‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 27 sur 51 · A UN GRAND ARBRE · texte numérisé non relu

A UN GRAND ARBRE

L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais ; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.

A la croupe du mont tu sie'ges comme un roi ; Sur ce trône abrité, je t'aime et je. t'envie ; Je voudrais échanger ton être avec ma vie Et me dresser tranquille et sage comme toi.

Le vent n'effleure pas le sol où tu m'accueilles ; L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler ; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler. Comme une eau lente, à. peine il fait gémir tes feuilles.

L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil ; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.

L'éternelle Gybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois ; Au commun réservoir en silence tu bois, Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.

Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adoré! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré.

Ah ! moi je sens qu'une âme est là sous ton écorce : Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu ; Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu ; Ton immobilité repose sur ta force.

Salut ! Un charme agit et s'échange entre nous.

Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature;

Un esprit revêtu d'écorce et de verdure.

Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux.

Verse à fiots sur mon front ton ombre qui m'apaise ; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser; Que j'existe un moment sans vouloir ni penser; La volonté me trouble et la raison me pèse.

Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute Et tu n'as jamais su ce que le plaisir coûte; Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur.

Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve,

Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli;

Dieu même ne peut rien sur le temps accompli ;

Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve.

Le chêne a le repos, l'homme a la liberté...

Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines?

Obéir, sans penser, à des forces divines,

C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté.

Verse, ahl verse dans moi des fraîcheurs printannières, Les bruits mélodieux des essaims et des nj.ds. Et le frissonnement des songes infinis ; Pour ta sérénité, je t'aime entre nos frères.

Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien ;

Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses;

Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses.

Si mon cœur recelait toute la paix du tien ;

Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure, Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui sur ton front touffu re'pandent le murmure !

Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal; Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse; Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Ecouter ce silence où parle l'idéal.

Nourri par la nature, au destin résignée, Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver, Sans trembler devant lui, comme sans le braver. Du bûcheron divin j'attendrais la cognée.

Mais si l'amitié de V. de Laprade et de Blanc Saint-Bonnet eut une éclipse, jamais il n'en alla de même entre lui et Barthélémy Tisseur. Toutefois, vers 1840, l'entente était parfaite dans le petit cénacle. Blanc Saint-Bonnet travaillait alors à son grand ouvrage et s'efforçait de démontrer cette double vérité que la loi de l'Etre éternel est l'amour et que la loi de l'homme est la même que celle de Dieu ; d'où cette conséquence que la morale n'est qu'une déduction logique de l'ontologie de l'amour. Pratiquement, ces jeunes gens rêvaient l'établissement d'une sorte de religion de l'amour dans laquelle Laprade était le pontife créateur des rites, Barthélémy Tisseur, l'inspirateur caché, et Blanc Saint-Bonnet le théologien. L'âme de ce culte n'était autre que l'exaltation de la poésie et de l'amour, en toutes ses manifestations, amitié, sympathie, fraternité.

En même temps, dans l'esprit de V. de Laprade, on posait là les bases de ce qu'il appelait la « grande

Ecole lyonnaise », de laquelle devaient à la fois sortir une grande philosophie sociale^ une grande philosophie de l'art et de grands poèmes^ une Ecole restant fidèle au caractère même de la cité, qui, de Gerson à Ballanche, s'est distinguée toujours par l'esprit de tendre charité que ses premiers apôtres lui apportèrent comme la tradition fidèle du disciple bien-aimé. Cette préoccupation d'Ecole leur tenait à cœur à tous ; le nom en revient à chaque instant dans leurs lettres. Quand, en 1842, Barthélémy Tisseur se couvrait de gloire, dans ses cours à l'Université de Neuchàtel : « Mon cher ami, lui écrivait aussitôt V. de Laprade, vous êtes un géant : c'est vous qui porte\ maintenant haut et ferme la bannière de la grande Ecole lyon- 7iaise. Vous accomplissez des travaux cyclopéens, avec la force et l'exactitude d'un dieu. Vous méritez, à votre retour, d'être reçu sous un arc de triomphe. Si la grande Ecole avait de l'argent, elle irait vous chercher à dix lieues de Lyon, en chaise de poste, afin d'entrer avec vous dans la cité maternelle ! » Les pieux biographes de Barthélémy ajoutent : « Son cœur appartenait tout entier à ses amis de la grande Ecole^ à son frère, à Laprade, qui étaie?it son courage. »

V. de Laprade le lui rendait avec usure. C'est lui qui, par ses chaudes recommandations, avait en partie fait aboutir la nomination de son ami à la chaire de littérature française de la petite Université de Neuchàtel, en 1841. Cette chaire se trouvant vacante, M. Guillebert, le président du Conseil académique,

igO LA VIE ET LES ŒUVRES

s'était adressé à Ballanche, dont l'autorité était considérable Outre-Rhin, pour qu'il voulût bien l'aider dans le choix d'un titulaire : « Nous voudrions en tout point, lui écrivait-il, un homme qui eût vos tendances », sauf à ajouter : « mais qui eût aussi des opinions essentiellement conservatrices. Un protestant serait hautement préféré. » V. de Laprade se trouvait alors à Paris et y voyait fréquemment Ballanche, qui s'ouvrit à lui de cette proposition. Il parla avec enthousiasme de son ami, et le nom de B. Tisseur envoyé incontinent par Ballanche au président du conseil académique de Neuchâtel fut agréé aussitôt. Tisseur, avant de rejoindre son poste, passa quelques jours à Paris. Or, V. de Laprade y avait donné pour lui comme un mot d'ordre à tous les grands hommes qui daignaient l'admettre dans leur intimité; aussi, le jeune professeur trouva-t-il près d'eux non seulement le plus bienveillant accueil, mais encore — ce qui valait mieux en l'occurrence, — des encouragements et des conseils. Ballanche, J. Simon, Michelet, Quinet, J. Reynaud, V. Cousin le réconfortèrent à l'envi par leurs sympathies et dissipèrent ses dernières appréhensions. Cou-sin en particulier « lui imposa les mains en l'envoyant soutenir la bonne cause à l'étranger ». Et dans une autre lettre à ses frères, B. Tisseur ajoute : « On dirait qu'il prend et lui-même et les autres moitié au sérieux, moitié en plaisantant. Il m'a parlé de la grande Ecole lyoJinaise et finalement m'a dit avec solennité : M. Tisseur, faites-vous recevoir docteur et je me charge de votre

avenir. Entendez-vous, M. Tisseur, oui, moi je m'en charge. »

Fort de tous ces témoignages, B. Tisseur vint entreprendre, à Neuchâtel, l'énorme travail qu'exigeaient de lui, chaque semaine, quatre leçons ou conférences aux étudiants et deux cours publics. Chose étrange, ce rêveur cachait des trésors d'énergie qui lui permirent de se montrer, dès la première heure, à la hauteur de sa tâche et de justifier les belles espérances que Cousin, Ballanche, V. de Laprade et les autres avaient fondées sur son avenir. Celui-ci toutefois, malgré le succès des leçons d'esthétique et du cours public où le professeur avait parlé de Rousseau, d'A. Chénier, de Chateaubriand, etc., n'était pas sans garder certaine inquiétude sur quelque retour offensif des tendances de Tisseur à la rêverie et au doute de lui-même. C'est le propre de l'amitié, quand elle n'est pas que de surface, de vivre, de loin comme de près, avec ceux qu'on aime, de s'alarmer sans cesse, et, comme a dit La Fontaine, d'avoir peur d' « un rien. » Une longue lettre que V. de Laprade écrivait d'Aix à son ami, pendant l'hiver de 1 841 - 1 842, montrera comment il s'entendait à le prémunir contre ces tendances fatales, en même temps qu'elle achèvera de nous édifier sur les idées du poète au sujet de la grande Ecole lyonnaise. Il y raconte, avec tous les détails réservés aux adeptes, le pèlerinage qu'il vient d'accomplir à Sainte-Victoire, sauf à reprendre le même thème, mais en l'accommodant à l'intelligence des profanes, dans la pièce : Invocation sur la mon-

tagne (i), qu'il dédia également à son ami et dont voici les premiers et les derniers vers :

Sachez ce que j'ai dit pour vous sur la montagne, Ami, dont la pensée est partout ma compagne.

Ami, dont la pensée est partout ma compagne, Voici ce que j'ai dit pour vous sur la montagne.

Or, ce qu'il avait dit sur la montagne, il va nous le conter, avec son ivresse mystique, dans tout l'abandon d'une causerie par lettre. Celle-ci, on s'en convaincra très vite, est un hymne admirable à l'amitié. Il est impossible de ne pas être touché par ce qu'il y a d'ingénu, de grand et même de vrai dans ce rêve d'une prétendue religion de l'avenir, sous cette enveloppe de rites qu'on serait tenté d'appeler une bouffonnerie sublime, n'était la sincérité absolue de celui qui parle. « Ah! s'écrie à ce sujet, M. Alexandre Tisseur, ah! ces poètes, quel pouvoir ils possèdent de créer les choses en se les figurant ! C'est un jeu, mais ils l'oublient; la chimère palpite et les rend heureux. » D'ailleurs voici le texte :

« Une promenade commencée seulement pour le Tholonet s'est transformée en course au clocher jusqu'à la cîme de Sainte- Victoire. J'ai eu, cette nuit, la fièvre et des palpitations; mais j'ai passé des heures solennelles. J'ai fait seul toutes sortes de choses semblables à celles que nous fîmes dans notre voyage de la Sainte-Beaume et que les hommes qui se prétendent raisonnables considéreraient comme des signes non équivoques

(i) Œuvres poétiques, t. I, p. 23i.

DE VICTOR DE LAPRADE igS

d'aliénation mentale. Mais je crois à la réalité de ce que les autres pensent n'exister que dans les vers, et, si je parle de Dieu et de la nature, c'est que je les sens et les aime tous les deux, là où ils sont. Tous les bons chrétiens qui se moqueraient de moi, vont bien en priant à certains lieux consacrés ; moi, je puis bien chercher Dieu là où il trône dans toute sa majesté, la sainte nature.

« J'ai commencé à prier, dès que j'ai été sur l'arête de la montagne, et j'ai cueilli des branches à chaque espèce d'arbustes qui croissent dans les fentes du rocher. J'avais, à gauche, la chaîne des Alpes; à droite, un magnifique soleil; tout autour de moi, le désert. J'étais enivré. Je me suis arrêté, un moment, dans les ruines du monastère, avant de gravir la pointe qui le domine. Là, comme dans une espèce de vestibule chrétien, dans lequel il fallait séjourner avant de s'élever jusqu'aux cimes de la religion de l'avenir, j'ai fait de grandes invocations chrétiennes. J'ai récité une multitude de Pater, à l'intention de toutes les choses et de tous les gens que j'aime, et puis j'ai grimpé religieusement jusqu'au sommet extrême de la pyramide. J'oubliais de vous dire que, dans les ruines de l'ermitage, sur la terrasse au midi, j'ai érigé un petit autel de trois pierres en l'honneur de la Sainte Trinité et de la Grande Ecole lyonnaise. En gravissant des pieds et des mains l'échelon suprême, je tenais mon cœur élevé vers le grand Dieu Amour.

« Arrivé sur le faîte, j'ai déposé un baiser à la pointe du rocher pour communier avec notre sainte mère la Terre et j'ai planté dans une fente un bouquet d'arbustes en le bénissant et en l'offrant à Dieu, en symbole de tout ce qui vit et végète et qui doit fleurir un jour dans son sein, à la cime de l'idéal. Puis, je me suis tenu debout et j'ai envoyé un baiser aux quatre points de l'horizon pour m'unir d'amour avec toute l'immense Nature. J'ai récité trois fois le Pater et j'ai fait trois grandes invocations de cœur vers l'immense Amour. J'ai ensuite magnétisé circulairement toute l'étendue et j'ai respiré, de toutes mes forces, l'air pur. Enfin, j'ai tendu successivement les mains dans la direction des lieux où vivent ceux que j'aime particulièrement et je suis redescendu avec lenteur en marchant du côté du nord. C'était la direction de Lyon et de Neuchâtel. Alors, l'accomplissement des rites a été fait dans votre unique pensée. J'ai aspiré les esprits vitaux qui affluaient sur le sommet de tous les points de l'immensité. J'ai absorbé en moi les

bruits, les rayons, les senteurs. J'ai fondu tout cela dans nîon âme, j'en ai centuplé ma vie et j'ai dirigé sur vous l'effluve magnétique. Il est impossible que vous n'en ressentiez pas quelque chose. Je vous ai envoyé tout mon courage, toute mon intelligence, tout mon amour. J'ai évoqué, conjuré toutes les puissances pour les concentrer en vous. Vous serez fortifié, ou l'amour n'est qu'un mot et nous sommes des insensés dans notre culte pour le Dieu bon et beau. Le pouvoir de la prière n'est pas mort avec les formules vieillies. Que les crétins du rationalisme nous contestent la prière elle-même; que d'autres crétins nous contestent le droit de la taire selon les grandes impressions de notre cœur, laissons-les dire et prions sur tous les tons, dans tous les modes ; prions éternellement, c'est-à-dire aimons. »

V. de Laprade ne se bornait pas à envoyer à son ami, des cimes de Sainte-Victoire «l'effluve magnétique de tout son courage, de toute son intelligence, de tout son amour » ; il lui faisait aussi, dans cette même lettre dithyrambique, un petit sermon bien pratique d'où il appert que l'on peut être un grand poète idéaliste et enthousiaste (i), sans cesser d'être un homme de sens très positif dans la conduite de la vie. « Perdez donc, mon ami, ajoutait-il en effet aussitôt, perdez l'habitude de ne vivre que dans l'impression du moment. Ce n'est pas seulement affaire de nerfs,

(i) Tout récemment encore, un savant de génie dont le nom tiendra une place d'élite parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité, M. Pasteur, prêchait aux jeunes gens V enthousiasme. C'était, le 17 mars 1886, dans la réunion solennelle de l'Association générale des étudiants de l'Université de Paris, et en présence d'un auditoire bien préparé à recevoir ses conseils : « Quelle belle chose, s'écriait-il que l'enthousiasme des jeunes gens ! Vous connaissez l'étymologie du mot (un dieu à l'intérieur). Eh bien ! dans les grandes occasions de votre vie, appelez à votre aide le souffle de ce Dieu qui, d'après les Grecs, commande les actions viriles ! » — Cf. l'Université, n° du 25 mars, p. 83, col. i.

mais aussi de volonté. Vous, le philosophe qui va le plus droit à l'absolu par les yeux de Tesprit, vous vivez toujours sous l'empire de ce qu'il y a de plus relatif. Maintenant que des devoirs impérieux vous forcent à régler vos journées, commencez une série d'habitudes différentes : mettez de l'ordre dans vos heures et dans vos affaires matérielles... Ecrivez toutes vos dépenses, n'allez jamais au café, mangez et buvez à des heures fixes, comme il convient à un honnête homme, et ne faites pas des relations stupides, comme il pourrait vous arriver malgré votre connaissance des hommes... Voyez au contraire tous ceux qu'il est convenable d'aborder dans votre position, parlez le langage de tout le monde, ne faites pas de modestie. Veuillez et vous pourrez : la volonté, c'est la grâce ; la grâce c'est l'amour. Nous aimons trop le i>eau et le vrai pour ?ie pas pouvoir. Je vous déclare que j'ai une foi profonde en vous. En vérité, je vous le répète, quand vous avez consacré de votre sanction une action ou un vers, le genre humain se lèverait en masse contre eux, que je nierais le genre humain. »

On s'attriste en pensant que la mort — une mort soudaine, et arrivée, nous le verrons, dans des circonstances particulièrement douloureuses — devait rompre bientôt les liens d'une si belle amitié.

Mais avant d'en venir à ce triste récit, je dois attirer l'attention sur les influences qu'un groupe littéraire, fort accrédité en ce temps-là, tenta d'exercer sur V. de Laprade. Un passage de la lettre qu'il adressait, en i836, à Elzéar Pin, m'y amène. « Je reçois tou-

jours, écrivait-il à son ami, je reçois toujours comme la parole de Dieu... une phrase de Sand. » Ce mot-là accuse, chez le poète, une singulière prédisposition à subir l'influence de cette femme, dont le superbe talent a été, en général, si mal employé. Aussi bien, nul poète ne fut, par nature, plus sensible que V. de Laprade à l'action des milieux. C'est un trait caractéristique dans son tempérament : ses poésies sont comme autant d'étapes marquées par ses liaisons. Déjà Psfché est éclose en partie à l'haleine de Ballanche. Désormais, G. Sand, P. Leroux et le groupe de la Revue indépendante marqueront leur empreinte dans VAge nouveau et dans plusieurs autres pièces, en attendant que l'influence de Chenavard l'enveloppe encore davantage; alors, l'action décourageante, pessimiste, presque dissolvante de ce dernier se révèle de toutes manières, ici, pour la prose, dans les thèses de critique générale ; là, pour la poésie, dans les idées qu'il développe sur la décadence des sociétés modernes, en sorte que Chenavard arrive à transformer le plus indulgent et le meilleur des hommes, dans l'intimité, en je ne sais quel tribun farouche, quel âpre polémiste qui attaque maintenant la plume à la main.

Après la publication de Psyché, V. de Laprade revint, de Paris à Lyon, en faisant un détour par Blois, la Châtre, Clermont et Montbrison, où l'appelaient à l'envi l'amitié et la famille. De la Châtre, il alla rendre visite à G. Sand, en son château de Nohant. Il la trouva préoccupée de fonder une revue. M. Buloz

DE VICTOR DE LAPRADF. igy

venait de refuser un de ses romans et l'avait accusée

de trop de mysticisme. — On ne s'attendait guère,

à voir du mysticisme en cette affaire ! — Elle songeait donc à créer, avec quelques amis, Pierre Leroux, L. Viardot, L, Pernet, etc., une revue indépendante, qui le serait de fait comme de nom, et où les idées de progrès en faveur dans ce milieu pourraient s'étaler tout à l'aise. V. de Laprade, nous le savons, n'avait jamais marchandé son admiration à G. Sand : dans les lettres qu'il écrivait, en i836, à son ami Guillibert, il laisse éclater son enthousiasme pour les théories de l'auteur de Lélia et proclame ce roman un « chefd'œuvre ». D'autre part, G. Sand, soit sympathie pour le jeune poète, soit calcul, avait honoré d'un suffrage flatteur ses premiers vers. Supposons donc qu'elle ait tenu à peu près ce langage à V. de Laprade : « Mon cher ami, soyez sûr que Buloz ne tardera pas à trouver que, vous aussi, vous êtes entaché de mysticisme, et alors attendez-vous à voir refuser vos vers (i) comme on a refusé ma prose. Croyez-moi n'attendez pas d'être traité ainsi, et pene:{ avec tious ! » Supposons d'ailleurs que L. Pernet, un ancien et cher ami de collège du poète, ait agi sur lui dans le même sens, et nous comprendrons sans peine — car ces prétendues hypothèses ne sont rien moins que

(i) Dans une lettre de 1840 à son ami F. Guillibert, V. de Laprade, découragé, se plaint assez vivement de ce que Eleusis fait antichambre à la porte de l'omnipotente Revue des deux Mondes, malgré le cre'dit de ses patrons, et malgré tous les compliments que Buloz lui a faits de son poème.

des faits — que V.de Laprade se soit décidé à donner quelques pièces à la Revue indépendante. Au surplus, on les y acceptait sans qu'elles eussent à subir la censure, toujours plus ou moins désagréable, d'un comité de rédaction, et il était entendu que le poète, gardant par devers lui la liberté absolue de ses croyances, se dégageait de toute solidarité d'idées et de doctrines avec G. Sand, P. Leroux et les autres. L'insertion, dans la Repue indépendante., de la magnifique pièce les saintes Femmes^ qui parut ensuite sous un titre nouveau dans les Poèmes évangéliques, nous en fournit une preuve intrinsèque absolument sans réplique, et il n'est pas inutile de noter, comme confirmation de la chose, que, vers le même temps, Laprade s'affirmait hautement penseur catholique, dans les articles de la Revue du Lyonnais, où il étudiait le récent ouvrage de son ami Blanc Saint-Bonnet sur V Unité spirituelle.

C'est dans la Revue indépendafite que parurent, avec la pièce déjà citée, les pièces suivantes : A un grarid arbre., composée, nous l'avons dit, sous le toit hospitalier du manoir de Saint-Bonnet; Sunium., Ajitée., et la plupart de celles qui devaient former, à brève échéance, le volume des Odes et Poèmes.

A son retour à Lyon, V. de Laprade vit s'ouvrir devant lui les portes de V Académie des sciences., belleslettres et arts de sa ville d'adoption. Il s'y présentait en concurrence avec Vibert, un graveur lyonnais de grand mérite. Mais, outre que le nom des Laprade était déjà en vénération dans l'Académie, le succès de Psyché eût suffi à le recommander aux suffrages de la

savante Compagnie. Dans la séance du 7 juin 1842, il fut élu au second tour de scrutin, et, le 3i août suivant, en prenant place au milieu de ses nouveaux collègues, il lisait, sous ce titre : Philosophie de la poésie^ un discours de réception qui, sur ses lèvres, était deux fois un discours de circonstance.

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