PSYCHE
Ce ne fut pas dans l'hiver de 1840, comme l'avait désiré E. Quinet, que V. de Laprade put faire imprimer sa Psyché ; le retard se prolongea de quelques mois encore. Enfin, le 14 août 1841, le libraire Jules Labitte, de Paris, mettait le poème en vente (i).
J'ai sous les yeux cette première édition, aujourd'hui justement recherchée. C'est un volume grand in- 18, de 294 pages et de fort modeste apparence; ni le papier, ni l'impression n'en est remarquable ; n'y
(i) En 1857, après que V. de Laprade eut fait à son œuvre d'assez nombreuses corrections et au moment où le libraire Lévy venait d'en publier une e'dition nouvelle, une grande revue anglaise invita le poète à en donner une édition plus soignée encore et illustrée. « Why does he not print an édition de luxe of the Psyché accompanied by some of those numerous illustrations from the antique with vv'hich classical archeology v^ould readily furnish him? — The Saturday Review, 4 avril 1857.
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cherchez aucune de ces coquetteries dont la librairie contemporaine se montre si friande; une humble couverture bleue, qui n'attire d'aucune sorte le regard ; au verso du faux-titre, l'annonce des Odes et pohrtes^ précédée du classique : Pour paraître ; au milieu de la première page, cette simple mais éloquente dédicace : A mo7i Père !
L'œuvre avait été patiemment élaborée. Que de fois V. de Laprade l'avait montrée, par fragments, à son ami E. Quinet, pendant que ce dernier professait encore la littérature étrangère à la Faculté de Lyon (i 839-1841) ! Et combien plus souvent encore, il avait fait assister Barthélémy et Jean Tisseur à la lente éclosion du poème ! Presque chaque soir, ils se réunissaient tous trois, et il leur lisait les fragments écrits pendant la journée... Bien des années après, le poète a consacré ce souvenir dans l'une des plus touchantes pièces du Livre d'un Père. « Que de soirs, dit-il, en s'adressant surtout à l'aîné des deux frères :
Que de soirs, cher Tisseur, autour des chênes verts, Jamais lassés d'errer et de causer sans trêves, Avec toi, mon émule et maître en l'art des vers, Avons-nous voyagé dans le pays des rêves ! Mon poème avec nous s'avançait en chemin, T'empruntant une rime, une idée, une image. De cette œuvre en commun je garde un témoignage : Mon livre entier relu, noté de page en page. Psyché, cinq mille vers copiés de ta main! (i)
(i) Le Livre d'un Père, « Pèlerinage» T. IV. des Œuvres poétiques, p. 290.
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Quand V. de Laprade partit pour Paris, afin d'y surveiller la publication de l'ouvrage, J. Demogeot dit à ses jeunes camarades : «Attendez, attendez, vous avez vu partir de Laprade avec de beaux vers; vous le verrez revenir avec de beaux vers encore, et, de plus, avec un beau nom ! »
C'était aussi l'avis des Tisseur. Mais, de même qu'ils avaient été consultés pendant la composition du poème, ainsi maintenant V. de Laprade continuait-il à solliciter leurs conseils, malgré la distance : « Envoyez-moi , leur écrivait-il de Paris pendant l'impression du volume, envoyez-moi votre dernier mot sur le premier livre : il se compose; il y a urgence; j'attendrai votre lettre pour faire tirer. Je vous supplie, par tous nos dieux, de m'envoyer quelques bons vers. C'est le grand moment du coup de de feu ; la patrie est en danger : chaud ! chaud ! » — A quoi Barthélémy Tisseur répondait : « Mon frère a fait quelques corrections de détails. En voici une que je crois heureuse, en ce qu'elle donne à Bacchante une rime inusitée et très belle. Provocante... »
Quel est donc le sujet de Psyché ?
Le voici en quelques mots.
Psyché., c'est, à travers les voiles poétiques de l'allégorie, l'histoire de l'humanité même, d'abord innocente et heureuse, puis coupable, expiant sa faute par la souffrance et arrivant par le repentir à la réhabilitation. Elle traverse les siècles en traînant, il est vrai. \z luuide chaîne de la première faute, mais aussi en agrandissant chaque jour la sphère de sa science et
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en faisant des efforts continuels pour améliorer sa condition physique. Eprise de l'infini, vers lequel elle tend de toute l'ardeur de ses rêves et de toute l'énergie de ses désirs, elle reste cependant impuissante à l'atteindre. Aussi bien, elle ne doit point le trouver ici-bas ! c'est au ciel seulement que l'âme humaine doit l'y rencontrer, après qu'elle s'y sera élevée, non par ses propres forces, mais appu3^ée sur l'amour divin, qui sera venu, en quelque sorte, la chercher et lui tendre la main.
Le poème s'ouvre par une hwocatiojij d'une incomparable beauté, « aux Grâces, filles de Dieu. »
Je sais, au ciel, trois sœurs qui, les mains enlacées, Font jaillir sous leurs pas, l'or des bonnes pensées.
Le poète les salue et leur demande de faire « coiîler à flots, dans ses vers, la douceur de leurs voix » :
C'est vous ! Entre vos bras je m'abandonne, ô Grâces ! C'est vous qui vers le but portez les âmes lasses ; Vous par qui les présents de Dieu nous sont comptés ; Vous qu'on appelle mieux du nom de Charités. Par vous, de l'homme au ciel et du ciel à la terre Se fait d'un double amour l'échange salutaire ; Le cœur vous doit son aile et l'esprit son flambeau ; Sans vous, tout homme hésite, incapable du beau. La Sagesse, avec vous, n'a jamais le front triste; L'œuvre abonde et sourit sous les doigts de l'artiste. Grâces en qui j'ai foi, saintes filles de Dieu, Touchez, touchez mon front de vos lèvres de feu!
Viennent ensuite Irois livres^ dont il suffira de
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transcrire V argument (i) pour en faire connaître le sens et l'intention.
Le livre premier porte : Eden ou Vâge d'or. — Bonheur primitif. — Chute de V homme.
Au livre deuxième^ nous lisons : La Vie terrestre ou V Expiation., avec l'interminable corte'ge des délaissements de l'humanité après la faute :
Dans chaque antre, dans l'air, dans les flots insoumis, Dans Tarbre et dans la fleur l'homme a des ennemis. De l'amour off'ensé la haine a pris la place. Car le monde est sans dieux quand notre âme les chasse.
Viennent ensuite : La série des épreuves. — Les dij^ers âges de l'histoire. Victime humaine au sein des premières sociétés barbares, puis esclave à Babylone, Psyché poursuit sa marche expiatrice au travers du monde et au sein des civilisations les plus diverses. Nous la retrouvons successivement en Egypte et dans la Grèce. Victorieuse aux Jeux Pythiques, où elle remporte le prix du chant, elle cède la couronne à Homère et rend ainsi hommage au génie grec :
La couronne à l'autel attendait la victoire: Le roi des jeux sacrés, de son sie'ge d'ivoire Se levant, la saisit et, debout vers Psyché, Du rameau verdoyant ceignit son front penché.
(i) C'est de l'article publié sur Psyché par Barthélémy Tisseur, dans le numéro de janvier 1842 de la Revue du Lyonnais, que V. de Laprade tirs ^^rc^^ue mot pour mot, pour les éditions subséquentes, Ic^ ^iguments ou sommaires détaillés placés en tôte de chaque chant afin d'en rendre l'intelligence plus promptement sensible. L'article contenait en effet une sorte de commentaire, acte par acte, du drame symbolique.
Mais elle : « O Grecs divins, à ce vieillard auguste Le laurier d'Apollon serait un don plus juste. » Et, marchant vers l'aveugle : « Oh 1 si tu n'es pas dieu Et si tu n'as pas droit à nos autels en feu, Laisse que, pour ton chant inspiré des Charités, Je te rende, ô vieillard, le prix que tu mérites. » Et le laurier orna l'aveugle aux cheveux blancs. Et le peuple admirait.
Enfin, le cercle de l'épreuve est parcouru et l'expiation consommée :
Au seuil d'un autre monde où la route s'achève, Dieu fait souffler sur nous un vent qui nous enlève. Et l'homme, enfin tiré de la nuit et du mal. Joyeux et pur s'éveille au sein de l'Idéal.
Avec le troisième livre, nous pénétrons dans ce que le poète nomme l'Olympe on le Ciel^ et nous assistons au spectacle de V union de Psyché ou de l'âme humaine avec Dieu dafis une autre vie. « Laisse-nous l'amener», lui avaient dit les Grâces suppliantes,
Laisse-nous l'amener, nous, les Grâces ses sœurs; Nous, tes plus purs rayons; nous, filles du sourire. Du regard complaisant que cette âme a vu luire Quand du jeune univers tu lui faisais le don, Quand tu jugeais ton œuvre en disant : Tout est bon ! Nous trois qui, par la main nous tenant sur tes traces, Secouons des parfums en tous lieux où tu passes ; Qui, doucement, vers toi guidons les suppliants ; Qui des belles vertus te présentons l'encens ; Nous, de tes dons sacrés les fidèles courrières. Par qui la Pitié sainte et les chœurs des Prières
Au mode lydien ont cadencé leur chant
Nous par qui l'âme, aux yeux, brille à travers le corps.
Par qui tout est rangé sous la loi des accords.
Qui revêtons le bien de la beauté suprême :
Nous, les trois Charités, qu'on admire et qu'on aime!
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A défaut des citations qui précèdent, les titres seuls du poème révèlent déjà clairement le secret dessein de V. de Laprade de renouveler, par la puissance d'une interprétation chrétienne, l'antique légende hellénique dont il reprend l'idée et élargit le cadre.
M. A. Philibert-Soupé, le successeur de V. de Laprade dans la chaire de littérature française de la Faculté des Lettres de Lyon, écrivait à ce sujet, au lendemain de la mort du poète :
« L'apologue de Psyché q.sX une des plus charmantes fictions de l'antiquité. A vrai dire, on en ignore la véritable origine. Peut-être appartenait-il à ces Fables Milésiennes^ attribuées à Aristide de Milet, traduites en latin par Sisenna, contemporain de Sylla, et imitées par Apulée, au ii^ siècle après Jésus-Christ. En tout cas, c'est celui-ci qui l'intercala dans son roman licencieux de VAne d'Or^ où il forme avec le reste de l'ouvrage la plus gracieuse des disparates. Les uns y ont trouvé une espèce d'allégorie pythagoricienne ou platonicienne, qui probablement avait sa place dans les mystères secrets ; d'autres y ont cherché une certaine analogie avec le type de l'Eve biblique ou avec celui de la Pandore d'Hésiode; la plupart se sont contentés d'y voir un des plus agréables récits que la mythologie hellénique nous ait laissés.
« Si l'Egli^p l'avait adopté, en l'interprétant, au po'iic qu'il a été représenté souvent sur les tombeaux chrétiens de la première époque ; si saint Fulgence, évêque de Garthage au vi^ siècle, en a dégagé le sens mystique; c'est uniquement au point de vue poétique
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que Raphaël en a tiré de nombreux dessins et ses fresques de la Farnésine ; que Corneille, Molière et Quinault, avec le concours du musicien Lulli, y ont puisé le sujet d'une tragi-comédie à spectacle ; que La Fontaine l'a transformé en un spirituel roman, mêlé de prose et de vers -, que Canova l'a figuré en marbre; que, de nos jours, on l'a remis plusieurs fois au théâtre sous des formes diverses. Au xvi^ siècle, Calderon de la Barca l'avait pris davantage au sérieux dans un de ses Actes sacramentaux^ et assez récemment, l'abbé Pron en a donné aussi un commentaire philosophique. « (i)
Avant tout assurément, c'est un poème que V. de Laprade s'est proposé de faire ; mais ce poème, il Ta fait intentionnellement philosophique et ce serait s'y mal prendre pour le juger de ne point admettre d'abord que le penseur a cherché à s'y faire une place au moins aussi large que le poète. La philosophie n'y vient pas seulement en effet, comme un souffle d'en haut, soutenir la composition et la rendre vivante et pittoresque; elle en est l'âme, et nous n'avons à apprécier rien moins qu'une véritable thèse de philosophie.
Cherchons donc à préciser les influences qui agirent alors sur V. de Laprade. Débuter en effet dans
(i) Article publié dans \q Salut Public de Lyonàn 14 décembre i883.
Cf. l'intéressant et instructif travail publié par M. Maxime Collignon, aujourd'hui professeur à la Sorbonne : Essai sur les monuments grecs et romains relatifs au Mythe de Psyché (Thèse de Doctorat), i vol. in-8°, 161 p.; Paris, E. Thorin, 1877-
On connaît aussi la délicieuse musique de Psyché, d'A. Thomas,
la haute poésie par une œuvre de ce genre était un coup d'audace : outre que la métaphysique et l'allégorie en devaient rendre l'exécution malaisée, c'était s'engager sur une route où il n'est pas facile de solliciter l'attention publique ni de conquérir des suffrages. Mais le poète était de ceux qui vont droit devant eux, dans la loj^auté absolue de leurs convictions. Ses aspirations intimes, les problèmes qui s'agitaient dans son intelligence, les solutions qu'il en entrevoyait, tout cela il prétendait le dire avec la sincérité d'une âme moins éprise de la popularité que curieuse du vrai.
Or, depuis dix ans, c'est-à-dire depuis le Jour où il avait rencontré l'abbé Noirot, V. de Laprade n'avait cessé de creuser les grandes questions de la psj^chologie et de la morale sur lesquelles cet admirable maître excellait à ouvrir devant son jeune auditoire de magnifiques aperçus. Mais autant l'étude de ces problèmes pouvait se poursuivre utilement sous sa discipline et son regard, autant il pouvait être dangereux, pour certaines natures- douées d'une imagination vive, d'en pousser isolément trop loin la recherche et d'en vouloir, à tout prix, trouver le dernier mot. Cette nuance, dans l'enseignement philosophique de l'abbé Noirot a été très pertinemment indiquée par l'un de ses anciens élèves : « Si la conclusion pratique de l'enseignement de l'abbé Noirot, a dit M. Heinrich, était une lumineuse démonstration de la vérité des idées chrétiennes, ce ferme et judicieux esprit, en analysant avec une rare finesse les divers
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systèmes de philosophie, marquait avec une extrême sagacité dans chacun d'eux la part, quelquefois minime, de vérité, grâce à laquelle ils avaient pu séduire l'intelligence humaine. Il établissait ainsi deux idées qui lui étaient chères : d'abord, cette passion innée de nos âmes pour la recherche du vrai; en second lieu, cette loi miséricordieuse de la Providence qui, en laissant, dans le domaine de nos pensées, un vaste champ libre aux écarts de l'intelligence, renferme cependant l'erreur en des bornes qu'elle ne peut franchir et la force, par ses propres aberrations, à démontrer, ne fût-ce que par Tabsurde, et les effets salutaires et la puissance de la vérité. Cette méthode, exempte de tout péril pour ceux qui faisaient, comme lui, de la grande métaphysique chrétienne du xvii^ siècle et de la philosophie des Pères le point fixe de comparaison d'où résultait, dans les autres doctrines, le départ de la vérité et de l'erreur, pouvait peut-être dans les moments de crise traversés par une âme^ récojicilier un peu trop facilement les contraires (i). »
V. de Laprade, qui « adorait la philosophie » (2), traversait, en 1 840-41 , un de ces « moments de crise ». (1 était évidemment du nombre de ces a esprits jeunes et ardents qui se préoccupent des idées » et il allait en effet en parler, l'année suivante, dans une Revue locale (3). Toutefois, si son intelligence parut s'égarer
(i) G.-A. Heinrich, Op. cit., p. 23.
(2) Cf. ci-dessus, p. yS.
(3) Revue du Lyonnais, année '842, article sur M. Blanc Saint- Bonnet.
alors un instant dans le vague, ce fut moins pour s'être abandonnée à exagérer les conséquences du sage enseignement de son premier maître que pour s'être mise récemment à la suite d'un autre penseur dont les élans enthousiastes n'étaient malheureusement point appuyés sur des croyances assez solides. L'élève de l'abbé Noirot s'était laissé séduire par la poétique hardiesse des idées d'E. Quinet. Or, des trois œuvres de cet esprit supérieur, mais mal équilibré, Ahasvérus^ Napoléon^ Prométhée^ se dégageait, au milieu d'aspirations confuses, cette pensée que l'humanité est poussée par une force mystérieuse, à travers la succession des mythes et des symboles religieux, vers une ère de progrès indéfini et que le monde physique lui-même participe à cette sorte de glorification ou transfiguration. Les pierres, les arbres, toute la nature s'animait à sa voix pour former un concert qui, pour être parfois bizarre, n'était pas dépourvu d'une certaine grandeur. Avec cela du reste un amour sincère des hommes et un culte non moins sincère de la liberté. Si les saules, les cèdres, les cygnes, les lions, les sources et les fleuves parlent à l'envi soit entre eux, soit avec Psyché, pour lui faire arriver leurs conseils ou leurs louanges, c'est à l'école de E. Quinet que V. de Laprade conçut l'idée première de ces dialogues d'un genre nouveau.
Enfin, à côté et au-dessus de l'auteur d'Ahasvérus^ il f-.ut placer Ballanche, dont l'influence, plus immédiate encore, marqua plus fortement son empreinte dans le poème. V. de Laprade lui avait été présenté,
à Paris, en i835, et il avait reçu de lui l'accueil le plus paternel. Réunis par un commun amour de ces grandes choses qui se nomment la poésie, la philosophie, l'hellénisme, la liberté et la religion, ils se comprirent à demi-mot. Or, Ballanche, « le doux théosophe », comme l'appelait Sainte-Beuve, rêvait, lui aussi, pour l'humanité, une félicité sans bornes, laquelle, commençant dès ce monde par la lutte dans l'adversité, devait être acquise un jour au prix d'une victoire définitive. L'avenir, à ses yeux, correspondait au passé ; et, de même que l'histoire lui montrait l'âme humaine, sans cesse aux prises avec les conséquences d'une déchéance primitive, se relever cependant par une série d'expiations; ainsi, il l'entrevoyait désormais, régénérée et innocente, après une nouvelle série d'épreuves. En d'autres termes, il croyait de toute son âme à la perfectibilité indéfinie de l'homme, et il s'essayait à concilier, pour la démonstration de sa thèse, les mythes de la Grèce avec les dogmes du christianisme.
C'est donc de Ballanche surtout que procède ici V. de Laprade : c'est de ses doctrines, si proches de celles qui lui souriaient à lui-même, que P^c/ze devait presque fatalement sortir. Aussi, l'analogie qui existe entre l'idée-mère du poème et la donnée fondamentale des compositions philosophiques de Ballanche n'at-elle échappé à personne. L'identité des vues les avait d'abord rapprochés. Le lien des affinités morales les unit dès lors encore davantage. Bientôt, ils se devinrent réciproquement nécessaires. Ballanche le fit
entrer de plain pied à l'Abbaye-au-Bois où, à côté d'une femme qui fut la grâce incarnée, trônait le père de la littérature moderne. C'est ainsi que chaque jour s'accrut leur intimité en même temps que s'élargissait, pour V. de Laprade, le cercle des relations d'élite et que sa renommée allait grandissant.
Le public avait généralement accueilli l'œuvre avec une faveur marquée et les critiques l'avaient louée presque sans réserve.
« Le poème de M. de Laprade, écrivait Joseph Autran, est une œuvre très belle et digne d'attirer l'attention de tous ceux pour qui Tart n'est pas une chose vaine. M. de Laprade, très jeune encore, est bien heureux de débuter par un pareil livre. Les grands poètes seuls se révèlent ainsi et les plus illustres de nos contemporains n'ont pas mieux commencé. M. de Laprade possède toutes les qualités qui constituent le véritable poète : une âme passionnée, une imagination fertile et neuve, un esprit juste, une raison élevée. Il a de plus ce qui manque à beaucoup, un sentiment exquis de la forme. Pour nous, c'est avec un vrai bonheur que nous avons écrit ces lignes. On est toujours si heureux, dans ce siècle d'œuvres avortées et d'organisations mesquines, de pouvoir saluer à l'horizon "n grand lulent qui se lève. » (i)
(i) Le. Sud, du 9 octobre 1841. — Dans la maison démolie, J. Autran a raconté la joie que cet article causa à V. de Laprade. Un matin, quelqu'un frappe à sa porte. « J'ouvris, dit-il, et un jeune homme entra, un beau jeune homme à grande barbe, à l'air inspiré, à la figure homérique. — Je suis M. de Laprade. J'ai lu votre article et j'ai
« Ce qu'il y a d'excellent dans ce poème, disait de son côté M. J. Demogeot, c'est la couleur poétique, c'est le style. M, de Laprade a fait un immense progrès. Séduit d'abord par la versification brillantée et diffluente que les jeunes écrivains avaient mise à la mode, il avait, quoique avec plus de talent, fait d'abord comme tout le monde. Avec Psyché, il revient à la sévérité du dessin antique : point de redondances ni de phrases, rien de vague ni d'ambitieux. » (i)
« Il n'a manqué, observait à quelques mois de là le critique littéraire de la Gaiette de France^ il n'a manqué à ce jeune poète qu'un public moins distrait et une époque plus détachée des choses matérielles pour obtenir un de ces succès qui appartiennent à une pensée riche et féconde, soutenue par un vrai talent. L'auteur a compris, mieux que ses devanciers, ce m3^the spiritualiste et il a rendu chrétienne cette vieille fable du paganisme, qui n'est peut-être qu'une corruption de la tradition de la Genèse » (2).
Ajoutons, avant de formuler nous-même notre appréciation sur le poème, que Fauriel en était «charmé » (3); que Villemain le nommait « un poème
pris le bateau du Rhône pour venir vous en remercier. — Là-dessus, je mis ma main dans la sienne et, depuis ce jour-là, nos deux mains ne se sont plus quittées. »
(i) Le Rhône du 12 novembre 1841.
(2) Galette de France du 14 juillet 1843, supplément.
(3) Fauriel expliquait ainsi la raison de ce charme : « Ce poème est une des plus belles choses qui ont paru en Europe depuis vingt ans. » — C'est à peu près ce que disait de son côté une femme d'esprit, la princesse Belgiojoso : « Ce poème est le plus beau de notre langue... 11 est impossible de faire mieux et presque impossible de faire aussi bien. »
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idéal » ; que Cousin s'écriait : « Un des plus médiocres vers de Psyché vaut mieux que tout ce qui s'écrit de notre temps » ; que Brizeux sollicitait le plaisir de rencontrer l'auteur; que Déranger enfin lui écrivait : « Permettez, monsieur, qu'un vieux chansonnier se réjouisse aussi de votre apparition. Vous avez pris la poésie de haut et le vulgaire des lecteurs ne sentira peut-être pas d'abord tout ce qu'il y a d'élevé dans vos idées et dans votre style ; ce style nous ramène à une école plus sage, sans être pourtant un retour exagéré vers notre ancienne manière. Votre pensée philosophique sait renouer l'alliance avec la Grèce antique sans rompre avec le grand principe du progrès dont les modernes se glorifient. Tout cela, monsieur, est d'un esprit trop distingué pour ne pas faire espérer de votre avenir une suite d'ouvrages aussi bien pensés que bien écrits. Vos vers ne seront pas que des vers, et les bons vers vous paraîtront toujours préférables aux beaux vers , chose pourtant rare. » (i)
Ce qui frappe d'abord, dans Psyché^ c'est que l'œuvre, bien qu'écrite en 1840, en plein règne de romantisme et en pleine résurrection du moyen-âge un peu partout, fait un hardi retour à la mythologie grecque oubliée depuis Aiiùié Chénier et rendue ridicule par l'usage maladroit qu'en avaient fait les rimeurs du premier empire. D'autre part, l'auteur s'y
(i) Lettre date'e de Passy, 4 octobre 1841.
arrache aux tendances (i) qui, prévalant alors, entraînaient tous les jeunes poètes dans les sentiers rebattus de la poésie intime, rêveuse et mélancolique où l'on parle beaucoup de soi, mais peu ou point de l'humanité. Son œuvre, tout impersonnelle, au meilleur sens du mot, reposa l'attention publique, trop longtemps sollicitée et partant fatiguée par la poésie personnelle et élégiaque. Enfin, c'était une grande nouveauté que d'imprimer à un poème un caractère à la fois aussi symbolique et aussi philosophique. V, de Laprade osait le premier, à cette date, introduire dans la
(i) Un critique délicat doublé d'un savant, M. Constant Martha, professeur à la Faculté des Lettres de Paris, a, dans un récent volume, décrit, avec une rare justesse, ces tendances aujourd'hui encore persistantes. « Le principal défaut de la poésie contemporaine et qui résume tous les autres, dit-il, c'est la vague personnalité de l'auteur. Dans tous les livres de vers, qu'ils soient tristes ou gais, graves ou légers, il n'y a qu'un personnage, qu'un héros qui occupe la scène et qui parle tout le temps en son nom, le poète lui-même. Cette espèce de monologue a pu paraître intéressant d'abord, quand cela était nouveau, hardi, étrange, quand la personnalité de l'auteur était puissante, lorsque, par des artifices non encore connus et percés à jour, une vaste clientèle d'amis se donnait le mot pour faire au poète un rôle de révélateur et de prophète. Aujourd'hui le charme est rompu. Il n'est pas donné à chacun de fixer l'attention de tout un pays sur ses oracles, et de tenir, comme le Jupiter olympien de Vlliade^ le monde suspendu à sa chaîne d'or. Il y a même, à la longue, quelque chose de risible dans cette procession de poètes se succédant les uns aux autres, voulant tous jouer ce même rôle, ce rôle unique, racontant chacun à son tour ses petites infortunes inconnues, ses petites espérances, ses petites colères, et ne remplissant le théâtre qu'il s'est construit que de lui-même. Le public est-il vraiment coupable s'il ne s'arrête pas, pour la millième fois, devant les mêmes confidences? C'est bien le cas de dire avec Beaumarchais ce fin appréciateur de tout ce qui peut réussir : « Rien n'est plus insipide que ces fades camaïeux où tout est bleu, où tout est rose, où tout est l'auteur, quel qu'il soit. » — La Délicatesse dans l'Art, p. 214, 21 5.
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poésie la philosophie de l'histoire, les théories sociales, la préoccupation de l'ensemble de la marche des choses humaines et de leur harmonie. Ce qu'avait incomplètement essayé E. Quinet, dans le genre bâtard d'un poème en prose, Ahasrérus, il le fit avec succès. D'aucuns cependant lui reprochèrent de l'avoir tenté. « Si j'osais, lui écrivait notamment Béranger, je vous dirais de vous défier un peu de la tendance métaphysique. » D'autres furent plus explicites encore : « Sans fronder aucunement le libre arbitre de V. de Laprade en matière poétique, disait-on dans y Artiste^ on peut ne point approuver cette forme nuageuse du mythe, dont il fait l'enveloppe parfois peu transparente de sa pensée. Le mythe littéraire est une importation allemande. Je crois cette forme nébuleuse essentiellement antipathique au caractère de notre littérature. « (i) D'autres enfin se plaignirent que cette philosophie et ce symbolisme avaient rendu le poème « monotone » et en avaient fait disparaître tout « l'intérêt épique (2) », ou encore — détail plus grave — qu' « il y circulait une certaine passion molle et sensuelle, qui entraîne et qui charme, mais qui n'est pas saine pour le cœur, pas plus que ce paganisme allégorique et à demi voilé n'est salutaire pour l'intelligence. » (3)
Ce dernier reproche est le plus grave qu'on ait
(i) V Artiste, Revue de Paris, 7 mars 1847.
(2) Louis AUoury, dans les Débats du 10 octobre 1843.
(3) Article de M. A. du Boys, dans V Assemblée nationale du 1 3 fe« vrier i853.
articulé contre l'œuvre de V. de Laprade, avec celui de « panthe'isme », dont le nom a également été prononcé.
Mais j'ai hâte de dire que ni l'un ni l'autre n'est juste. Ces vers de Psyché « cadencés sur un mode religieux, larges, amples, à plis tombant réguliers comme la robe d'une vierge de Panathénées (i) », ne sont en effet ni une concession au romantisme contemporain, ni une de ces peintures dangereuses qui portent l'inquiétude dans l'imagination et jettent le trouble dans les cœurs, ni, comme l'insinuait G. Planche en visant l'héroïne même de Tœuvre, « une émanation du grand être au même degré que tout son poétique entourage » (2).
Rien ne contredit plus énergiquement le panthéisme que les idées d'épreuve et d'expiation. Or, le poème en est rempli. D'autre part, l'idée de réparation, laquelle n'est pas moins opposée aux doctrines panthéistes, n'a rien de commun avec les vagues évolutions d'un être infini.
Le seul tort de V. de Laprade est de nous avoir montré, dans la conclusion du poème. Psyché glorifiant sa faute et sa chute, et s'applaudissant à la fois de son orgueil et de sa désobéissance. Cet orgueil, dont
tout est né,
puisqu'il n'est, dans la pensée du poète, que le désir
(i) Poésies de Jean Tisseur, p. xxxi.
(2) Revue des Deux Mondes, i5 janvier i856.
de tout connaître et que l'aspiration vers les sommets, demeure ne'anmoins impuissante à faire trouver à l'âme le beau et le bien. Ce qu'il faut de toute nécessité à l'âme, pour son relèvement et son rachat, c'est le secours suprême du divin Médiateur. En ne le faisant point apparaître au dénouement, après avoir fait pressentir sa venue dans l'introduction et les développements eux-mêmes de l'œuvre, V. de Laprade en a rompu l'harmonie et il l'a privée de son plus sérieux élément de perfection.
Mais ces réserves n'empêchent point que le poème ne soit essentiellement spiritualiste. Psyché reste, malgré tout, une œuvre d'art et de chaste pensée, et V. de Laprade, en assimilant son héroïne à une vierge chrétienne, a pénétré, comme Albert Durer, le sens mystique et l'angélique pureté de cette âme. L'élève préféré de l'abbé Noirot n'a point forfait, et s'il a semblé s'engager çà et là sur les routes qui mènent au panthéisme, il ne s'y est ni attardé, ni égaré : pour avoir paru prêter trop complaisamment l'oreille aux doctrines de E. Quinet ou aux théories de Ballanche, il n'a pas oublié cependant les sages leçons de son premier maître. C'est ce qu'exprimait plus tard très heureusement M. Cuvillier-Fleury, dans un article des Débats (19 décembre i852) : « Quand M. de Laprade, au début de sa Psyché^ invoquait les grâces profanes; quand, pressant sous ses doigts les fruits savoureux de l'antique sagesse, il cherchait à en exprimer les sucs fortifiants et le sens caché sous d'ingénieuses fictions; quand il préludait ainsi à ses
chants évangéliques, // était déjà^ bien que sur un sol moins ferme et avec des guides moins sûrs, le poète éminemment religieux d'aujourd'hui. Sa Psyché est le poème de l'âme. Le poète est encore plein d'idées mythologiques; il est déjà croyant. Sa lyre est païenne, son cœur est chrétien. Il interroge quelquefois; il ne doute jamais ! »
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