SONNET
A mon ami Félix Guillibert.
Je préfère au sommeil, dans mes nuits d€ voyage L'aspect d'un ciel changeant par un gris paysage, Et, pour rae caresser de présages amis, Les rêves éveillés aux rêves endormis.
Ce soir, je contemplais, luttant contre un nuage, La lune qui, parfois, argentait le rivage. Et deux jeunes esquifs, dont les vents ennemis Poussaient contre le bord les flancs mal affermis.
Comme l'eau qui coulait, éiincelante ou sombre. Je me sentais flotter de la lumière à l'ombre, Et voguant indécis dans de nobles clartés,
Tel qu'un enfant qui va des pleurs au doux sourire. Je songeais en mon cœur, où j'aime à te voir lire, A toi que je retrouve, à ceux que j'ai quittés.
W. Sh.
Sur le Rhône, 12 novembre.
de la Provence, il ne fut point tellement absorbé par l'étude du Code qu'il n'ait pu aussi consacrer aux lettres de longues heures. Vers la fin de i835, B. Tisseur écrivait à son frère Jean, dont V. de Laprade avait fait la connaissance aux vacances de i834 :
« Laprade reviendra d'Aix (i) avec mille à douze cents vers qu'il aura faits cette année. II te les montrera sans doute lors de son passage à L3^on. Aujourd'hui je t'en envoie un échantillon que vient de recevoir Falconnet (2). »
Jean Tisseur travaillait alors dans l'étude d'un avoué, M^ Gonon, au numéro 2 de la place Saint-Jean, et il soupirait après le jour où ses parents, pour le mettre mieux en mesure d'exercer la profession, se décideraient à lui faire commencer ses études de droit. Son rêve se réalisa vers la fin de i836 ; on décida que les deux frères partiraient, cette fois, ensemble pour Paris, à la reprise des cours.
De son côté, Victor de Laprade après s'être fait inscrire comme avocat stagiaire, était entré en qualité
(i) Tout le monde se rappelle les beaux vers de son Q/idieu à la Provence, au moment de son départ d'Aix. Dans les dernières strophes de la pièce, il rend un hommage reconnaissant à sa seconde patrie :
Comme la fleur dans la vallée, Qu'un hiver, rebelle à s'enfuir, Cache sous la blanche gelée.
Ma poésie était voilée :
Ton ciel l'a fait épanouir.
Aujourd'hui qu'elle t'abandonne.
Qu'on l'exile sous d'autres cieux, A son départ elle te donne, Comme une fille aimante et bonne, Quelques baisers pour ses adieux.
(2) Poésies de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, p. XXX.
de secrétaire, chez son parent, M^ Genton. Ancien chef de cabinet de M, de Chantelauze et magistrat démissionnaire après les journées de juillet, M^ Genton était alors l'un des avocats le plus justement en faveur dans le public : avec lui, le jeune homme pouvait à la fois se former à son art et pousser facilement sa fortune. Malheureusement, cette double préoccupation dont sont plus ou moins poursuivis tous ceux qui débutent, ne tenait dans l'esprit de notre stagiaire qu'une très médiocre place. Sans aller aussi loin que B. Tisseur, qui « se sentait de l'hydrophobie pour le droit », V. de Laprade n'éprouvait pas la moindre ambition de se faire un nom au barreau : cela ne disait rien à sa nature d'artiste. Il pouvait donc écrire en toute sincérité que « depuis son dernier examen, il n'avait pas lu deux pages de droit; qu'il travaillait vingt-cinq minutes par jour chez son patron ; qu'il allait aux audiences assez pour en connaître le chemin et qu'il passait son temps à dormir ou à se promener seul à Perrache. »
Ces paroles ne doivent pas nous surprendre. Après avoir passé ses examens de droit à la Faculté d'Aix, il écrivait à son ami Félix Guillibert une lettre qui nous en donne la parfaite explication : « .... Et maintenant, lui disait-il, je suis libre; ma pensée 7ie sera plus enchaînée sur laride terrain des cinq Codes^ comme une chèvre à un pieu et qui ne peut brouter que dans la circonférence dont la corde est le rayon ; je n'aurai plus à rendre compte à unj idée fixe des divagations de ma fantaisie; je laisserai mon esprit
s'endormir et se re'veiller à ses heures, fuir dans la brise qui soufflera, rire et s'épanouir au soleil, grimacer et pleurer au froid, danser le galop au clair de lune avec les feuilles emportées par le mistral, tourner autour de quelque blanche figure comme un papillon autour d'une fleur. Je suis liby^e! A moi la paresse enivrante, pâmante, berçante, caressante, chatouillante, magnétisante, mielleuse, moelleuse, so3^euse, capricieuse, rêveuse, molle, suave, veloutée; à moi les flâneries de quatre heures le long d'un mur; )e rentre dans toute la plénitude de mon existence d'homme; je n'ai plus rien à démêler qu'avec le bon Dieu : il n'y a plus que lui qui ait droit de me faire
des questions »
Au surplus, je vais produire une pièce, inédite à ce jour, qui fera mieux encore la lumière à cet égard. On n'a rien cité jusqu'ici qui ait, à beaucoup près, la valeur de ce document. V. de Laprade y met absolument à nu ses rêves et ses désenchantements de poète, en même temps qu'il donne sur les contemporains en général, et, spécialement, sur Henri Heine, Victor Hugo et George Sand, une appréciation digne d'être recueillie. Tout cela se trouve dans une lettre qu'il écrivait à son ami Elzéar Pin (i), à la veille de ses derniers examens de droit, c'est-à-dire au moment même où, « attiré vers le barreau par la 7iécessité », il ne se résignait
(i) M. Elzéar Pin était Toncle de M. de Berluc-Pérussis à la bienveillance de qui je dois la communication de cette intéressante lettre et de quelques autres documents non moins précieux. Qu'il veuille bien agréer l'hommage de ma reconnaissance.
IjE VICTOR DE LAPRADE Il3
qu'à contre-cœur à embrasser prochainement cette carrière.
Lyon, le 7 janvier i836.
Mon cher Elzéar,
« Je n'ai pas quitté tout entier la Provence : la meilleure part de mon âme, ma poésie, qui s'y est réveillée, y revole bien souvent. Dans ma solitude présente, je m'entretiens de cette douce et calme vie d'Aix qui, mieux que des plaisirs et des succès, a eu du repos, de l'espérance et, par dessus tout, quelques chères amitiés cultivées sans distractions et sans entraves et nourries d'un échange continuel de ce qu'il y a de plus divin dans l'âme. Le temps m'a peut-être manqué pour me faire, dans votre souvenir, une place comme je la voudrais. Mais les poètes se comprennent en peu de paroles : aussi j'aime à croire que nous nous sommes assez vus pour reconnaître que tous deux nous sommes de la même famille, de cette grande et sainte famille de la Muse, dont les jeunes et les aînés doivent également se tendre la main. Ce nom de poète, j'ose me le donner comme à vous, car c'est le cœur qui le mérite plutôt que les œuvres; j'espère donc qu'à ce titre notre connaissance aura assez vieilli en quelques jours pour être devenue quelque chose qui préserve mieux de l'oubli.
Jusqu'à présent, je n'ai eu de vous que des nouvelles très indirectes. Je veux savoir, mieux que cela, vos projets, vos travaux et vos espérances. Ne voyez-vous pas un terme prochain à votre exil d'Apt .-' Espérez-vous bientôt un voyage à Paris ? Y arriverez-vous avec quelque chose de tout fait ? Avez-vous réalisé quelques-unes de vos idées d'une manière qui vous satisfasse ? Avez-vous fait des vers, de la prose? J'attends surtout cela d'amples détails.
La vie que je mène pour ma part est, comme je l'avais prévu, une lutte pénible entre ma nature et ma position. A présent comme toujours, attiré versla poésie par l'instinct, vers le droit par la nécessité, je reste immobile entre les deux. La pensée de devenir ce qui s'appelle un avocat occupé me fait trembler. Vous ne pouvez rien imaginer d'écrasant comme la vie de ces hommes-là et de nul comme leur intelligence. Ils ont fait une scission complète avec le monde de la pensée. Les idées les
plus banales sont nouvelles pour eux. Je me suis entendu demander par un des princes de notre barreau ce que c'était que la Revue des Deux Mondes. N'est-ce pas une chose affreuse de travailler pour arriver à un e'tat pareil ? Je maudis à présent le besoin de connaître et de sentir, que j'ai pris pour un don du ciel et qui n'est peut-être qu'un produit factice de l'éducation ; je regrette de savoir qu'il existe au monde autre chose que des champs à labourer, et à se disputer à coups de procès.
Vous avez su certainement qu'Henri Heine a passé plusieurs jours à Aix. Gaufridi (i) le voyait souvent. J'ai eu le bonheur de le voir quelque temps à Lyon. C'est un homme mfiniment remar. quable, surtout sous le rapport poétique. J'ai, le plus souvent possible, des nouvelles de notre poète polonais (2) ; j'ai appris, avec bien de la tristesse, que, le gouvernement ayant réduit la solde, le pauvre oiseau chanteur va être obligé de se mettre en cage dans une étude d'avoué.
Notre ami Barras (3) est parti, cet automne, pour l'Amérique. S'il peut dominer un peu de paresse naturelle, il peut y faire une ample moisson. Heine a grandement admiré les vers qu'on lui en a montré.
(i) François Gaufridi, poète Aptésien, s'établit, quelques années plus tard, en Italie, comme industriel. Il y est mort, après avoir fait imprimer à Pignerol, sous le pseudonyme provençal de Gensiac, un petit recueil de vers qui ne sont pas sans mérite. Son frère cadet, Eléazar Gaufridi, avocat à Apt et collaborateur du Mercure Aptésien, a écrit : De la Provence, aperçu historique, dans le tome I des Annales de la Société Littéraire d'Apt, et bon nombre de poésies, dont une seule, la Charité, a été publiée à la suite de la biographie de l'auteur, par M. Henri Guillibert. Cette famille est continuée par M. Gaufridi baron de Dortans, fils de l'aîné des deux frères poètes.
(2) 11 s'agit ici de Constant Gaszinski (V. p. 97, sq.), mort à Aix en !866. 11 a écrit, outre des études d'art et de fantaisie dans les Mémoires d'Aix, dont il fut rédacteur en chef, trois petites publications appréciées : Nord et Midi; l'Eglise cathédrale de St-Sauveur à Aix (i836) ; et VAube, le Dernier, poèmes de S. Krasinski, traduits du polonais et précédés d'une introduction (i863). Un ami intime de V. de Lapradcj Paul de Magnan, à qui sont dédiés, comme nous le verrons, les Poèmes civiques, collabora à cette dernière œuvre, bien que son nom n'y figure pas.
(3) Peut-être s'agit-il ici de Barras aîné, qui publia, à Aix, en 1870, une défense des missionnaires, sous ce titre : Qu'est-ce que la mission ?
DE VICTOR DE LAPRÂDE Il5
J'ai fait peu de chose depuis que je suis revenu sous notre pâle ciel : je sens que ma poésie s'en va. L'inspiration, qui jadis n'avait pas besoin d'être sollicitée, se fait attendre longuement aujourd'hui. La poésie ne serait-elle qu'une maladie dont je guéris?... Si j'ai perdu le pouvoir de {aire, j'ai gardé dans toute sa force ma puissance d'admirer, douce faculté à qui je dois tant de bonheur. Je pourrai renoncer à écrire, même à penser pour mon propre compte; mais jamais je ne pourrai dire adieu aux chefs-d'œuvre qui m'ont nourri. Je reçois toujours comme la parole de Dieu un vers de Hugo et une phrase de Sand, et je ne puis supporter l'idée de ne plus participer à cette sainte communion des nobles âmes par l'admiration et la sympathie. Je tremble en voyant tous ces avocats qui ne lisent plus. Mais je me console en pensant que la plupart d'entre eux n'ont jamais lu.
J'attends de vous, dont nul travail étranger ne gêne la libre fantaisie, et une longue lettre et encore quelque peu des fleurs de votre solitude, un peu de cette poésie que vous n'avez pu manquer de cueillir sous un ciel meilleur que le mien. Les vers de mes amis me sont encore plus doux, à présent que je n'en ai plus à moi.
Ne ferez-vous pas cette année quelque voyage qui vous poussera jusqu'à Lyon ? Oh ! comme je souhaite que le vent vous porte de ce côté ! Vous trouverez avec moi un seul ami, mais une belle âme, un membre de la sainte famille, que vous serez bien aise de connaître et qui vous connaît déjà.
Adieu. Que ce griffonnage vous prouve au moins que je ne vous oublie pas. Rappelez-moi au souvenir de Monsieur votre frère et de la famille Guillibert, et écrivez-moi. Je vous serre la main.
Tout à vous,
Victor de Laprade.
7, rue du Plat.
On en conviendra sans doute : nulle part peut-être V. de Laprade n'a exprimé sur le barreau son opinion intime, comme dans cette lettre; et, parallèlement, nulle part non plus il n'a mieux formulé ce « besoin de connaître et de sentir» dont sa nature d'artiste et de poète était travaillée. S'il en parlait avec tant d'aban-
Il6 LA VIE ET LES ŒUVRES
don à Elzéar Pin, c'est qu'il se savait compris. Entre mille autres preuves, je trouve la suivante dans une poésie bien remarquable que son ami lui dédiait, en i83g, sous un litre à la fois très court et très éloquent : Dési7\ V. de Laprade, n'était-il pas en effet, surtout à cette heure, un homme de désirs, z^zV desiderioimm (i), un amant des grandes et belles aspirations? — J'en cite quelques vers, non sans me reprocher de ne pas transcrire toute la pièce (2) :
Ami, qui fuis le monde et cherches d'autres lieux, O toi que, dans son vol aux régions mortelles, L'Ange de Poésie a touché de ses ailes ; O toi, qui, sous ton ciel, rêves de plus beaux cieux, Dis-moi, quand, fatigué des clameurs que la ville Gémit, comme une esclave en son deuil attristé, Tu vas dans le désert chercher la liberté ; Dans un oubli profond quand ton âme s'exile Et se dérobe aux soins des choses d'ici-bas ; Quand, loin de cet essaim du monde qui murmure. Par une nuit d'été, tu dis à la nature Ces mystères du cœur qu'il ne comprendrait pas ; Alors, tu n'entends plus cette voix qui te glace, Ce bruit que la cité fait encore en dormant. Et les feux qu'elle allume à ce sombre moment Fuyent avec les sons dans un lointain espace.
Partout silence et nuit ! Seulement, du grillon
La note cadencée attriste le sillon ;
Sur la cime des monts le feu du pâtre fume ;
Le torrent sur ses bords verse sa blanche écume ;
(i) C'est l'appellation même dont il se sert pour caractériser son ami B. Tisseur, à la fin de la dédicace du m" livre des Odes et Poèmes : Viens, homme de désir ; marchons vers la beauté !
(2) La pièce intitule'e Désir porte, en sous-titre, ces mots : « Epître à Victor de Laprade». Elle parut, en iSSg, dans le volume de poésies d'Elzéar Pin : Poèmes et Sonnets.
En les courbant, le veni; fait pleurer les vieux ifs, Et la chouette au loin jette des cris plaintifs. Les étoiles au ciel, comme au cœur les pensées, Brillent d'un éclat pur et se groupent pressées ; Leurs feux étincelants, reflétés par les eaux, Sèment de diamants les lames des roseaux. Les rayons de la lune, à travers le feuillage, Eclairent en tremblant l'ombre du paysage Et colorent le front du promeneur charmé.. .. Alors, dans cette paix quand ton âme est bercée. Plus que jamais, dis-moi, n'as-tu pas éprouvé Combien donne de joie un avenir rêvé, Et combien une nuit de cette rêverie Est préférable aux jours de notre triste vie?
Alors, tendant les bras vers un lointain riant. N'as-tu pas à genoux salué l'Orient ?
Et n'as-tu pas tourné tes yeux vers l'Italie, Ce pays de prière et de mélancolie ?
Oh 1 contempler ce ciel, si brillant et si pur.
Dans les flots de l'Arno qui baigne son azur.
Et, pieux voyageur, aller poser sa tente
Dans ces champs où, proscrit, on vit errer le Dante,
Où le drame divin jaillit de son cerveau !
Visiter de Byron la seconde patrie,
Cette terre, nourrice et mère du génie.
Qui fut toujours des arts l'asile et le berceau;
Venise, au sein des mers comme une reine assise
Et qui baigne ses pieds de marbre dans les flots;
Naples, que de ses feux le volcan électrise
Et que berce le chant de ses bruns matelots !
Oh! vivre de passé, d'extase et de prière.
Devant ces souvenirs, ces chefs-d'œuvre pieux
Dans le bronze fondus ou sculptés sur la pierre,
Peints sur toile ou taillés en marbres précieux !
S'enivrer de parfums, d'air pur, dans la campagne
Qui penche vers la mer ses coteaux d'orangers,
Au bruit des chœurs lointains que la vague accompagne.
Que chantent les rameurs sur leurs bateaux rangés !...
Il8 LA VIE ET LES ŒUVRES
Oh 1 visiter ces lieux où vit le souvenir
Des paroles du Christ ! Lancer sa blanche voile
Sur la mer d'Orient, et suivre cette étoile
Qui devance toujours le pieux voyageur
Qui va pour adorer le berceau du Seigneur !
Ouvrier de salut, ainsi que Lamartine,
Fouiller la Terre-Sainte et prendre en ses rayons
Ce qu'il y reste encor de semence divine,
Pour le faire germer au cœur des nations ! .
Ainsi que moi, voilà l'espe'rance et le rêve Qui te viennent bercer entes heureux loisirs, Quand tu sens à ton cœur monter la jeune sève Qui donne la foi vive et les brûlants désirs ; Voilà, durant tes nuits, le songe qui s'élève Et vient battre ton front de ses ailes de feu ; Voilà le paradis où tu cherches ton Eve, Et voilà le désert où tu cherches ton Dieu!
Car je crus voir souvent que ta vague tristesse Venait de ne pouvoir réaliser ce vœu ; Car j'entendis souvent, comme un cri de détresse, Qu'une douleur vibrait et gémissait en toi, ■ Et qu'un écho profond retentissait à moi ; Car j'ai vu bien souvent ta poitrine oppressée. Et j'ai lu sur ton front le deuil de ta pensée 1...
Elzéar Pin.
V. de Laprade fut bien touché des allusions charmantes et des encouragements renfermés dans cette Epître. On sait comment il y répondit, quelque temps après, par la publication d'Eleusis. Il écrivait d'ailleurs à son ami, à la date du lo juillet 1840 :
Mon cher Elzéar,
Il y a fort peu de temps que je vous sais à Apt. Quand j'ai reçu votre volume, je vous croyais encore à Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire quel plaisir j'ai éprouvé à revoir dans un bel in-octavo, ces poésies dont plusieurs m'avaient déjà tant ^ait espérer de votre "talent ! Pourquoi TOtre envoi n'a-t-il pas
été accompagné d'une lettre ? Vous m'avez oublié pendant tout votre séjour à Paris. Il est vrai que c'est la ville de l'oubli ; moi, je suivais avec le plus grand intérêt, dans les journaux, tout ce qui était dit de votre livre et je J'ai trouvé au-dessus des éloges qu'on lui a donnés. Le véritable artiste s'y décèle. Il faudrait que je pusse causer avec vous pour en faire une étude plus détaillée, comme celle que j'aime à voir faire par mes amis sur mes propres œuvres. Gaufridi, qui vous remettra ceci, m'apprend que vous travaillez à un roman : vous faites bien. Comment supportez-vous votre nouvel exil d'Apt ? Je pense que vous n'avez pas perdu le feu sacré et que la poésie vous compte toujours parmi ses fidèles. J'attends à bientôt quelques mots sur l'histoire de votre vie depuis que je ne vous ai vu, et sur vos projets.
Quant à moi, mes aventures vous seront bien vite contées. Je suis toujours avocat sans cause, beaucoup à cause des circonstances, beaucoup aussi à cause de ma paresse et de mon dégoût pour le métier. Malgré la nécessité où je suis de songer à une profession positive, j'ai toujours donné de plus en plus aux occupations idéales, depuis notre entrevue: mon peu de besogne au barreau m'en laissait bien le temps. Depuis un an et demi, j'ai fait la connaissance intime d'Edgard Quinet, que nous avons professeur à la faculté des Lettres, mais que nous allons perdre. C'est un grand et digne artiste : sa fréquentation et ses encou • ragements m'ont renforcé dans la voie, et j'ai produit un assez grand nombre de vers. Je prépare pour l'hiver prochain un volume qui aura, je l'espère, une physionomie assez sui generis : toutes mes anciennes pièces en seront exclues ; il sera composé de quatre ou cinq poèmes, dont les plus courts sont ceux que je vous envoie et qui ont déjà paru dans notre revue. J'en ai sur le métier un qui remplira presque le volume à lui seul : il doit avoir environ deux mille vers; c'est de sa confection que dépend tout l'ouvrage. J'aurais pu composer mon volume sans cela, mais j'ai voulu me présenter avec une œuvre un peu considérable.
Vous me direz votre avis sur ce que je vous envoie.
Quoique la presse provinciale n'ait pas un grand retentissement, surtout la presse littéraire, vous aurez un article dans notre Revue. Je vous demande pardon de ne l'avoir pas fait plus tôt, mais j'ai pensé qu'il n'était pas désavantageux de parler d'un ouvrage à un certain intervalle des premiers articles : cela rappelle l'attention publique sur le nom de l'auteur.
Allons, mon ami, courage : mettez votre temps à profit et donnez-nous votre roman le plus tôt possible. Si quelques sym-
pathies, quoique lointaines, peuvent vous donner des forces, comptez sur la mienne. Vous savez si elle vous est acquise. Je n'espère pas pour mon compte aller jamais vivre à Paris; je ne le désire même pas beaucoup. Tout ce que je voudrais serait une position qui me permît de travailler sans souci de l'avenir. C'est déjà un grand bonheur, même sans succès public, de travailler en conscience à une œuvre qu'on sent ne pas être indigne.
Adieu; excusez ce griffonnage que le départ hâtif de Gaufridi me force de précipiter.
Je vous embrasse. Ecrivez-moi. A vous de cœur.
Victor de Laprade.
Dans ces deux lettres à E. Pin, mais surtout dans la première, nous avons, en partie, la getièse do. la vocation poétique de V. de Laprade. Je dis : en partie^ car si l'on veut la connaître tout entière, ou, mieux encore, si l'on veut avoir le dernier mot sur l'histoire de cette période d'incubation et de germination du talent du poète, laquelle précède la période d'éclosion superbe, la période de Psyché^ c'est dans les quarante et quelques lettres qu^il écrivait, en ce temps-là, à son excellent ami F. Guillibert (i), d'Aix, qu'il faut en chercher le récit. A cette date, il ne s'est livré à personne, non pas même à B. Tisseur, avec plus d'abandon ni d'ingénuité qu'à cet ami de cœur qu'il nommait, non sans raison, le Mentor des jeunes fous. Le malheur est que la rude et réaliste franchise qui règne dans cette correspondance en rend la transcription fort délicate: telle lettre qui, dans un siècle, pourra être publiée
(i) Voir le fragment de lettre inséré p. 111-112. — V. de Laprade avait noué avec F. Guillibert, au collège même de Lyon, une tendre amitié dont les liens s'affermirent encore à l'école de droit d'Aix. Dans la pièce intitulée : Pèlerinage, il l'a chanté, en même temps que Gaszinski et B. Tisseur. [Le livre d'un père; T. IV des Œiiv. poétiq., p. 289-290).
sans inconvénient, ne fût-ce que pour enrichir le domaine de la psychologie et de l'art, reste aujourd'hui inabordable au biographe, à cause des contemporains et survivants immédiats du poète.
Mais ce que j'ai cité suffit largement, ce semble, pour projeter la lumière sur l'état de l'esprit de V. de Laprade pendant cette période. Aussi bien je vais produire encore quelques preuves tirées de ses relations avec Barthélémy et Jean Tisseur.
Nousavous vu quel dédain voisin du mépris il professait, en i836, pour la profession d'avocat.
Quand, après les vacances de la même année, ses deux camarades sont partis pour Paris, les doléances succèdent au dédain: « Vous ne voulez donc pas me donner de vos nouvelles, leur écrit-il, le 19 décembre? Si pourtant vous saviez ma triste vie vous ne pourriez pas me le refuser, et vous trouveriez bien une demiheure à vous deux pour m'apprendre comment l'un commence et comment l'autre finit la vie d'étudiant. »
Dans la même lettre, je note au passage l'existence d'un sentiment d'un caractère tout opposé. V. de Laprade en effet ne s'éternise pas à gémir sur la « vie positive » qui est « si triste » ; avec tout le ressort des natures d'élite, il sait en même temps donner à son plus jeune ami le conseil de ne point se laisser absorber en entier par les exigences de la vie, d'essayé?' d'amrt chose, en un mot, de' se rendre « indépendant ». Je le répète, il y a là l'indice d'un sentiment de réveil qui couvait dans l'âme même de V. de Laprade. Ce qu'il prêche à Jean Tisseur, il l'éprouve déjà avec une poi-
gnante intensité: « J'ai appris avec stupéfaction, ditil, que Joatinvs (i) était entré chez un avoué deux jours après son arrivée à Paris. A-t-il abdiqué tout projet littéraire ? Je ne veux pas lui donner d'espérances dont je connais toute l'incertitude, mais je lui conseille d'essayer. C'est un devoir d'essayer, en ce monde, ne fût-ce que pour l'acquit de sa conscience ; et certes, la vie régulière et positive est quelque chose de si triste que, dût-on en être blessé, il faut tenter l'assaut de rindépendance. »
Presque toutes les lettres de Victor de Laprade à cette époque sont marquées à ce même coin : d'une part, l'ennui inséparable d'une position qui ne cadrait point avec ses aptitudes-, d'autre part, la conviction secrète qu'il y a quelque chose de mieux à faire que de s'immobiliser au barreau et quelque chose à tenter ailleurs. De là, tour à tour, les symptômes d'un découragement qui peu à peu se glisse dans tout l'être et, presque aussitôt après, des bouffées d'indépendance, des velléités de révolte. Sa lettre aux Tisseur, en date du 12 février iSSy, révèle aussi nettement que possible l'état de son âme : « Que fait Joannys ? demande-t-il avec l'anxiété d'une amitié éclairée et sincère. A-t-il quelque projet arrêté ?... Qu'il prenne donc une résolution fixe ! Il est trop
(i) « C'était le prénom dont on l'appelait à la maison, Jean étant tenu en ce temps pour quelque chose sonnant tout à fait trop le cocher, et nos parents n'étant pas encore assez dans le mouvement romantique pour l'appeler Jehan. » — Poésies de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, p. XLIll.
terrible d'user sa vie en tâtonnnements. On arrive, comme moi, à vingt-cinq ans, sans être bon à autre chose qu'à se promener sur la place Bellecour. A-t-il quelque débouché en vue pour son article sur les poésies classiques? N'a-t-il point fait de vers?...»
A la fin de l'année, même bilan et mêmes impressions. « Je ne vous parle pas, écrit-il encore à ses amis, je ne vous parle pas de ce que je fais ou plutôt de ce que je ne fais pas, parce que ce serait entrer dans une série de jérémiades que je vous réserve : elles sont moins ennuyeuses de vive voix que par lettre. Je me contenterai de vous dire que, depuis vingt-cinq années que je suis occupé à perdre mon temps sur la terre, y^ n'ai jamais perdu d'année plus complètement que celle qui est indiquée sur le tableau des avocats pour 1836-1837. Je deviendrai beau en mon genre. J'ai reculé les bornes de la paresse possible. J'ai un malheureux vieux fauteuil en tapisserie qui me communique toute la vivacité des grands oncles et grand' tantes qui ont roupillé dessus. »
Ces lignes plaisantes sont des plus instructives. En cherchant l'esprit sous la lettre, on n'a pas besoin de beaucoup de pénétration pour sentir que ce découragé est un railleur. Or, la raillerie est proche voisine de l'enthousiasme et déjà nous pouvons présumer qu'il y aura peu à faire pour aviver l'étincelle cachée sous la cendre. Relisez plutôt cette page que V. de Laprade envoyai* à l'aîné de ses deux amis, alors occupé à passer, à Paris, sa thèse de licence : vous l'y verrez pratiquer encore sa méthode de relè-
vement moral, et faire justice, avec autant d'esprit que de cœur, d'un propos impertinent que Jean Tisseur avait tenu à son frère au sujet de l'enthousiasme même : « Vous -êtes un saint, mon ami, parce que vous puisez à la source de la sainteté, l'enthousiasme. Si votre frère a le malheur de dire encore que l'enthousiasme est provincial, je le décanoniserai ; il sera forcé de se contenter de la pauvre sainteté qu'il veut réclamer du Pape, à côté de saint Louis de Gonzague. Etre saint, c'est se dilater en Dieu ; or, qu'est-ce que Dieu, sinon la poésie et l'amour ? Et qu'est-ce que l'enthousiasme, sinon la possession de l'àme par l'amour et la poésie ? Mon cher ami, vous êtes saint parce que vous méprisez le droit ; mais l'expression de votre mépris m'a offensé, parce que vous l'exposez timidement. Vous avez l'air de croire que je fais un cas quelconque des Institutes et des codes civils. Vous me dites qu'il pourrait bien se faire que je ne fusse pas très éloigné d'être voisin d'un état qui pourrait bien, par hasard, ressembler en quelque chose à celui de quelqu'un qui ne professerait pas précisément une grande admiration pour l'œuvre du Conseil d'Etat : hé morbleu ! rendez-moi cette justice ! je la méprise, je l'abhorre. Le droit en lui-même est tout ce qu'il y a de plus relatif au monde. Le droit n'est-il pas un rapport ? Et je ne sache pas que des rapports ne soient pas relatifs. Comment? Vous avez déjà oublié le cas que je fais des avocats! J'ai passé, sur ce point, des idées a priori à l'expérience, depuis que je coudoie de temps en temps
ces outres vides. Comme vous le pensez, je n'ai pas débuté et je ne sais quand j'oserai. Venez vite; nous débuterons eusembie. — Si nous révolutionnions le barreau ? Qu'en dites-vous! »
Révolutio7iner le barreau? — Jamais Victor de Laprade n'en avait été plus éloigné. Il était de ceux qui peuvent vivre beaucoup par l'imagination, mais chez qui le découragement ne jette jamais de racines profondes. Il portait en lui une énergie intime et cette énergie devait tôt ou tard le sauver. Jean Tisseur le connaissait bien, lorsqu'il disait à son frère : « Laprade est beaucoup plus fort que toi. S'il languit, à cette heure, c'est que son activité n'a pas de but : c'est qu'il se replie sur lui-même et se creuse. Mais une fois qu'il sera lancé sur la voie^ il ira ferme et droit, gardant toujours son cœur chaud, et ouvert à toutes les inspirations de la poésie. Laprade est plus complet que toi. »
Cette prophétie de l'amitié commença à se réaliser aux vacances de i838. Ces vacances sont une date : elles apportent, à Victor de Laprade, une révélation plus significative encore que celle qu'il avait reçue à son arrivée en Provence, la révélation d^s Sommets. Les Alpes, avec les neiges éternelles de leurs glaciers, les dentelures audacieuses de leurs arêtes et la pittoresque variété de leurs innombrables cascades, lui donnèrent la claire vision de la poésie de la nature, et il fut sacré, à leurs pieds, pontife de cette poésie que nul n'avait encore aussi bien chantée parmi nous.
« C'est toujours dans les Alpes suisses, disait-il
plus tard — ■ en 1878 — à un de ses amis, que m'entraîneraient mes rêves de marcheur et de poète, si je marchais encore. C'est là que j'ai eu la vraie r-évélation de l'infini et de l'éternel. »
Dès la fin de juillet i838, il s'était résolu à affronter à Lyon la publicité, et il avait donné à la Revue du Lyonnais une pièce charmante intitulée : A une bra7iche fleurie :
Déjà mille boutons rougissants et gonflés
Et mille fleurs d'ivoire Forment de longs rubans et des nœuds étoiles
Sur votre écorce noire',
Jeune branche 1 et pourtant, sous son linceul neigeux,
Dans la brume incolore.
Entre l'azur du ciel et nos sillons fangeux
Février flotte encore... (i)
Mais ce n'était là, en quelque sorte, qu'un premier essai. Vers le milieu d'août, il s'échappe, comme un écolier en vacances, du noir cabinet de M*^ Genton et il court d'une traite, en Savoie et en Suisse, respirer l'air des hautes cimes et s'y enivrer d'idéal. « C'était bien autre chose, remarque M. E. Biré, que la douce influence des montagnes maternelles du Forez ou des sites ensoleillés de la Provence. Pendant deux mois, à pied et le sac sur le dos, il parcourt les environs du Mont-Blanc et ses premiers glaciers, le mont Saint-
(i"\ Ci. Odes et Poèmes, T. I des Œuvres poét., p. 256. On sait que cette pièce, dont l'inspiration est si gracieuse, fut goûtée par Cliateaubriand. Le jour où le jeune poète lui fut pre'sente', chez M"" Récamier : « Monsieur, lui dit-il avec un fin sourire, je sais par cœur votre Branche fleurie. »
Bernard, et le cours du Rhône à travers le Valais jusqu'au lac de Genève. » — « Après avoir visite', raconte de son côté M. Heinrich, les sites les plus imposants de ces ravissantes contrées, V. de Laprade vint se recueillir et se reposer à la fois dans une riante solitude au bord du lac. Les chemins de fer n'amenaient pas encore vers le Léman cette foule cosmopolite de touristes pour lesquels ses rives verdoyantes qui inspiraient en ce moment même à Topfîer des pages si délicates et si fines (i), se sont couvertes d'une suite ininterrompue de villas et d'hôtels somptueux. Vevey et Montreux n'étaient encore que des villages, et Vernex un simple hameau, où l'on trouvait des paysans, des bateliers, et une modeste auberge qui avait un cygne pour enseigne ! Aujourd'hui on atteint, en s'isolant de cette foule trop souvent vulgaire, le spectacle grandiose de ces sites incomparables. On pouvait alors en jouir paisiblement, loin du va-et-vient et du tumulte des passants. C'est dans cette retraite qu'une sorte d'examen de conscience, dont la belle pièce aux Alpes intitulée: Ahna Parens^ fut la poétique rédaction, révéla à l'auteur sa véritable voie. Il sentit qu'il était fait pour chanter cette grande nature. L'heure décisive sonne ainsi quelquefois dans la carrière des vrais poètes ou des artistes, tout en passant inarperçue
(i) Uœiivre de R. Topfîer vient d'être magistralement appre'cié par M. l'abbé Relave, dans une large étude aussi agréablement écrite que solidement pensée. Voici le titre exact de ce volume dont je ne saurais trop recommander la lecture : la Vie et les Œuvres de Topffer, d'après des documents inédits, i vol.in-12 de ^84 p.; Paris, Hachette; — Lyon, Vitte et Perrusel.
pour ceux qui les entourent. La perspective s'est ouverte ; le but est marqué : seules les circonstances retardent encore le départ, (i) »
Le départ en effet ne fut point immédiat. Mais, tandis que Victor de Laprade retourne à ses dossiers et reprend ses visites au Palais, donnons-nous le plaisir de relire, sous la forme définitive qu'il leur a imprimée, quelques strophes de cette ravissante pièce : Aima Pareils^ composée au bord du lac, dans la coquette auberge du Cygne^ où tout invitait au recueillement et favorisait l'inspiration. La première rédaction porte, dans le manuscrit : Vernex-MontreuXy septembre i838, et, dans cette œuvre de jeunesse, retentit déjà, comme un cri du cœur, l'appel à Dieu :
Oui, l'homme, malgré tout, s'il aspire et s'il aime. Au fond de Tunivers voit un Dieu qui sourit !
Je détache à dessein de la pièce ces deux vers, pour en montrer la pensée dominante, avant d'en rien citer. Laissons maintenant la parole au poète :
J'irai boire l'eau vierge aux sources des grands fleuves ;
Mes pieds se poseront sur l'azur du glacier.
Je veux baigner mon corps aux flots des brises neuves ;
L'éther le trempera comme l'onde l'acier.
Dormons sur une cime avec effort gravie ;
Dans la neige éternelle il laut laver nos mains ;
L'air fait mouvoir là-haut des principes de vie ;
Allons l'y respirer pur des souffles humains.
J'emprunterai ma force aux forces maternelles ;
(i) G. -A. Heinrich. Op. cit., p. 20, 21.
Nature, ouvre tes bras à ton fils e'puisé ;
Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles :
Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.
Je veux monter si haut sur les Alpes sublimes
Que rien ne vienne à moi des miasmes d'en bas :
Un nuage à mes pieds couvrira les abîmes;
Si le monde rugit, je ne l'entendrai pas !
Votre regard s'arrête au flanc noir de la nue.
Moi j'en verrai d'en haut le côté lumineux.
J'embrasserai de l'âme une sphère inconnue,
Je toucherai des mains ce qui fuit à vos yeux.
Montons ! le vent se meurt aux pieds du roc immense ;
Le doute ne saurait flotter sur ce haut lieu ;
Montons ! enveloppé de calme et de silence.
Sur ces larges trépieds j'entendrai parler Dieu.
L'air aspiré là-haut vivra dans ma poitrine,
Dans l'ombre de la plaine un rayon me suivra ;
Ceux qui m'ont vu gravir pesamment la colline
Ne reconnaîtront plus l'homme qui descendra... (i)
Victor de Laprade avait raison : l'homme qui descendait les rampes de la montagne ne ressemblait plus à celui qui naguère les avait gravies. Il pourra bien, quelques mois encore, s'astreindre à la tâche qui l'attend, chaque matin, dans le cabinet de M^ Genton ; mais son parti est pris et, s'il cherche encore à se faire illusion à lui-même sur sa vocation véritable, ce n'est que par acquit de conscience et pour couper court aux regrets qu'il pourrait avoir dans la suite. Jusque dans les aveux d'impuissance qui lui échapperont encore, il affirmera sa foi en l'avenir et mettra à découvert son ternpérament d'artiste. J'en trouve la preuve no-
(i) Au mois d'octobre iSSg, V. de Laprade envoya son Aima Parens au directeur de la Revue de Paris, M. Bonnaire, qui inséra immédiatement la pièce avec ce nouveau titre: Au pied des Alpes.
l3o LA VIE ET LES ŒUVRES
tamment dans ces lignes adressées à celui de ses amis qu'il appelait, non sans raison, sa « seconde conscience «, à B. Tisseur. Après lui avoir dit : «Je suis convaincu que je ne ferai jamais rien qui vivra », il se hâte d'ajouter, avec beaucoup plus de justesse : « J'ai pourtant horreur d'être seulement poète amateur. Je veux me cj^amponner à l'ai^enir, comme Cynégire, avec les mains et les dents. Je puise dans cette résolution une insensibilité dont j'ai honte parfois. Je me raidis pour conserver mon imagination calme et libre. J'ai cette dose d'égoïsme de l'artiste, mais qui doit être justifiée par le génie, »
Voilà l'homme et voilà le poète, avec les deux passions qui devaient dominer sa vie : la passion de la poésie et celle de la gloire. Une seule passion, quand elle est noble et ardente, sert de levier pour soulever une âme ; avec deux puissances comme celles que V. de Laprade portait en lui, il était bien sûr d'atteindre l'immortalité.
Aussi, tout en feuilletant d'un doigt distrait les paperasses, dans la sombre étude du quartier Saint- Jean, il faisait des vers qu'il donnait à la Revue du Lj'onnais^ rédigeait des chroniques théâtrales pour les journaux en vogue ou examinait, avec son ami B. Tisseur, les pièces de vers envoyées au concours ouvert par l'Académie de Lyon, bien qu'il n'en fût point encore membre (i). « La pièce de Chantelauze —
(i) C'est par son père, le D'' de Laprade, qu'il avait, en quelque sorte, accès dans la place. Le sujet mis au concours par la savante Compagnie avait pour titre : La prise d'Alger.
DE VICTOR DE LAPRADE l3l
le futur historien du cardinal de Retz, — écrivait à ce propos B. Tisseur, aura probablement le prix, parce qu'elle a quelques idées de publiciste; mais point de forme, point de rythme, point de couleur. Albert peut faire un écrivain, jamais un poète. »
Pendant que V. de Laprade donnait successivement à la Revue du Lyonnais les Parfums de Madeleine^ la Colh^e de Jésus et nombre d'autres pièces qui mettaient son nom en vedette et lui attiraient l'attention d'un public de choix, presque personne ne soupçonnait encore, au barreau, que le jeune poète pût songer à quitter ses confrères. Seul, un homme d'une grande valeur intellectuelle, avait réellement deviné son irrésistible vocation et l'avait vivement encouragé à y correspondre ; j'ai nommé Edgar Quinet, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Lyon(i).
{\') M. Ed. Biré a très judicieusement expliqué les rapports de Quinet et de V. de Laprade. « A cette date, dit-il, Edgar Quinet e'tait très loin des ide'es antichrétiennes qu'il devait professer plus tard. Le plus récent de ses écrits était précisément une réfutation de la Vie de Jésus du docteur Strauss. Le lo avril iSSg, prenant possession de sa chaire à la Faculté des lettres de Lyon, il indiquait en ces termes le programme de ses leçons : « Quelle est l'âme de toute littérature ? La pensée religieuse. De la conception de Dieu dépendent toutes les formes de l'art. L'introduction à l'histoire de l'imagination humaine, c'est l'histoire des religions. » — « Si c'est être religieux, disait-il encore, de reconnaître en chaque chose la puissance de l'infini ; si c'est être croyant de garder le culte des morts et la foi dans l'éternelle résurrection ; si c'est être ami de Dieu de le chercher, de l'appeler... alors celui qui écrit ces lignes est tout le contraire de l'impie... » En réalité, Edgar Quinet était alors aussi près que possible des doctrines de Ballanche, auquel il ressemblait d'ailleurs en ce point qu'il était, lui aussi, plus poète que philosophe. Tous deux, le chantre à'Antigone et le chantre de Pr'ométhée, personnifiaient leurs idées dans des symboles; tous deux avaient véritablement pour héros bien moins celui dont ils inscrivaient le nom en tête de leurs chants que l'humanité
l32 LA VIE ET LES ŒUVRES
« J'étais entré, raconte V, de Laprade, en grande connaissance, je puis même dire en grande amitié, avec cet éminent esprit, digne d'un meilleur sort, pendant qu'il était professeur à la Faculté des lettres, où il resta à peine deux ans (1839-1840), si je ne me trompe. C'est lui qui m'engagea fortement à quitter le barreau pour le haut enseignement, qui rentrait plus dans mes aptitudes et dans mes goûts. Il avait la promesse d'une chaire à Paris et il voulait m'introduire à la Faculté de Lyon, en me léguant d'abord sa suppléance; caries professeurs avaient alors le droit de choisir leurs suppléants. »
Edgar Quinet avait été, en outre, l'introducteur de V. de Laprade chez M. Buloz, quand le poète avait apporté au directeur de la Revue des Deux Mondes les
elle-même, l'homme un et successif, solidaire et libre, montant vers l'infini par les durs sentiers de l'épreuve. Avec quelle joie Victor de Laprade ne dut-il pas accueillir le nouvel ami qui lui arrivait à l'heure propice, au moment où il essayait, à son tour, de donner la vie de l'art à une conception philosophique et religieuse ? Chaque soir, dans sa petite chambre de la rue du Plat, dans la maison qui porte, je crois, le numéro 7, il lui montrait le fragment achevé dans la journée, sollicitant son avis, réclamant ses conseils. Jeune encore, Edgar Quinet était alors en possession d'une légitime célébrité; les critiques les plus éminents, M. Charles Magnin, M. Vinet, Sainte-Beuve, le célébraient à l'envi. La modestie de Victor de Laprade l'égarait pourtant loi'squ'il le considérait comme son maître ; le maître, c'était lui, et le succès même de Psyché l'allait prouver tout à l'heure. Dans les poèmes de Quinet, dans Ahasvérus, Napoléon, Prométhée, il y avait de beaux fragments, des marbres précieux; niais ces marbres étaient épars sur le sol, attendant pour former un temple que la lyre d'Amphion les mît en mouvement. La lyre du poète, Quinet ne la possédait pas. A Victor de Laprade était réservé l'honneur de voir s'élever, aux sons de l'instrument divin, les murs du temple sacré. »
[Correspondant du 25 février 1S84.)
DE VICTOR DE LAPRADE l33
huit cents vers de son manuscrit d'Eleusis. Il le lui avait chaudement recommandé et il avait prié Sainte-Beuve d'user en sa faveur de l'influence qu'il avait dans la maison. Malgré cela, le poème ne paraissait point, et le découragement gagnait de jour en jour l'âme de V. de Laprade. Ne s'était-il pas fait illusion sur son talent? N'avait-il point tort de considérer, comme de sérieuses promesses pour l'avenir, les succès faciles qu'il avait obtenus dans la Repue de Paris et dans la Revue du Lyonnais? Ne devait-il pas attendre encore, avant de rompre avec le barreau et d'affronter les hasards publics de la vie de l'homme de lettres?...
Un billet cordial d'Edgar Quinet vint, le i^'" novembre 1840, le tirer à propos de ces pénibles incertitudes :
«Mon ami, lui écrivait-il, votre découragement m'afflige; mais il ne peut être que passager. Nous allons tous assiéger Buloz. Je l'ai fait déjà, et il demande le poème. Eleusis était entre les mains de Sainte-Beuve, qui vient de répondre à Fortoul que voilà un nouveau poète qui entre dans la pléiade ; ce sont ses termes. Il nous appuiera auprès de Buloz. Je commence à croire que nous réussirons. Pour vous, mon cher ami, n'allé^ pas douter de vous. Votre talent est incontestable : il ne faut qu'une occasion pour qu'il soit reconnu, et cette occasion ne vous manquera pas... Ne vous laissez pas distraire par les contrariétés. Travaillez, achevez à tout prix Psyché ; publiez, si cela se peut, cet hiver... Sainte-Beuve est déjà tout pour vous, et il n'est pas facile de le gagner. Vous savez bien que je vous appartiens et que, au moment venu, vous disposez de moi et de mes amis. Enfin, vous avez mieux que tout cela ; je vous le répète : vous êtes poète ; vous Vêtes de pensée et déforme. Vous aurez les joies et les douleurs de cette destinée : il faut vous y
l34 LA VIE ET LES ŒUVRES
préparer... Je ne puis vous dire combien votre amitié m'est précieuse. Je vous suis de cœur et d'âme dans vos travaux. Courage, combattons jusqu'à la mort contre l'inertie et la flétrissure qui triomphe. Donnez-moi, de grâce, de vos nouvelles le plus que vous pourrez... Adieu, cher et très cher ami ; souvenez-vous que j'ai été un des premiers à saluer votre avenir de poète. Je ne trie trompe pas ; je vous le dis : Vous souffrirez encore beaucoup, parce que vous êtes vraiment et noblement poète...
Votre tout dévoué,