‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 26 sur 51 · CHOSES ET AUTRES · texte numérisé non relu

CHOSES ET AUTRES

Pendant que Victor de Laprade attire l'attention et conquiert les suffrages des esprits d'élite et qu'il entre ainsi de plain-pied dans la gloire, jetons un coup d'oeil sur le chemin parcouru depuis dix ans et complétons maintenant certains détails sur lesquels les exigences du récit ne nous ont pas permis de nous attarder.

Il avait perdu, en i83i, sa grand'mère maternelle, M™^ A. Chavassieu, celle-là même qui lui avait relu si souvent la lettre de son mari marchant au supplice.

Vers le même temps, sa famille et, en particulier, son père, le D"" Richard de Laprade, avaient trouvé l'occasion de prouver une fois de plus que, dans les âmes bien nées, l'affection survit au malheur. J'ai raconté déjà comment les Ordonnances de juillet avaient réduit à néant les espérances de celui-ci et de M. de Ghantelauze à son endroit. J'ai dit aussi com-

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ment le dernier garde des sceaux de Charles X avait été arrêté, dans sa fuite, près de Tours. Traduit avec ses collègues du ministère Polignac, devant la cour des pairs, il fut condamné comme eux à la prison perpétuelle. C'est en vain que le D"" de Laprade remua ciel et terre pour sauver son ami ; c'est en vain qu'un avocat l3^onnais, jeune encore mais déjà célèbre, M. Sauzet, plaida avec une éloquence si entraînante que les pairs, au témoignage de Louis Blanc, quittèrent leurs sièges et vinrent féliciter l'orateur ; la Cour, inquiète de l'agitation sourde qui régnait dans la capitale et dans le pays, crut devoir sévir. Mais soit pendant sa détention, soit dans la retraite où il passa les vingt-deux dernières années de sa vie, après que l'amnistie de iSSy l'eût rendu à la liberté, M. de Chantelauze put apprécier toute la loyauté de caractère et toute la générosité d'âme de son vieil ami et compatriote le D^ de Laprade.

La respectueuse affection qui unit Victor de Laprade à Ballanche ne fut ni moins vive ni moins fidèle : j'aurai bientôt l'occasion de le montrer. Je rappellerai seulement ici le portrait que traçait de lui Lamartine à la date même où Ballanche introduisait le jeune homme à l'Abbaye-au-Bois et où ce dernier s'inclinait devant le majestueux silence de Chateaubriand :

« Il était, dit l'auteur des HarmoJiies, grand, élancé, la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par beaucoup de

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voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une expression géne'rale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression, c'est-à-dire la physionomie d'un jeune homme qui écoute les voix célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du doux feu de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se répand sur les choses visibles d'ici-bas.

« Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer, par la lenteur de l'écho, la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi du fond de sa poitrine ; il faisait involontairement penser : Ce jeune homme a un grand abîme en lui ; le creux de son âme ne peut être comblé par les pierres du chemin ; il y faudra jeter Vinjîni^ Dieu^ V amour ^ la poésie^ ces trois choses sans mesure!

« Après les quelques mots d'accueil rapidement échangés, tout fut dit entre nous : on ne pouvait être longtemps banal avec ce jeune homme. Nous nous serrâmes les deux mains, qui ne se desserrèrent jamais plus. » (i).

(i) Souvenirs et Portraits, T. III. — On remarquera que les derniers mots de Lamartine sont à peu près les mêmes qu'avait trouvés J. Autran, dans une circonstance identique, pour décrire ses impressions. — Cf. ci-dessus, p. 171.

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Telle fut l'impression produite par le jeune homme lorsqu'il vint saluer Lamartine à Saint-Point. M. Fr. Coppée fait justement observer, à ce propos, qu'il y a, dans ces lignes magistrales, plus qu'un portrait idéalisé du poète :. il y a, dit-il, la définition même de son genre poétique.

Aussi bien, cette même impression, il la produisait partout. Il l'avait produite à Aix, parmi les membres du « petit cénacle », et il la produisit à Paris dans les sociétés d'élite où il ne tarda pas à être reçu à bras ouverts.

Toutefois, avec ses amis intimes, ce n'était pas seulement cette « modestie » ni cette « expression générale mélancolique » qui lui conquérait toutes les sympathies -, c'était, par surcroît, je ne sais quel abandon délicieux, quel talent de causeur, quelle souplesse d'esprit qui prêtait un charme infini à ses relations et qui faisait vivement désirer sa présence. Plus tard, par exemple quand Victor de Laprade apparaissait, ne fût-ce qu'en passant, au café d'Orsay, c'était une véritable fête pour le groupe de choix qui s'y donnait rendez-vous chaque jour : tous les spirituels frondeurs qui formaient ce groupe, Chenavard, Préault, E. Chauffard, les deux Grenier, Hetzel, Saint-René Taillandier, L. de Gaillard, pour ne citer que les plus connus, étaient ravis de le revoir et de sentir sa verve inépuisable aiguiser leurs gais propos.

A Lyon, vers i835, de jeunes étudiants catholiques, Ozanam, de la Perrière, Alday, H. Peut et quelques autres avaient fondé une conférence dont

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les réunions animées offraient un vif intérêt. V. de Laprade, comme son ami B. Tisseur, assista maintes fois aux discussions moitié religieuses, moitié politiques et sociales de ses camarades. Mais l'un et l'autre, il faut bien le reconnaître, étaient encore plus friands de solitude que d'éclat; la causerie à mi-voix sous un arbre, en pleine campagne, leur agréait plus que les délibérations éloquentes de la petite assemblée. Aussi s'échappaient-ils volontiers de la ville et venaient-ils trouver, à quelques kilomètres de Lyon, un de leurs anciens camarades de philosophie sous l'abbé Noirot, M. Blanc Saint-Bonnet, près de qui toutes les joies de l'amitié, de Tétude et de la belle nature étaient à plaisir réunies. « La maison se trouvait située tout proche d'un des points élevés de cette chaîne de montagnes qui domine à l'ouest notre plaine lyonnaise, nos deux fleuves et, au-delà, le Dauphiné Jusqu'aux Alpes. On y avait la solitude, les bois, les horizons immenses. Tandis que Laprade, fidèle à sa pente, y composait l'ode : A tm grand arbre (i).

(i) Pendant un autre se'jour de V. de Laprade chez son ami, au mois de juin 1844, il écrivit la belle pièce intitulée : Le Baptême de la Cloche, qui parut dans la Revue indépendante du 10 octobre, et dont je rappellerai quelques vers ;

Monte à la tour sonore, ô reine des cantiques! Re'pands les grands soupirs de ton sein débordant! Dieu touchait d'un feu pur les lèvres prophétiques : Il t'a fait naître aussi dans les charbons ardents

Ta voix, c'est la voix des hommes agrandie ;

Leurs sueurs ont coule' pour fondre ton métal ;

C'est leur esprit qui parle avec ta mélodie;

Ton front reçut, comme eux, le baptême natal

Barthélémy Tisseur, suivant la sienne, y cherchait la tempête et rapportait cette pièce :

Venez! Nous monterons sur la montagne aride Pourvoir bondir l'orage en son domaine vide : Nous verrons de si près la couronne d'éclairs De cet esprit de Dieu qui marche sur les airs, Qu'il faut que le feu prenne à notre chevelure.

« Jean Tisseur faisait partie des rendez-vous dans cette demeure fraternelle où tous étaient jeunes, tous confiants. Quelles belles heures ils y passèrent ! C'était comme une vision de ce phalanstère dont ils faisaient souvent le rêve — il ne s'agissait pas de fouriérisme, — phalanstère où l'amitié était le principal w (i), avec le culte des lettres et de l'art en plus.

Quant au maître de céans , Blanc Saint-Bonnet, c'était un philosophe de vingt ans, tout plein encore du souvenir des leçons recueillies au collège sous cet habile « accoucheur )) d'intelligences dont j'ai déjà longuement parlé (2), et qui tout dévoué aux idées chères alors à ses amis, s'essayait à réduire en un corps de doctrine et à faire passer, en quelque façon, à l'état scientifique leur poétique philosophie encore un peu bien indécise dans les lignes principales et dans les contours. L'ouvrage en trois volumes qu'il publia, sous ce titre : De V Unité spirituelle^ ou de la Société et de son but au-delà du temps (1841), révèle chez lui non seulement une imagination brillante, de sérieuses

[\) Poésies de B. Tisseur, p. cxiii.

(2) Voir plus haut, p. 63, sq.

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aptitudes métaphysiques et une réelle originalité de vues, mais encore la préoccupation arrêtée de tenter la réconciliation, si désirable et après tout si facile, de la raison et de la foi. Cette tendance à rapprocher la philosophie de la religion est assez caractéristique à cette date pour être signalée. Malheureusement, il y a parfois beaucoup de place entre les intentions et les faits, tout aussi bien qu'entre la coupe et les lèvres, et, malgré les visées spiritualistes de l'auteur, tout n'est point acceptable dans son œuvre. V. de Laprade en fit une sérieuse. étude dans un article de la Revue du Lyonnais; il s'y montra aussi habile juge des conceptions métaphysiques que critique élégant. Du même coup, il payait aussi la dette de l'amitié, d'une amitié profonde et sincère dont les liens, que tout devait rendre durables, se détendirent cependant après 1848, alors que le (f doux philosophe de l'amour », comme il appelait Blanc Saint-Bonnet , poussant à l'extrême ses préoccupations spiritualistes, devint le bizarre théocrate que l'on sait et se constitua le philosophe en titre de V Univers. Jamais V. de Laprade ne put se résoudre à lui voir mériter ni accepter les louanges de Louis Veuillot : aussi, cessèrent-ils peu à peu de se voir. Mais n'anticipons pas.

Je l'ai dit : c'est sous les grands arbres séculaires du manoir hospitalier de Saint-Bonnet que notre Jeune poète chanta l'ouverture de la belle symphonie qui, sous ce titre : Le poème de V arbre ^ commencera plus tard le deuxième livre des Odes et Poèmes.

« Aucune analyse, remarque M. Coppée, ne vaut

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la vue d'un chef-d'œuvre »; aussi, ajouterai-je avec lui que (( l'éloge doit faire ici place à la citation.» Je transcrirai donc en entier cette pièce : A im grand arbre^ puisque aussi bien M. Coppe'e lui a fait les honneurs de la lecture publique, en séance solennelle, à l'Académie française et puisque, selon son témoignage, «ces vers impérissables » sont destinés à « rayonner dans le trésor des anthologies comme les planètes dans le ciel d'une nuit étoilée» :

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