait rapporté du Midi ce que ses frères appellent, avec une exquise délicatesse, dans le livre qu'ils ont consacré à sa mémoire, « la plus précieuse des conquêtes, l'amitié de Laprade ». Par contre, c'est bien dans cette amitié et dans celles de H. deMagnan et de Gaszinski que notre poète avait également trouvé les joies les plus douces et les plus fécondes. Aussi ne m'étonné-je point de le voir lui-même à Paris, dans le courant de

i835, alors que Tisseur perche dans sa « mansarde sublime » de la rue des Fossés-Saint-Victor, et qu'ils peuvent, à eux deux, chercher à rencontrer V. Hugo au milieu de la « marmaille » de la place Royale, ou Lamartine dans quelque réunion des cinq Académies. C'est pendant ce séjour à Paris que V. de Laprade fut présenté à Ballanche, doux génie aux aperçus profonds, qui séduisait en outre par sa sagesse et par le demi-Jour de ses oracles. Sous l'empire de ses idées, on ne rêvait rien moins que de fonder une grande école, une sorte de religion nouvelle dont le culte suprême serait l'exaltation de la poésie et de tous les nobles sentiments de l'âme, sympathie, amitié, fraternité. Cette religion avait ses pontifes, lesquels assuraient que de là devaient sortir une grande philosophie sociale, une grande philosophie de l'art et de grands poèmes. Les initiés se nommaient V. de Laprade, Blanc Saint-Bonnet, les Tisseur et quelques autres. Le nouveau culte avait aussi ses rites et, comme Jean Tisseur n'avait pas l'air d'y attacher d'importance, V. de Laprade lui reprochait sévèrement de manquer de foi. Nous verrons, en parlant de Psyché^ la part réelle d'influence que Ballanche exerça sur notre jeune poète. Reprenons pour le moment le cours de notre récit, en nous bornant à faire ressortir que la raison dernière de ses sympathies pour Ballanche fut un commun amour, un amour passionné pour le beau, un sentiment très vif de part et d'autre des choses antiques, et une intelligence aussi intime que profonde de l'art grec.

Victor de Laprade n'avait point laissé cependant de rentrer à Aix, en novembre 1884 (i); mais, au printemps de l'anne'e suivante, il vint prendre quelques inscriptions à Dijon et, poussant jusqu'à Paris, il y passa en effet plusieurs mois. Puis, au commencement de l'hiver, il fit à Aix un nouveau stage, y prépara sa thèse de licence et y subit enfin ses derniers examens. Or, pendant ces séjours transitoires dans la capitale

(i) On lit, dans VAbnanacli du Sonnet, fondé en 1874 à l'occasion du cinquième centenaire de Pétrarque :

« Au mois de novembre de l'année 1834, sur Tun des bateaux qui, descendant le Rhône, transportaient en Provence les voyageurs de Lyon, prenait place un grand jeune homme, distingué dans sa personne, d'une stature élancée, à la démarche rêveuse, dont la noble et pâle figure dominée par un large front, encadrée par de longs cheveux noirs et une barbe parfaitement soignée, laissait, à travers la profondeur de ses yeux, facilement deviner l'âme d'un poète. L'aspect de la nature qui, le long des rives du Rhône, se déroulait devant lui, et les symphonies harmonieuses et vagues dont ce spectacle remplissait sa pensée absorbèrent les heures rapides de son voyage. Pourtant, avant de descendre du bateau, il écrivit au crayon, sur son portefeuille vert, la page suivante :

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