PREMIERES POESIES
E « nouveau poète » dont Sainte-Beuve acclamait l'entrée «dans la pléiade», Eleusis à la main, avait déjà donné, dans les pièces publiées en 1889 et 1840 par la Repiœ du Lyomiais^ de belles et légitimes espérances. E. Quinet était donc dans le vrai en l'invitant à « achever à tout prix Psyché » et à faire imprimer bientôt ce poème, « cet hiver, disait-il, si cela se peut ». Pour ce juge compétent des choses de l'esprit. Psyché devait en effet
introduire d'emblée le jeune homme dans le cénacle des poètes contemporains : c'était là Voccasion qu'il attendait pour que son mcontestable talent fût recoimu^ et pour que V. de Laprade fût mis à sa place et tenu pour vraiment et noblemetit poète. A dire le vrai, une prophétie de ce genre était facile à faire. Si le fruit est en germe dans la fleur, les Parfums de Madeleine^ la Colère de Jésus [i) Qt Eleusis., pour ne citer que ces trois poèmes, étaient des fleurs rares qui promettaient déjà des trésors pour le jour de la récolte. Saluons donc à notre tour « le nouveau poète » et, par une rapide étude de ces Premières Poésies., montrons que l'auteur des Odes et Poèmes., des Poèmes Evangéliques et des Symphonies y affirme déjà son beau talent avec ses qualités les meilleures (2).
Il n'y a pas à s'y tromper, les Parfums de Madeleine sont un souvenir de la Sainte Baume : même douceur, même exaltation des vertus, même purification de l'amour. Or, comme le faisait remarquer plus tard Jean Tisseur (3), le procédé de composition de V. de
{\) 'Lq. Revue du Lyoyinais avait publié, en iSjq, quelques autres pièces de moindre importance : Après une lecture du Banquet de Platon (aujourd'hui : Sunium, p. 175 des Odes et Poèmes); l'Enfance d'un poète (aujourd'hui : Horoscope, p. 269, ibid.); A une jeune fille ^joèie (aujourd'hui : Limpidité, p. 258 ibid.); — puis, en 1840, le Lac de Thiin (aujourd'hui : Dans les roseaux, p. 265 , ibid.); Par une matinée d'avril (aujourd'hui : Au printemps, p. 27 1, ibid.)
(2) « Au vrai poète, après les he'sitations du début, il vient, tout par un jour, comme un esprit qui descend ; il vient la forme définitive, consacrée. Laprade ne fut Laprade que le jour où il écrivit les Parfums de Madeleine. — Poésies de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, p. xxxi.
(3) V. la Revue du Lyonnais, année i853.
Laprade consiste à prendre une action ou une parabole dans la vie et les discours de Jésus-Christ, comme une fable grecque dans l'antiquité, et à en tirer les enseignements qu'elle comporte, mais en les appropriant à la tournure de son esprit. Ainsi Marie- Madeleine n'est plus seulement ici la pénitente qui lave ses fautes dans l'eau de ses larmes ; c'est encore, et presque davantage, la pénitente qui glorifie les prophètes, lisez : les poètes et les penseurs. A la faveur de l'histoire de Madeleine qu'il raconte, le poète, dans une sévère et mélancolique paraphrase de l'Evangile, justifie donc sa vie de prédilection, la vie contemplative, et célèbre la toute-puissance des larmes et du repentir. « Seigneur, s'écrie-t-il,
Seigneur, quand vous avez en un cœur sans détour
De la perfection semé le noble amour.
Qu'ensuite vous ouvrez à ces âmes ailées
Un champ libre à travers vos œuvres étoilées,
Vos splendides jardins, votre ciel argenté
Et tout ce qui nous voile enfin votre beauté : •
Si quelque pauvre enfant, que votre soif dévore
Et qui pour vous chercher s'est levé dès l'aurore.
D'une merveille à l'autre, avant de vous trouver,
Vole et, lassé, s'y pose un instant pour rêver,
Dans le creux de sa main puise au bord des fontaines
Et, sans route frayée en ces terres lointaines,
S'égare et dort, un soir, doucement attiré.
Auprès d'une fleur rare ou d'un oiseau doré;
Ou bien si, tout meurtri des pierres de la route,
Sans rien à l'horizon, il se couche et il doute...
Lorsqu'il voit luire enfin la splendeur de vos pieds
Et qu'il se traîne à vous sur ses genoux plies...
De ces larmes, sous qui toute tache s'efface,
Pourrez-vous, ô Seigneur, détourner votre face ?
Les pleurs ne sont-ils pas des diamants cachés Qui payent, en tombant, le prix de nos péchés ? Chaste sueur de l'âme impuissante et brisée, Par un Dieu qui pleura seriez-vous méprisée ?...
Un morceau de poésie intérieure comme celui-ci ne laisse toutefois pénétrer ses beautés et ne livre le trésor de ses richesses qu'à celui qui en aborde la lecture avec un esprit recueilli. Gela s'adresse par conséquent, avant tout, aux âmes tendres, réfléchies, amies de la vie intime. En exaltant leurs larmes et leurs douleurs, pour les offrir à Dieu en sacrifice comme les parfums de Madeleine,
... cet encens que Marie a versé,
le poète parlait leur langue, une langue mystérieuse et presque divine. Est-il besoin d'ajouter que ces âmes, toujours en petit nombre, étaient seules à la comprendre et que la foule n'en avait, ni n'en pouvait guère avoir, l'intelligence?... V. de Laprade le sentait bien quand, à quelques mois de là, il disait à Barthélémy Tisseur, dans sa dédicace de la Colère de Jésus :
la nuit tombe : nous sommes
Des étrangers perdus dans la cité des hommes ; Nous y parlons tout seuls une langue à nous deux Et nous comprenons mal ce qu'ils disent entre eux ; Nous ne sommes pas faits aux chemins de traverse ; Le but n'est pas le même où la route est diverse 1
C'est à la fois l'honneur et la condition défavorable de ces sortes de poèmes : par l'élévation des idées et
par la distinction de la forme, ils s'imposent à l'attention des esprits d'élite et captivent les grandes âmes-, en même temps, ils sont inabordables pour la masse, laquelle n'a en général ni le goût, ni l'intelligence de ces belles choses. Et pourtant, les Parfums de Madeleine révélaient, ch^z Y. de Laprade, une merveilleuse aptitude pour l'adaptation des symboles évangéliques aux tendances de la société actuelle : avec un peu d'observation, les contemporains auraient pu facilement s'y reconnaître et se faire ensuite à eux-mêmes l'application de ses leçons. Mais V. de Laprade eut le sort du jeune Breton qui publiait, à la même époque, Amour et foi^ Poésie catholique^ et Hymnes saa^ées. Edouard Turquéty avait écrit, lui aussi (i833-i838), • une admirable trilogie religieuse où revivent, sous leur forme la plus sévère comme sous leur aspect le plus lumineux et le plus tendre, toutes les croyances catholiques. Mais ni le talent et le caractère du poète, ni la beauté intrinsèque de l'œuvre, ni le patronage avoué de Lamartine ne réussirent à rendre populaires l'auteur et ses livres : les Hjymnes sacrées pouvaient bien arracher des larmes à Brizeux, de même que les Parfujîîs de Madeleine et Eleusis enthousiasmaient Fortoul et E. Quinet; ni les Hymnes^ ni les Parfums ne pouvaient conquérir le suffrage de la foule. L'année même où il donnait ce dernier poème à la Revue du L/onnais, V. de Laprade offrait hla Société littéraire, historique et archéologique de Lyon^ au sein de laquelle il venait d'être admis, un des premiers essais de sa muse, dans une pièce de vers qu'il avait écrite
au pied des Alpes et que j'ai déjà signalée, Aima mater (i).
En 1840, la Colère de Jésus^ publiée dans le même recueil, ne fit qu'ajouter à sa réputation naissante. L'œuvre était précédée d'une dédicace exquise à Barthéleni}^ Tisseur. On lui a donné plus tard, dans la collection des Œuvres^ une autre place et un autre titre (2) ; mais si l'on veut la lire en son vrai lieu et en goûter toute la saveur, il faut la remettre en tête du poème et se reporter soi-même, par la pensée, à cette date de 1840, où B. Tisseur tenait en effet une place si grande dans la vie de V. de Laprade. En ce temps-là, le poète ne livrait à l'imprimeur aucune de ses productions si son ami ne l'avait d'abord soigneusement revue. Bien plus, c'était son inspiration même qu'il demandait aux lumières de B. Tisseur. Il le disait plus tard, avec toute l'émotion de sa reconnaissance et toute l'amertume de ses regrets, au lendemain de la catastrophe dont Barthélémy fut victime, à Neufchâtel, en 1848 : «Avec vous, j'avais deux consciences... Je vous ai rencontré à l'heure où commence la jeunesse..., et notre amitié représente pour moi tout ce que le matin de la vie a de nobles aspirations, de saintes croyances, d'ardents dévouements. C'est vous qui, durant ces trop courtes années, avez
(i) Cf. Le Centenaire de la Société littéraire de Lyon, i vol. in-S", p. 249; Lyon, Mougin-Rusand, 1878.
(2) Sous le titre: Amitié, cette de'dicace ouvre le livre troisième des Odes et Poèmes, p. 249, de l'édition Lemerre, à laquelle je renvoie toujours.
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pénétré le plus profondément dans les replis de ma conscience. J'aimais à vous en faire toucher les palpitations les plus secrètes, car vous sondiez avec clairvoyance les plus grands problèmes de l'esprit et vous saviez nous conduire dans les vastes régions de la pensée... Cette œuvre que je vous offre (i), épanouie dans mes larmes, elle est née sous votre sourire et a reçu le baptême de vos conseils... Une parole de vous suffisait pour condamner ou pour absoudre mes actions et mes pensées... »
C'est à ce conseiller intime, à cet ami de choix, qu'il dédiait son nouveau poème, dans des termes où se révèle, avec toute la tendresse d'un grand cœur, la fraternité des esprits :
Tous vos dieux sont les miens, vous aimez ce que j'aime;
Nos espoirs sont pareils, notre doute est le même ;
Où vous le signalez je vois aussi le mal
Dans l'océan divin cherchant les perles neuves,
Et les parcelles d'or dans le sable des fleuves,
Au fond des grandes eaux nous plongeons de concert.
Nous gardons en commun le tre'sor de'couvert.
Quand l'idée, en son vol, échappe à mes pieds frêles,
Mon âme, pour monter, vous emprunte ses ailes.
Quand j'écris, je ne sais — tant l'un sent comme l'autre, — Si la page tracée est mon oeuvre ou la vôtre. (2)
(1) La Colère de Jésus.
{1) Ces vers exquis me rappellent une des plus gracieuses et des plus touchantes compositions de Carmen Sylva *. Elle fut écrite quelques mois avant que la Providence ne lui enlevât son unique enfant, la petite princesse Maria, l'idole de la Roumanie. Or, pour dé-
* Carmen Sylva est le pseudonyme, ou, comme a dit un de ses biographes, « la poétique manifestation » de la reine Elisabeth de Roumanie.
De ces vers fraternels je vous rends la moitié Et sur l'humble fronton j'inscris notre amitié.
Il est, dans la tourmente, au bout de la mer triste,
Un phare ardent et fixe allumé pour l'artiste
Et versant des rayons pleins de sérénité...
— Viens ! homme de désir : marchons vers la Beauté 1
Le poème proprement dit, qui venait ensuite, est, malgré son titre, un éloquent plaidoyer en l'honneur de la mansuétude. Comme les Parfums de Madeleine^ la pièce est, quant au fond, inspirée de l'Evangile ; mais il est juste de faire remarquer que le ton rappelle ici les satires d'un poète contemporain, Auguste Barthélémy, et sa Némésis. Quelques vers de ce dernier suffiront pour montrer sa manière et pour justifier le rapprochement :
... Tout à coup agité d'un sentiment haineux,
Il (Jésus) saisit un long fouet aux satiriques nœuds
Et, mêlant le sarcasme à la colère sainte.
Il chassa les impurs de la divine enceinte.
Prenant pour point de départ le récit évangélique, V. de Laprade l'étend à plaisir, et décrit la vénalité générale, avec une certaine surabondance qui ne dé-
peindre le poe'tique de'sir de sa fillette de baiser les rayons du soleil, l'aimable et mélancolique Reine disait, dans des strophes dont la traduction française fait très imparfaitement sentir la beauté : a Du soleil le rayon brillant se joue sur la terre, et sa lumière ondoyante se teint de vaporeuses couleurs. — Combien de fois, te baignant dans leur éclat, es-tu restée souriante, baisant la gerbe dorée ! — Jamais alors je ne savais si les ondes enflammées venaient de toi ou de lui, — Si le soleil, en se jouant, t'avait filée d'un de ses rayons, et puis d'en haut t'avait prêtée au monde, à moi, ô ma douce enfant ! »
plaît pas dans l'œuvre d'un jeune homme. D'ailleurs, l'œuvre conserve, dans l'ordonnance, une merveilleuse simplicité. C'est d'abord comme une mélodie lente et solennelle que l'auteur chante à la gloire de Celui qui fut triste jusqu'à la mort, qui ne répondit à la trahison que par un doux reproche et qui poussa l'amour des hommes jusqu'à prier pour ses bourreaux. Cette première partie se termine par douze vers consacrés à la peinture de la Colère de Jésus^ dans cette circonstance unique où il chassa impitoyablement les vendeurs du Temple. Dans la deuxième, V. de Laprade fait au poète l'application de la doctrine exposée. A l'exemple du Maître, le poète doit se montrer bon et demeurer calme dans les vicissitudes de l'existence. Il doit vivre de mansuétude et pratiquer, en face du mal, la loi du pardon souverain et celle du gémissement, mais jamais celle de la colère. Une fois seulement, une sainte indignation lui sera permise : ce sera contre les marchands qui, trafiquant impudemment chaque jour des choses les plus sacrées, étalent en pleine lumière le spectacle de leur honteuse corruption. Pour les flétrir, ces vendeurs de tous les siècles, V. de Laprade s'arme de l'ïambe vengeur et exhale, dans un superbe mouvement lyrique, son indignation longtemps contenue :
L'anathème du Christ pèse encor sur vos têtes,
Hommes sans âme, impurs vendeurs I Dieu vous proscrit; rentrez, sous le fouet des prophètes,
Dans vos cavernes de voleurs.
l50 LA VIE ET LES ŒUVRES
Au nom du temple en deuil, de ses splendeurs ternies,
De tous les cultes profanés.
Au nom de l'amour même et des choses be'nies,
Soyez maudits, soyez damne's 1
Cette strophe reviendra à la fin de la pièce, semblable au rappel de l'horloge, qui sonne, en la répétant, l'heure de la condamnation; mais entre temps, le poète saura faire pleuvoir de chaque vers, comme des « nœuds du fouet » sacré, les flétrissures et les coups sur toutes les convoitises. « Tout se toise ou se pèse», s'écrie-t-il écœuré :
il n'est chose éthérée,
Rien de si noble et de si grand Dont l'homme d'aujourd'hui ne fasse une denrée
Qui se délivre au plus offrant.
La gloire, le pouvoir, l'honneur sont aux enchères;
Les rois vendent la royauté.
Les nobles leurs blasons, les soldats leurs bannières.
Les nations leur liberté.
Au démon de l'argent on signe un pacte à vie ;
On met son âme pour enjeu.
La femme vend son cœur, l'artiste son génie.
L'homme a vendu jusqu'à son Dieu !
Dans cette description indignée, le poète a mis tout son cœur; peu à peu la satire tourne au drame, et bientôt, à mesure que vous avancez dans la lecture de la pièce, vous chercheriez en vain à vous défendre contre l'émotion qui vous gagne. C'est qu'il y a là non seulement des sentiments, mais encore des idées; c'est aussi que les uns et les autres sont enchâssés dans la monture d'une poésie merveilleusement ou-
DE VICTOR DE LAPRADE l5l
vragée. Or, comme l'a fait observer quelque part M. Sully Prudhomme, il n'y a rien comme la forme du vers pour consacrer ce que l'écrivain lui confie. Supposez, comme c'est le cas, que l'écrivain lui confie une matière de choix, et vous comprendrez la flatteuse estime qui, dès la première heure, s'attacha dans le monde qui pense et qui lit (et c'est le seul qui compte) à cette superbe pièce.
Aucun suffrage intelligent ne manqua, en effet, au poète. Il eut même, sans le savoir d'abord, l'honneur de rencontrer plus qu'un plagiaire, plus qu'un contrefacteur, un — dirai-je le mot? — un voleur de ses poésies. C'est un Lyonnais digne de mémoire, L. Boitel, qui a raconté l'aventure dans un volume de la Revue qu'il avait fondée (i). « Là, dit-il,- avaient paru pour la première fois trois des plus belles pièces des Odes et poèmes : les Parfums de Madeleine, la Colère de Jésus, la Tentation (2). Aussi, en lisant ces vers éclos dans un recueil de province, un pauvre fils de famille, convaincu qu'ils devaient y mourir, conçut-il la coupable pensée de les mettre en lumière, comme eût fait un lapidaire d'un diamant trouvé. Le voilà donc enchâssant, dans quelques vers de sa façon, les Parfums de Madeleine^ etc., et les lisant comme siens dans une réunion littéraire de la capitale. Son triomphe fut court et grande fut sa honte. Quoiqu'il eût essayé de
(i) Revue du Lyonnais, Nouv. série, t. VI, p. 79; i853.
(2) La Tentation parut aussi dans la Revue des Deux Mondes du I" mars 1848.
l52 LA VIE ET LES ŒUVRES
crier le premier : au voleur! son larcin ne tarda pas à être découvert. Nous flétrîmes alors, dans la Revue{\)^ l'auteur de ce plagiat, ainsi que le méritait cet acte effronté de piraterie littéraire. Depuis lors, M. P... n'a plus commis de vers; mais notre poète, lui, a continué sa route glorieuse. »
Eleusis, publiée le i^"" juillet 1840, par la Revue des Deux Mo7îdes TUMquo. la troisième étape de cette route. Le poète vient d'ajouter une corde à sa lyre; déjà il prélude aux harmonies de Psyché^ et Sainte-Beuve a raison de dire que ce poème révèle « un nouveau poète qui entre dans la pléiade ». Avec cette souplesse qui est l'un des caractères du véritable talent, V. de Laprade se reporte, des premiers âges du christianisme en pleine antiquité. Ce qu'il va peindre toutefois ce n'est pas l'antiquité un peu solennelle qu'avait célébrée Racine et que le xvn^ siècle avait admirée; c'est plutôt la Grèce «avec la simplicité élégante de ses allures, ses passions vives, ses emportements sensuels, mais avec cet instinct naturel de la perfection qui est le caractère même de son génie » (2). Sa muse, qui va se bercer de légendes, retrouve, pour les conter, les secrètes ressources de la langue que parlait Homère. La scène se passe à Eleusis, au cap Sunium, aux bords de cette Méditerranée inondée de lumière, et vers laquelle convergent tous les grands souvenirs.
(i) Revue du Lyonnais, t. XI, p. 412.
(2) G.-A. Heinrich, Op. cit., p. 28.
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« Le soir de la fête de Cérès Éleusine, tandis que le peuple s'en va, indifférent et joyeux, les vieillards, les savants, les riches, les poètes et les sages sont restés sur la grève. Ils frappent à la porte du sanctuaire ; car une chose leur manque, une seule; mais, elle absente, tout le reste, fortune, science, beauté, tout le reste n'est rien. Ils n'ont pas la Vérité, et c'est elle qu'ils cherchent. La porte du temple s'ouvre enfin et ils tombent à genoux devant les images des dieux : un artiste sublime a représenté leur histoire, leurs combats, leurs amours et leurs triomphes sur un globe merveilleux, dont la description fait songer à celle du bouclier d'Achille. Frappé tout à coup par une main invisible, le vase ardent se brise :
La flamme inonde l'antre. Eblouis, aveuglés, Par ces vives splendeurs sentant leurs yeux brûlés, Regrettant l'ombre antique et fuyant la lumière, Les hommes à grands pas sortent du sanctuaire.
« On entend alors leurs sanglots retentir sur la grève d'Eleusis : le sanctuaire est vide, le ciel est dépeuplé, la terre est déserte. Ces vaines images qui, si elles ne pouvaient la satisfaire, trompaient du moins parfois leur soif de vérité, ces images elles-mêmes se sont évanouies. Ils éclatent alors en lamentations, et, à la magnificence de leurs plaintes, on pourrait croire que le poète, s'associant à leurs regrets et partageant leur désespoir, va se pencher sur sa lyre muette, pour pleurer et pour mourir. Une voix (la sienne peut-être) s'élève alors pour convier la terre à des fêtes pro-
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chaînes et lui montrer, sous l'ombre antique qui pâlit et s'efface, l'aurore nouvelle qui éclaire l'horizon :
A sa splendeur royale accoutumez vos yeux
Et laissez sans regret fuir le peuple des cieux !
Marchez vers l'Orient en troupes fraternelles,
Pour un hôte nouveau cueillez des fleurs nouvelles,
Et sous un même toit allez vous réunir
Pour recevoir en paix Celui qui doit venir, » (i)
Eleusis a donc trois parties bien distinctes. V. de Laprade veut peindre d'abord cette soif éternelle de savoir qui pousse l'homme en avant, cette passion inextinguible de l'humanité pour le vrai, laquelle devient plus intense aux époques où les peuples antiques, quittant leurs vieux autels, cherchaient avec inquiétude d'autres dieux et d'autres mystères :
Notre esprit cherche encor le bien qui l'a tenté. Est-il ici? tu sais lequel!... La vérité! (2)
Dans la deuxième partie, le poète fait entendre l'enseignement des vérités cachées au fond du sanctuaire d'Eleusis. Mais, au lieu de refaire le Livre primitif , il aime mieux donner à comprendre la nature de l'initiation par un sujet symbolique. Ce vase transparent, où l'histoire des dieux est ciselée et qui se brise en éclats pour attester la vanité et la ruine de l'Olympe païen ; cette flamme, emblème de vérité, qui éblouit
(i) E. Biré, dans le Correspondant du 25 janvier 1884, p. 222.
(2) Odes et poèmes, U\- 1, m, « Eleusis». — T. I des Œuvres, p. 147.
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les initiés; tout cela est ingénieux et cadre à merveille avec les habitudes de la poésie grecque. Il n'est pas jusqu'à ce long troupeau de « monstres séculaires,» (i) qui n'indique clairement le caractère égyptien du culte d'Eleusis.
Enfin, la troisième partie exprime les angoisses d'une âme dépossédée de ses cro3^ances anciennes par une vérité nouvelle. C'est là surtout que la pensée de V. de Laprade s'affirme toute chrétienne, bien que, en se plaçant au point de vue historique, elle soit impérieusement dominée par le vague et l'incomplet de ce que l'on pourrait appeler les pressentiments de l'école philosophique en Grèce. Quelle est au fond, en effet, la pensée intime du poème ? Que signifie ce désir ardent de la vérité, suivi de tant de douleurs, une fois satisfait? — x4h ! c'est que le progrès de l'âme ne peut s'accomplir qu'au prix des souffrances. Mais, après les cris de l'épreuve, viennent les sourires de la conquête: c'est pourquoi, après les lamentations des initiés d'Eleusis, le poète a placé un hymne triomphal qui chante le bonheur de l'âme humaine possédant enfin l'Idéal. « Artiste sacré », s'écrie-t-il,
Vers l'Olympe désert ne tourne plus les yeux : Regarde dans ton cœur ; c'est là que sont les dieux !
Et encore :
La terre est conviée à des fêtes prochaines ; L'ombre antique s'efface et l'esprit rompt ses chaînes.
(i) Ibid., p. i5o.
l56 LA VIE ET LES ŒUVRES
Hommes, ne pleurons plus sur nos dieux qui sont morts:
Saluons leur se'pulcre et partons sans remords 1
Aux vieux troncs, consumés par le temps et la foudre,
Succède un bois plus vert engraissé de leur poudre ;
La foret, d'âge en âge, a des jets plus puissants,
Et nous pourrions à l'ombre y reposer mille ans.
A cette heure douteuse où le jour lutte encore, Tournez donc vos regards du côté de l'aurore ; En rappelant à vous l'antique obscurité. N'entravez pas ce char dans l'azur emporté 1 (i)
N'y a-t-il pas là, en vérité, comme un écho des grandes espérances et des joies délicieuses dont Virgile saluait l'aurore, lorsqu'il s'écriait, lui aussi, avec l'accent prophétique :
Déjà, du haut des cieux descend l'ère nouvelle (2) ?
Dans Eleusis^ on voit s'ouvrir de nouveaux horizons de l'Art. La péroraison de la pièce, en particulier, a une gravité magistrale et atteint une rare élévation. Si j'excepte A. Brizeux, qui avait quelque peu développé ce thème, personne n'avait encore mieux indiqué que ne le fait ici V. de Laprade les sources auxquelles la Muse devait puiser désormais. J'ajoute, ce qui ne constitue pas le moindre mérite du poème, que l'inspiration d'Eleusis se combinait alors très heureusement avec le besoin moral de l'époque. La société de i83o (on pourrait dire aussi bien, pour généraliser la pensée et lui donner sa vérité tout entière, notre société du xix^ siècle) avait senti le vide
(i) Ibid., p. 167, 168. 170.
(2) Virgile, iv° Eglogue, 5.
Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.
affreux du doute et ses accents avaient pris d'année en année un caractère plus lugubre. Or, vers 1840, il y a des lueurs d'espérance qui se font jour dans les œuvres de nos poètes lyriques. Maintenant, avec Eleusis^ V. de Laprade essaie d'aller plus loin et de préciser les croyances. Ce qui tire tout de suite son poème de la foule, ce sont, avec le mérite incontestable du style, la hauteur de la conception et la religieuse inspiration de la pensée. Cette peinture de l'âme privée de ses croyances, que les poètes du Nord et surtout Jean-Paul avaient incarnée sous une forme frappante, mais exclusivement triste, V. de Laprade la renouvelle en chassant, par la puissance du souffle chrétien, les ténèbres où ils ont laissé l'âme enveloppée et mourante, et en chantant l'aurore qui vient les dissiper.
Originalité et correction de la forme, qui ne rappelle ni Lamartine, ni V. Hugo, ni même A. Chénier, malgré ce retour à la mythologie grecque ; philosophie de la pensée ; sublimité des espérances, rien ne manquait donc à l'œuvre pour la mettre hors de pair et la rendre durable. Aussi, un bon critique pouvaitil écrire, au lendemain de l'insertion d'Eleusis dans la Revue des Deux Mondes'. « Si c'est de vers sans poésie que le public est dégoûté, je suis pleinement rassuré sur le sort de notre ami (i). »
(i) J. Demogeot, dans le feuilleton du Rliône^dn i5 juillet 1841. Il ajoutait, dans son feuilleton du 21 juillet: « Le jeune aigle est de grande race : il a l'aile vigoureuse ; à peine en a-t-il frappé l'air et le voilà déjà bien haut. »
l58 LA VIE ET LES ŒUVRES DE VICTOR DE LAPRADE
Eleusis faisait pressentir Psyché : dans sa grâce réduite, le poème rappelle les coupes en or ou en onyx qui portaient gravées les images des dieux et que les Grecs donnaient en prix aux athlètes vainqueurs. Psyché^ c'est un bas-relief qui va se dérouler gravement sur les métopes du temple.