‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 28 sur 51 · HERMIA · texte numérisé non relu

HERMIA

Avant de prendre place dans les Odes et Poèmes, dont il clôt royalement le deuxième livre , le petit poème d'Hermia avait eu son existence à part. « Nous attendons Hei^mia », écrivait E. Quinet à V. de Laprade, le 23 avril 1848, après l'avoir félicité des « beaux vers publiés déjà dans la Revue indépendante ».

Enfin Hermia parut, Hermia^ cette œuvre de pure et simple poésie, où l'artiste s'est surpassé à rendre les sympathies de son âme et de l'âme de l'univers, et leur pénétration réciproque. Là encore, sans se mettre en opposition de doctrine avec son premier maître de philosophie, il s'affirme plus nettement, toutefois, dis-

ciple de Ballanche (i), et il rend à notre poésie le service même dont Balzac fait honneur à Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre pour la prose. « Dans toutes les générations et chez tous les peuples, dit Balzac, (2), il est des esprits élégiaques, méditatifs, contemplateurs, qui se prennent plus spécialement aux grandes images, aux vastes spectacles de la nature, et qui les transportent en eux-mêmes. De là toute une école, que j'appellerais volontiers la Littérature des Images^ à laquelle appartient le lyrisme, l'épopée, et tout ce qui dépend de cette manière d'envisager les choses... M. Victor Hugo est certes le talent le plus éminent de la « littérature des Images ». M. de Lamartine appartient à cette école, que M. de Chateaubriand a tenue sur les fonts baptismaux, et dont la philosophie a été créée par M. Ballanche... Cette école est remarquable par l'ampleur de sa phrase, par la richesse de ses images, par son poétique langage, par son intime union avec la nature ;... elle est divine, en ce sens qu'elle tend à s'élever, par le sentiment, vers l'âme même de la création. Elle préfère la nature à l'homme. La langue française lui doit d'avoir reçu une forte dose de poésie qui lui était nécessaire, car elle a déve-

(i) Il y a, au début de la Vision d'Hébal, de Ballanche, cette phrase singulière appliquée au personnage du récit, laquelle semble indiquer que V. de Laprade a pu s'inspirer là pour Hermia : « 11 lui semblait que l'atmosphère fût l'organe général de ses propres sensations, et tous les troubles qu'elle éprouvait, il les éprouvait lui-même comme s'ils se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. »

(2) H. DE Balzac, Etude sur Henry Berle ; dans la Revue parisienne du a5 septembre 1840.

loppé le sentiment poétique auquel a longtemps résisté le positivisme de notre langue et la sécheresse à elle imprimée par les écrivains du xvm^ siècle. Jean- Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre ont été les promoteurs de cette révolution, que je regarde comme heureuse. »

Il est évident, en effet, que, dans Hermia^ V. de Laprade a essayé une forme nouvelle et trouvé un nouveau mode de l'imagination et de la sensibilité pour exprimer le sentiment de la nature. Ce n'est plus la nature vue, sentie et aimée du dehoî^s, comme chez Byron, Lamartine et Hugo, qui en ont rendu à merveille les côtés extérieurs ; c'est la nature pénétrée dans l'intime, jusque dans l'âme, recherchée pour le côté moral que nous cache trop souvent le côté plastique, et à laquelle il demande la révélation et le resplendissement de l'esprit créateur.

C'est du soleil de mai qu'Hermia nous est née. Sa mère, au bout des prés par les fleurs entraînée, Sous les rameaux en sève et les nids palpitants, Avait, tout le matin, respiré le printemps.

Elle naît et grandit au milieu de la nature en fête et, comme on l'a très bien dit, « vivant de la même vie que les arbres et les plantes, chantant avec les oiseaux, causant avec le vent et les sources. « A la voir ainsi, le poète se demande

de quels esprits divins le sien fut-il formé?

S'était-il exhalé du souffle des fontaines ? Avait-il voyagé dans les eaux souterraines,

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Dans les grottes en prisme amassé les cristaux, Condensé les vapeurs des liquides métaux? Sous l'écorce avait-il circulé dans la sève Que la lune à son gré fait descendre ou soulève, Et connu le bonheur des bourgeons entr'ouverts, Et l'éveil du printemps, et, dans les noirs hivers, Ces rêves dont la terre, en ses veines plus lentes. Dans un tiède sommeil berce l'âme des plantes ?

Et, après cette description exquise de vérité et de délicatesse, voici maintenant l'interpellation directe sous une forme plus gracieuse encore :

Avant ces blonds cheveux, ces bras roses et frêles Aviez-vous, Hermia, des plumes et des ailes ? Aviez-vous fait des nids et sifflé des chansons ' Et joué, sous la feuille, avec les gais pinsons ? Vous habitiez sans doute en ces forêts plus chaudes Où le soleil revêt les oiseaux d'émeraudes, Où les arbres géants sont constamment fleuris De papillons nacrés et de verts colibris, Et, sur leurs troncs vêtus d'un réseau de lianes, Ont, la nuit, des colliers d'insectes diaphanes ? Peut-être qu'en mourant, sur un lac argenté, Vous étiez un beau cigne et vous avez chanté? Ou plutôt tour à tour source, oiseau, chêne et rose, Vous avez recueilli l'esprit de toute chose Et, des êtres divers traversés jusqu'à nous. Gardé ce qu'en chacun Dieu sema de plus doux.

Là-dessus on n'a pas manqué de crier encore au panthéisme. « Dans les recueils qui suivirent Psyché, Hermia, etc., disait un critique, il reste des vestiges d'un vague naturalisme, qui côtoie de si près le panthéisme qu'il se confond souvent avec lui » (i).

(i) Article publié dans V Assemblée nationale du i3 février i853.

Je ferai observer que le meilleur Juge des intentions du poème est le poète lui-même et que le poète s'est énergiquement défendu, dans la préface de la seconde édition des Odes^ contre cette accusation. J'ajouterai ■qu'il faut tenir compte d'une autre profession de foi que V. de Laprade formulait, à la même date, dans ses beaux articles de la Revue du Lyonnais^ pour peser à leur véritable valeur des idées qui ne peuvent avoir, dans la langue poétique, cette précision et cette plénitude de sens qu'un écrivain donne à sa pensée rendue en prose. Or, est-il juste de faire un panthéiste de l'homme qui° s'évertue au contraire à établir constamment la distinction de la personnalité humaine et

de la personnalité divine et qui écrit ceci : « La

vie terrestre développe en l'homme le principe de distinction, la personfialité ; le travail de l'homme dans cette vie doit être de développer en même temps le principe d'union à Dieu, le principe d'identification à la vie absolue à laquelle il est appelé. Destiné à vivre de la vie de Dieu, il doit pour y parvenir rendre sa vie semblable à celle de Dieu : or, la vie de Dieu, c'est l'amour ; le principe vital de l'homme, que l'homme doit accroître en lui, la loi qu'il doit accomplir, la morale, en un mot, c'est l'amour. Aimer Dieu et toutes choses en lui, pour devenir semblable à lui, voilà le précepte qui plane sur toutes les lois. » (i)

Enfin, si je suis bien à ce que veut dire le poète.

(i) Revue du Lyonnais, 1842. Article sur VUnité spiritueUe, de M. Blanc Saint-Bonnet.

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c'est moins une doctrine qu'un sentiment qu'il a voulu peindre dans Hermia. Il faut laisser à l'arrière-plan les allusions métaphysiques, dont il ne semble guère s'être préoccupé, selon le conseil de Béranger luimême, pour ne voir qu'une série d'impressions particulières à l'organisation délicate d'un poète qui, par une affinité étrange et cachée, a retenu quelque chose de la vie de la nature. Il n'est pas jusqu'au mot dont il se sert dans une de ses lettres à F. Guillibert, pour caractériser son futur poème, qui ne donne raison à cette interprétation. Il le nomme en effet un « poème électro-magnétique «; ce qui revient à dire qu'il a prétendu représenter sa propre manière d'être en face de la nature et, par conséquent, ces jouissances et ces intuitions poétiques et morales qu'il ressentait jusqu'à l'enivrement et l'extase, en face de certains paysages. On ne peint fortement que ce qu'on a fortement senti. Si V. de Laprade est le premier de nos poètes pour l'expression du sentiment de la nature, c'est qu'il a été plus profondément ému que les autres devant les grands spectacles de la création.

Qu'on avance après cela qu'il y a, dans cette façon de sentir la nature, quelque chose d'un peu maladif, d'énervant, peut-être même de dangereux pour certains tempéraments, j'en tomberai d'accord, sauf à faire observer d'abord que cette façon de sentir la nature nous explique l'organisme d'Hermia; or, dans la pensée de V, de Laprade, cet organisme n'est autre que celui du poète lui-même, d'un poète de vingtcinq ans qui a toutes les ivresses et toutes les extases

du monde extérieur, dont son âge est susceptible. Il faut ensuite remarquer que ce même poète, qui distingue la personnalité de Dieu et la personnalité de l'homme, sait plier le genou et prier quand Hermia meurt : « Sur la tombe, s'écrie-t-il.

Sur la tombe, à genoux, durant la nuit entière.

J'y versai, devant Dieu, mes pleurs et ma prière... »

C'est ce qu'a fait admirablement ressortir M. F. Coppée : «Cette ivresse, a-t-il dit, cette exaltation du poète devant la nature a trompé des critiques superficiels ; ils ont cru y discerner un penchant vers le panthéisme mystique, vers cet espoir vague, mais passionné, de s'unir à Dieu dans les choses, de s'ensevelir ainsi, de s'anéantir dans son sein, M. de Laprade a été très sensible à cette accusation, car elle offensait ses plus chères croyances. Mais son œuvre est là qui pi^oteste. Jamais, dans ses plus complètes extases, dans les heures où il unit plus intimement son âme à l'univers, il n'oublie Celui qui en est l'auteur; jamais, dans ses vers, la personne humaine ne cesse d'être distincte de la personne divine, dont le monde est l'ouvrage et dont les spectacles les plus enchanteurs ne sont que la manifestation. Il y a, dans les doctrines panthéistes, une très séduisante et, par conséquent, très dangereuse embûche tendue à notre raison pour la faire choir dans l'adoration de la matière. L'auteur à' Hermia — je cite à dessein le titre de ce poème, le plus mystique de tous ceux de M. de

Laprade, — n'y est point tombé. Sa pensée se mêle un moment à la création, mais pour remonter aussitôt vers le Créateur : elle est pareille à l'eau du ciel, qui est absorbée par la terre, mais pour reparaître bientôt dans le flot des sources, dont le murmure est une prière, dans la rosée des fleurs, dont le parfum est un encens. » (i)

Pendant qu'il travaillait à Hennia, V. de Laprade écrivait à son ami B. Tisseur, alors dans toute la fièvre de l'enseignement public, à Neuchâtel : « Revenez vite pour que je puisse faire Hermia. Revenez, ô lumière qui illumine tous mes vers qui viennent en ce monde ! » La raison de cet appel suprême, c'est que dans cette conception de la grande Ecole lyonnaise dont j'ai parlé (conception bouff'onne par certains côtés, mais très sérieuse par quelques autres), Barthélémy Tisseur remplissait, d'après Laprade, le rôle du Saint Esprit. « La grande Ecole lyonnaise aurait manqué à tous ses devoirs, si elle n'avait été en même temps une Trinité. Blanc Saint-Bonnet était le Père, parce qu'il portait dans son cerveau les dogmes générateurs de la grande Ecole. Laprade était le Fils, parce que le Fils c'est le Verbe, et que Laprade était verbeux; et Barthélémy était le Saint Esprit, parce qu'il fallait quelqu'un pour l'être. » (2) V. de Laprade écrivait donc à ce dernier, le 11 juin 1842 : (f Je m'explique bien à présent pourquoi je n'ai rien fait cette

(i) Discours de réception à l'Académie française.

(2) Poésies de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, p. lxxxv.

année, c'est que vous n'y étiez pas. La loi de la grande Ecole se vérifie dans toutes ses parties. Comment le Fils chantera-t-il le cantique du Père sans le secours de l'Esprit ! Revenez vite pour que je puisse faire Hermia.n Et il ajoutait, quelques lignes plus loin : « Je répands peu à peu la notion de la grande Ecole; mais j'ai une peine terrible, parce que la foi manque à plusieurs de ses membres. Joannys {Jean Tisseur) se permet de rire quelquefois quand je développe les dogmes de la grande Ecole et que je formule ses rites. Je me vois souvent dans la nécessité de lui infliger le rappel à l'ordre. »

Ces échappées de scepticisme n'étaient pas cependant l'unique obstacle dont V. de Laprade eût à se préoccuper pour l'avenir de la grande Ecole. L'argent manquait et il constatait la chose sur un mode plaintif, opposant ainsi aux espérances les plus hautes l'incertitude la plus profonde. « En vérité, en vérité, je vous le dis, s'écriait-il encore dans la même lettre, si le Seigneur nous accorde encore dix ans, nous poserons notre Ecole sur des bases inébranlables. Mais en attendant, nous continuons parfaitement à n'avoi)'- pas le sou. J'ai envoyé le professorat au diable et je fie pois pas le moyen de gagner un pauvre franc. » Et faisant allusion à son camarade du barreau, Prosper Lachomette, qui venait, lui, de laisser le droit pour les sciences et qui s'était improvisé fabricant de cirage et d'allumettes, il ajoutait : « Lachomette fabrique merveilleusement les allumettes et le cirage. Peut-être faudra-t-il aller avec lui transporter au Brésil cette

industrie avec la notion de la grande Ecole. Je consulterai les prophètes là-dessus. J'ai toujours eu une prédilection pour l'Amérique méridionale... Il y a quelque chose à faire là. L'Asie a donné ; l'Europe aussi : le tour de l'Amérique est à la fin venu. Mais pas l'Amérique du Nord, pays de crétins. La grande Ecole est fille du soleil. Allons au Pérou !... »

Cela ne fut point nécessaire. La « lumière qui illuminait tous ses vers », éclaira V. de Laprade, comme par le passé; elle lui fut douce et bienfaisante, et il écrivit Hermia. Je ne cite une dernière fois le titre de ce poème que pour rappeler qu'on y trouve les plus riantes descriptions et les plus charmantes peintures qui puissent rafraîchir le regard, reposer l'âme et la rasséréner. M. E. Biré, en l'appelant « une délicieuse vision aussi douce à contempler qu'un blanc nuage glissant dans un ciel pur », a formulé, en deux lignes, un jugement définitif sur cette œuvre de jeunesse.

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