‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 23 sur 51 · E. QUINET · texte numérisé non relu

E. QUINET

Des encouragements partis de si haut et donnés avec un tel accent de conviction eurent vite raison des inquiétudes de V. de Laprade. Il travaillait alors au discours de rentrée de la Conférence des avocats, que ses confrères du barreau l'avaient chargé de prononcer vers la fin du même mois. Il s'en acquitta à merveille. Sous prétexte d'expliquer les Habitudes hitellectiielles de Vai^ocat, il fit une étude psychologique du plus haut intérêt et sut présenter, dans une langue d'une perfection irréprochable, les considérations les plus judicieuses et les plus spirituelles. Tout en décernant à ses confrères des éloges très délicats, il fit avec humeur le procès de l'avocat qui, moins préoccupé de l'excellence de son art que du succès à conquérir, cache parfois un scepticisme dangereux sous les formes pompeuses d'un dogmatisme tout à la surface, rêve d'entrer dans la carrière politique, toujours si périlleuse, ou encore néglige de s'adonner à de fortes études littéraires et philosophiques. Il décrivit donc, avec une grande franchise, toutes les déviations

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possibles de l'intelligence et du cœur, dans la pratique du barreau, et sa franchise un peu sévère fut très goûtée et très applaudie, ce qui prouve bien que la vérité ne se dit qu'aux forts. Ce Jeune homme qui osait se charger de « remplir un instant, au sein du barreau, les fonctions de la conscience », était d'ailleurs de ceux dont la parole s'impose. Et lorsque le Moniteur judiciaire rendit compte, dans son numéro du i5 février 1841, du discours lui-même et de l'impression qu'il avait faite sur la Cour royale de Lyon, il put dire en toute vérité : « En résumé, ce discours nous paraît supérieur à tous les discours du même genre que nous avons lus depuis plusieurs années : s'il pénètre au sein du barreau de Paris, il contribuera à y perpétuer les sentiments d'estime qu'a su y faire naître depuis longtemps le barreau de la deuxième ville de France. »

Mais, cette fois, l'auditoire ne s'illusionna plus sur les intentions du jeune avocat. Un homme, qui montre avec tant d'esprit et de finesse les obstacles d'une carrière, est bien près d'y renoncer. On le comprit; et pour retenir parmi eux V. de Laprade, les présidents et les conseillers à la Cour lui offrirent un poste dans la magistrature. Mais ce fut peine perdue. Déjà il avait refusé les offres plus séduisantes d'Edgar Quinet pour la suppléance du cours de littérature étrangère à la Faculté des lettres : il n'allait point maintenant se laisser tenter par la perspective d'une place de substitut. L'épreuve avait duré quatre ans. Mais sa résolution était prise : désormais il sera poète. M. deMeaux

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l'a très bien dit : « Pour l'honneur, sinon pour le repos de sa vie, comme pour l'honneur de sa province, V. de Laprade ne pouvait mieux choisir. En effet, depuis que notre vieux Papon, le grand Papon, comme disaient ses contemporains, leur a tracé les règles de leur profession, les excellents notaires ne manquent pas en Forez; les excellents avocats., depuis ce même Papon et le docte Claude Henrys, n'y manquent pas non plus; les excellents médecins pas davantage, témoin le père même et le grand-père du poète, les deux docteurs Richard de Laprade; des législateurs, des ministres au besoin, on en trouve ici... comme ailleurs. Mais un poète, un pur et vrai poète, voilà ce qui ne s'était plus rencontré parmi nous depuis le temps

Où d'Urfé promenait les bergers de VAstrée

sur les bords du « doux coulant » Lignon. Et celui-là, messieurs, celui que nous honorons aujourd'hui, est bien nôtre. C'est nous qui l'avons donné à la France; il l'a proclamé :

« Cher pays de Forez, je te dois une offrande.

Par toi je fus poète

...cette œuvre est la tienne et je t'en fais hommage, lu »

(i) Vte de Meaux, Op. cit., p. i3, 14.

La Remie des Deux Mondes du i^"" juillet 1841, en publiant le poème d'Eleusis^ publia du même coup ce que je crois pouvoir appeler le manifeste de Victor de Laprade. L'avocat avait dit adieu au barreau : il ne restait plus que l'auteur de Psyché^ de Peyniette et du Livre d'un père.

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