‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 29 sur 51 · LES (( ODES ET POEMES · texte numérisé non relu

LES (( ODES ET POEMES

Pour la troisième fois, V. de Laprade revint à Paris, au mois de novembre 1843.

A son premier voyage, en i835, malgré les sympathies flatteuses qu'il avait trouvées sur son chemin, malgré même le paternel accueil de Ballanche, l'impression dernière, intime, qui lui était restée de son séjour dans la capitale avait été pénible. Il s'en ouvrait à son mentor d'Aix, F. Guillibert, en se plaignant de sentir « la gangrène positive lui gagner le cœur et sa poésie s'en aller. » 11 ajoutait même, avec la franchise d'une nature faite pour le bien et qui souffre du contact des vulgarités et des appétences d'ici bas : « Paris m'a fait mal ! »

Il y revint pourtant, lorsqu'il s'agit d'imprimer Psyché et de lancer le volume, de même qu'il y revient maintenant avec le manuscrit de ses Odes et Poèmes. Mais il y apporte en même temps plus de maturité dans l'esprit et plus de force dans le caractère : il a souffert et les expériences de la vie l'ont, si je puis ainsi dire, rendu plus homme. Aussi bien, sa réputation a grandi pendant que son âme, façonnée à la lutte, arrivait peu à peu à la transfiguration qui bientôt fera définitivement de lui le poète des sommets et de l'idéal*. Ce n'est pas seulement dans le sanctuaire de l'Abbaye-aux-Bois ou dans le cénacle de la Revue indépendante qnW^énhlVQ. de plain-pied; il a encore ses entrées grandes et petites dans tous les salons où l'on pense et où l'on cause, à quelque nationalité et à quelque groupe qu'ils se rattachent : partout l'auteur de Psyché est accueilli, entouré, fêté.

Vers la fin de décembre 1843, les Odes et Poèmes parurent en volume, chez Labitte, comyie naguère « l'édition princeps « de. Psyché. L'ouvrage était divisé alors en deux parties : l'une où le poète, se mettant en face de la nature, se repose sur son sein comme l'enfant sur le sein de sa nourrice, l'interroge, l'écoute et s'inspire à ce dialogue sublime ; l'autre, consacrée à l'amitié.

Quel fut l'accueil sympathique fait au nouveau recueil, une lettre charmante de J. Autran à V. de Laprade, en date du 2 1 janvier 1 844, va nous l'apprendre : « Ma mère m'a demandé, l'autre jour : que t'est-il donc arrivé d'heureux ? — Il m'est arrivé, lui

ai-je répondu, un volume de vers de Victor de Laprade. «

De son côté, Sainte-Beuve écrivait dans ses Chro- 7iiques parisiennes de la Revue suisse^ sous l'impression immédiate que lui causa la lecture de l'œuvre nouvelle : « Il a paru un volume de vers, Odes et poèmes^ par Victor de Laprade : c'est ce qu'il y a eu de plus distingué et de plus élevé depuis assez longtemps. Laprade est de L3^on, comme Ponsard de Vienne : c'est le bassin du Rhône qui nous envoie ces deux derniers poètes, Laprade, dont la Revue incbépendante a publié plusieurs pièces recueillies dans le volume que nous indiquons, a de l'élévation surtout, de l'harmonie, une langue en général pure, une forme large, brillante et sonore; sa poésie respire un sentiment vrai et profond de la nature : il y mêle peut-être un peu trop de sacerdotal et àliiérophante. On peut y désirer aussi une inspiration individuelle plus marquée, plus de passion; mais les beautés sont nombreuses, incontestables; la poésie spiritiialiste a retrouvé dans Laprade un îioble orgajie. »

Mais, dans la seconde édition, qui parut plus tard chez Lévy, ainsi que dans l'édition complète des Œuvres poétiques publiée par A. Lemerre, V. de Laprade divisa la matière en trois livres et célébra tour à tour la Grèce, la nature et l'amitié. On ne peut qu'applaudir à l'idée de cette nouvelle classification, d'après les sentiments que l'imitation de l'antiquité, Tamour de la nature et le culte de l'amitié inspirent au poète : elle est aussi juste qu'heureuse.

DE VICTOR DE LAPRADE 2l3

Cinq pièces forment le premier livre : Antée^ les Cotybantes, Eleusis^ les Aj-gonautes^ Simium. On a dit de ces poèmes qu'ils « se de'roulent harmonieusement, comme une frise de bas-reliefs antiques. » Ils sont en effet bien grecs, c'est-à-dire tout empreints de la grâce exquise et de la mesure qui a fait des anciens les maîtres de l'art. Par l'élévation de la pensée comme par le charme du style, ils rappellent ces fables brillantes que Platon jette d'ordinaire à la fin de ses dialogues. Mais ce qui les recommande surtout, c'est, avec la vigueur du souffle moral qui les anime, une façon vraiment originale de comprendre la nature et d'en interpréter le sentiment. Aussi, un des amis du poète, Saint-René Taillandier lui écrivait-il : « Je trouve Antée une chose magnifique », et H. Fortoul disait-il, à propos d'Eleusis : « Homère est moins grec. )) (i) Je le demande à mon tour : un Grec eût-il chanté Platon avec plus d'enthousiasme que ne l'a fait V. de Laprade, dans ces strophes détachées de Sunium ?

O divin Platon, fils des vieux sanctuaires,

Lorsqu'au fond de l'ethervous sommeilliez encor, La muse vous nourrit des saints électuaires Et toucha votre bouche avec ses lèvres d'or.

Elle vous fit ainsi poète entre les sages : Tous les autres parlaient, et vous avez chanté! La myrrhe au sein de l'or se garde après des âges; Tous vos enseignements vivront dans la beauté.

(i) Lettre inédite à F. Guillibert.

Je vous vois, ô vieillard, assis sous les portiques, Et marchant lentement sous les platanes verts. Et sur un lit d'ivoire en ces festins antiques Où coulaient à la fois le nectar et les vers.

Là, couronné de fleurs, ô hiérophante, ô prêtre 1 Vous découvriez le seuil d'un monde radieux ; Vos amis se pressaient, beaux comme leur beau maître, Et leurs regards suivaient le chemin de vos yeux.

Ainsi qu'un vin bénit, que Ton boit à la ronde. Vous répandiez sur eux un discours embaumé. En flattant sous vos doigts la chevelure blonde D'un jeune Athénien immobile et charmé.

Le Poème de l'arbre, la Chanson de Valouette^ Aima parens^ A la Terre ^ Contre le repos, la Cigale^Hermia^ telles sont, dans l'ordre où elles s'}^ succèdent, les pièces qui remplissent le deuxième livre.

Le Poème de l'arbre est lui-même une trilogie dont les compositions intitulées : A un grajid Arbre, la Mort d'un Chêne^ et le Bûcheron forment le majestueux ensemble. V. de Laprade eût pu écrire là, en sous-titre : « Eloge du Chêne « : ce n'est rien de moins en effet que la glorification, une glorification enthousiaste et émue, du roi de nos forêts. M. Vitet le fit gracieusement remarquer au poète, le Jour où il le reçut à l'Académie : « Le talent, lui dit-il, a des secrets magiques; il fait tout accepter. Donnez à lire aux plus timides la plus hardie peut-être de vos témérités, votre poème de l'Arbt^e. Ce roi de la forêt a beau ne pas parler, vous lui prêtez plus que la parole ; vous en faites plus qu'un homme : vous le déifiez. Ne semblerait-il pas qu'à

moins d'être un druide, jamais on ne s'associera à cette adulation envers un chêne? — Ehi bien ! grâce à vos vers, les plus beaux, il est vrai, que votre veine ait produits, ce me semble, non seulement le lecteur ne se révolte pas, mais il se rend à discrétion : il partage vos respects; il contemple avec même effroi, même frisson que vous, la majesté, la chute, les blessures de ce géant. C'est tout un drame, et l'idée ne vient pas un instant de mettre en question la réalité du héros.» J'ai eu l'occasion de citer, avec les éloges que lui a décernés M. Coppée, la première des trois pièces : A un grand arbî^e (i), La seconde : La mort d'un cliêne^ est une vaste et sublime élégie qui suffirait, à défaut d'autre titre, à placer V. de Laprade à un rang d'honneur parmi les poètes contemporains. Quoi de plus infécond, en apparence, que ces douleurs de la terre pleurant la mort d'un chêne ? Et pourtant, quel fleuve de grandes pensées, quelle richesse d'images neuves

(i) On se souvient que cette pièce fut compose'e dans la solitude de la campagne, pendant un séjour du poète et des Tisseur chez leur ami commun Blanc Saint-Bonnet. V. de Laprade y a fait allusion dans la pièce des Odes et Poèmes intitulée : Adieux à la montagne :

Par l'amitié conduits s un sommet auguste, Exempt des bruits du monde et par Dieu visité, Nous habitions tous deux dans la maison d'un juste Et trouvions dans son cœur une hospitalité. Là, tout penser grandit, tant cette cime est haute. Dans les bois solennels nous allions, tour à tour Ecoutant la nature ou l'âme de notre hôte, Homme entre tous choisi pour enseigner l'amour. Là, nous avons vécu de divines journées. Parlant des vérités et des biens éternels. De célestes lueurs nous y furent données : La sagesse descend dans les coeurs fraternels.

2l6 LA VIE ET LES ŒUVRES

il a SU tirer de ce sujet ! C'est un véritable réveil de la mythologie, mais d'une mythologie qui n'est point creuse, attendu que, sous chacun de ces mythes, se cache et se révèle une pensée profonde. On sent que le poète se passionne pour ses a chênes fraternels »; de là, l'émotion communicative de ces beaux vers :

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée,

O roi, qu'hier le mont portait avec orgueil,

Mon âme, au premier coup, retentit indignée

Et, dans la forêt sainte, il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata dans ses ombres paisibles :

J'entendis des sanglots et des bruits menaçants ;

Je vis errer des bois les hôtes invisibles

Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage

Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours,

Planèrent sur ton front, comme un pâle nuage,

Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

Le flot triste hésita dans l'une des fontaines ;

Le haut du mont trembla sous les pins chancelants

Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines.

L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,

Un arpent tout entier sur le sol paternel,

Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre

Eut un rugissement terrible et solennel.

Cybèle t'amenait une immense famille ;

Chaque branche portait son nid ou son essaim :

Abeille, oiseaux, reptile, insecte qui fourmille,

Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein.

Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore ;

Mille êtres avec toi tombent anéantis ;

A ta place, dans l'air, seuls voltigent encore

Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits.

Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre. Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux; Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre. Adieu les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux.

O chêne, je comprends ta puissante agonie! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir : A voir courber ta tête, au printemps rajeunie, Je devine, ô géant I ce que tu dois souffrir...

Avant de paraître dans l'e'dition des Odes et Poèmes^ la pièce avait été publiée par la Revue indépendante. Or, voici en quels termes un admirateur du poète, M. Charles Alexandre, a raconté depuis ses impressions à la lecture de ces vers : « Nous nous rappelons, dit-il, la première soirée où nous entendîmes des vers de Laprade et où nous vîmes Lamartine chez notre ami commun, Dargaud, l'historien de Marie Stuart : Pelletan, Préault étaient là. Le parfum du thé attira les convives autour des tasses de chine, à la vapeur embaumée. Il y a, dans cette eau ambrée transparente, à l'arôme délicat, une senteur, un rêve, un esprit d'Orient. C'est un breuvage de poète. Lamartine, en le goûtant, exalta le talent de G. Sand, exhala un hymne d'admiration à un article consacré par elle au poète des RecueillejneJits. Il l'avait lu dans la Revue indépendante. Quelques critiques s'y trouvaient sur les poésies d'album égarées là à côté des immortelles inspirations, sur cette dualité du grand seigneur captif des salons et du grand poète libre des idées nouvelles. Son goût le frappait avec la douceur d'une main de femme. Puis Pelletan annonça à Lamartine

2l8 LA VIE ET LES ŒUVRES

un poète nouveau, qui se levait à l'horizon, un ami des forêts, comme les Druides : Victor de Laprade. Il dit, avec un accent d'admiration, une strophe de « la mort d'un chêne » publiée par la Revue indépendante. Lamartine applaudit la grande strophe harmonieuse. Pelletan l'avait dite, debout, sa belle tête juive à la longue barbe, aux longs cheveux noirs, aux 3^eux doux sous l'arc dur de ses sourcils, inclinée dans l'attitude d'un disciple. Il parla de Laprade avec une telle éloquence, un tel l3Tisme d'amitié qu'il lui conquit un groupe d'amis ».

La troisième pièce : le Bûcheron^ écrite un peu plus tard, porte l'empreinte du même culte pour les grands arbres et n'a ni moins d'éloquence, ni moins de beautés :

J'eus chez vous mon printemps, mes songes, mes chimères,

Arbres qui mode'rez le soleil et le vent 1

J'ai versé sur vos pieds des larmes bien amères,

Mais pour moi votre miel a coulé bien souvent.

J'entends parfois de loin monter la voix des villes ; Elle m'arrive en bruits douloureux et discords : J'aime mieux écouter ces feuillages mobiles D'où pleut un frais sommeil sur l'âme et sur le corps.

D'ailleurs, la voix qui siffle en traversant l'érable, Le son calme et plaintif qui s'exhale du pin Ont un écho dans moi, profond, vague, ineffable Dont j'écoute en tous 1 eux le murmure sans fin.

Si j'ai vos bras noueux, vos cheveux longs et rudes. J'ai mes chansons aussi, mes bruits graves et doux, Et, sur mon front ridé, le vent des solitudes, O chênes fraternels, frémit comme sur vous !

DE VICTOR DE LAPRADE 2ig

En ennemi pourtant, sur ces monts que j'outrage, La hache en main, frappant tous mes hôtes chéris, Liés en vils faisceaux pour un sordide usage. Des rameaux et des troncs j'entasse les débris !

Aussi mon âme est triste et j'ai le regard sombre ;

Destructeur des forêts, je me suis odieux ;

J'ai déjà dépouillé cent arpents de leur ombre ;

J'ai fait place aux humains ; pardonnez-moi, grands dieux 1

Mais c'est la pauvreté qui par moi vous profane. Saints temples des forêts, arbres que j'aime en vain! Pour mes fils affamés dans ma pauvre cabane Chaque arbre, hélas! qui tombe est un morceau de pain.

La pauvreté ! c'est elle avec qui ce fer lutte; Elle fait taire en moi ces choses que j'entends; C'est elle qui renverse, en pleurant sur sa chute, Pour les besoins d'un jour le chêne de cent ans.

Adieu, les troncs divins qu'un peuple immense habite. Les abeilles, et l'homme, et les oiseaux du ciel. Tours que le vent balance et dont le flanc palpite Ruisselant de fraîcheur, d'harmonie et de miel!

Il en reste un... marqué du sceau fatal du maitre, Mon plus cher souvenir... à frapper quelque jour. Mon vieil hôte, du bois l'ornement et l'ancêtre : A lui de s'écrouler... Puis ce sera mon tour! »

Le dernier livre est plein du souvenir de B. Tisseur, C'est, à vrai dire, le poème de Vamitié^ non seulement parce qu'il s'ouvre par une pièce qui porte ce beau titre, mais parce que le poète y a, en quelque sorte, accumulé les témoignages de sa tendresse pour le penseur et le confident que la mort lui avait ravi quelques mois plus tôt : « Vous », lui crie-t-il quelque part,

Vous, l'hôte de mon cœur, vous d'hier endormi !

comme s'il voulait montrer à la fois la force du lien qui les attachait Tun à l'autre et l'immensité de ses regrets.

En dehors des deux premières pièces du troisième livre et de la dernière qui sont spécialement dédiées à B. Tisseur, il faut énumérer les sept compositions suivantes : A une branche d'amandier; Limpidité, où se rencontre cette belle analyse psychologique :

Il est des âmes qui, dans nos sentiers de fange Glissent, sans y tacher leur blanche robe d'ange, Sans laisser, comme nous, se prendre à chaque pas Une sainte croyance aux ronces d'ici-bas ; Des cœurs qui restent purs quand l'ennui les traverse, Qui gardent leur amour dans la fortune adverse. L'air vicié du monde, en passant autour d'eux. Se charge de parfums, et, comme des flots bleus. Sans entraîner un grain de nos terres infâmes, Ils coulent en chantant vers l'oce'an des âmes.

Hot^oscope ; Aux Absents; Dans les Roseaux; La Coupe, où la note patriotique se marie à la note de l'amitié :

Venez, la table est prête où l'amitié s'épanche; De verdoyants rameaux parons la nappe blanche. C'est l'autel de la joie et du rire innocent ; C'est là, dans l'abandon des longues causeries, Qu'entre les luths d'ébène et les coupes fleuries Le feu sacré nous touche et que l'esprit descend.

O vin ! source d'amour, nous dirons tes louanges! Nous sommes ouvriers pour les grandes vendanges; Nous conduisons la bêche autour des ceps divins. Prends-nous à ta journée ô ma France féconde 1 Toi qui, pour le salut ou la gaieté du monde. Fais couler tour à tour ton sang et tes bons vins.

A Tœuvre, tous à l'œuvre et préparons la fête, Bras d'acier du soldat, bouche d'or du poète. A l'œuvre les marteaux, les socs, les avirons ! De froment et de miel que les pains se pétrissent ; Et vous, sculpteurs, à qui les métaux obéissent, Ciselez dans l'or pur la coupe où nous boirons.

Enfin : Au printemps, avec cette charmante strophe qui termine la pièce :

Car c'est le beau printemps, charme de l'univers 1 O mes rêves, partez ! les jardins sont ouverts

Où l'abeille se rassasie ; Puisez à tout calice : allez dans les ravins. Sur les coteaux de vigne et sous les noirs sapins.

Allez chercher la poésie !

Seul peut-être un critique de profession, Gustave Planche, fit-il entendre alors dans le concert des appréciations flatteuses, une note discordante. « Il me reproche, racontait. Tannée suivante, V. de Laprade, après l'avoir rencontré à Milan pendant son voyage en Italie, il me reproche le mélange des expressions abstraites et des métaphores -, déclare que mes pièces sont des élégies, des méditations, etc., mais ne sont pas des Odes; ne serait pas éloigné d'admirer la Mor^ d'un cJiêne^ n'était le mélange, qu'il désapprouve fort, de l'élément lyrique et de l'élément élégiaque. Il nie que la strophe des Corjbantes soit une strophe ; peutêtre a-t-il raison ou n'y a-t-il pas de strophes possibles au-delà de dix vers. Poursuivant ses critiques, il me fait, sur la division que j'ai adoptée en écrivant les Coiybantes, des observations tirées d'Horace qui me prouvent qu'il ignore totalement ce que c'est que

l'ode pindarique et qu'il devient de plus en plus technique et pédantesque. » (i)

A prendre, dans son ensemble, ce volume des Odes et Poèmes, il est évident que peu de poètes ont montré à un si haut degré le double sentiment de l'idéal et de la nature. Le thème préféré de V. de Laprade, celui-là même qu'il avait développé déjà dans P^c^e, s'y trouve repris, et, dans la plupart des pièces, l'on voit se reproduire, sous une forme presque pareille, les mêmes espérances et les mêmes aspirations vers une félicité suprême. C'est même cette soif de l'infini, cette poursuite de l'inconnu, cette recherche ardente de la vérité qui relie entr'elles par la gravité et la puissance de la pensée, les pièces du recueil.

Mais il faut bien aussi le reconnaître : à force de s'absorber dans ses effusions d'amour pour la nature, le poète en arrive à oublier l'homme. De là, dans sa manière, je ne sais quoi de trop uniformé-nent rêveur qui engendre la monotonie et qui finit par lasser. Les contemporains ne manquèrent pas d'en faire la remarque. Et tandis que quelques-uns, exagérant ce défaut, s'oublièrent jusqu'à porter contre l'œuvre l'accusation d' « ennuyer «, d'autres, plus clairvoyants et plus sages, conseillèrent au poète de chercher à s'élever plus haut; à pénétrer désormais dans le domaine même de l'àme, lequel est plus beau et plus attachant encore que celui de la nature ; à donner en un mot à ses poèmes futurs un « intérêt humain ». Laisser les

(i) Voyage en Italie : Notes inédites.

abstractions, s'adresser à l'homme et en essayer la peinture, tel était, d'après eux, le programme de l'avenir. « Il serait funeste à M. de Laprade, disait un de ces derniers, de ne pas sortir désormais de l'ordre des idées qui jusqu'ici, il est vrai, l'ont heureusement inspiré. Sa muse ne s'est plu que dans les chastes solitudes des bois et sur les hauteurs où l'on entend seul l'hymne incessant de la création qui monte vers Dieu. Mais qu'elle en descende maintenant et ne craigne pas de se jeter dans la mêlée humaine. Si la nature est grande, l'homme est plus grand encore... Chantez donc l'homme, et ses grandeurs, et ses misères ! En vous bornant à la nature, vous ne sauriez éviter la monotonie ; mais les passions humaines sont le principe de toute diversité. Ce sera toujours le coeur qui aura pour le cœur la voix la plus douce. Oui, dans le sourire de la nature il y a un charme qui est grand; mais, dans le sourire de la créature humaine, il est irrésistible. « (i)

Le conseil arriva sous les formes les plus diverses à V. de Laprade, qui le comprit. Mieux que personne, il était homme à saisir que c'est par le cœur que nous nous unissons aux poètes et que le cœur seul est sympathique. Au surplus, ce qu'on lui demande est déjà en germe. Dans quelques pièces des Odes^ notamment dans celle qu'il a intitulée : Contre le repos, et où abondent les beaux vers, on voit qu'il a entendu le cri de notre siècle : l'action ! l'action ! Il pressent que

(i) E.Marguerin, dans le Courrier français, du 23 juillet 1844.

la génération qui vient sent la force en elle et qu'elle veut agir; ses strophes vibrantes sont un adieu anticipé aux plaintes oisives et stériles, et à la langueur des rêveries de la génération précédente :

Va ! marche au but suprême où marche toute chose, crie-t-il à l'homme ;

Attends-tu là, couché, que le désert t'apporte Ses fontaines d'eau vive où tu veux t'étancher, Et, venu pour toi seul, que Dieu frappe à ta porte Sans que tu daignes faire un pas pour le chercher ?

Ses bras te sont tendus : va toi-même, et réclame La part qui te revient d'air pur et de soleil. Et, s'il pleut quelque part de la manne pour l'âme. Sache, pour la cueillir, t'arracher au sommeil....

Lève-toi ! Dieu maudit les races accroupies Des stagnantes cités respirant l'air mauvais. Le doute et le repos aujourd'hui sont impies : Homme, sache trouver ce qu'enfant tu rêvais.

Marche seul, si ton frère en chemin t'abandonne Et des désirs sacrés ne sent plus l'aiguillon. Vois là-bas, au désert, ce champ que Dieu te donne ; Au sol de l'inconnu va creuser ton sillon.

Souffre et combats : la lutte a des palmes certaines 1 C'est trop peu d'en gémir, il faut dompter le mal. Il faut chercher et vaincre, au bout des mers lointaines, Le monstre vigilant qui garde l'idéal 1

En lisant ces vers, on sent descendre dans son âme avec l'honnêteté des sentiments, quelque chose de la gravité et de l'onction qui caractérisent la parole du prêtre. V. de Laprade s'y montre apôtre autant au moins que poète ; il nous envoie les grandes

pensées et les bonnes résolutions; comme les corbeilles des prairies nous envoient leurs parfums dans les brises du matin. Je ne puis donc mieux résumer les impressions diverses ressenties à la lecture des Odes et Poèmes qu'en transcrivant ici l'appréciation même de Saint-René Taillandier, l'un des amis les plus dévoués du poète et l'un des meilleurs juges de ses vers. Elle est d'autant meilleure à produire, en terminant, que le savant critique y fait à nouveau justice du reproche de panthéisme que d'aucuns avaient encore formulé dès l'apparition du volume : « M. de Laprade, dit-il, entraîné par l'ardeur lyrique, a-t-il cédé aux séductions de l'enchanteresse ? Pareil à ce pêcheur de Gœthe, que fascine le chant de VOndine^ne s'est-il pas plongé et comme perdu au sein de la vie universelle ? N'y a-t-il pas enfin çà et là un souflîe de panthéisme dans ces amours du poète avec les chênes, au fond des forêts fraternelles?... On l'a dit; et il est possible que l'expression enthousiaste ait quelquefois trahi la pensée de l'écrivain. Mais comme l'inspiration générale du livre réfute éloquemment ce reproche ! Ce que M. de Laprade cherche sous ces chênes druidiques, ce ne sont pas les énervantes rêveries des peuples du nord ; ce sont les mâles conseils d'une nature toute pleine de Dieu. — Il faut cependant que cette aspirationardente vers l'infini revête enfinune expression plus précise (i)... Les Poèmes évangéliques

(i) V. de Laprade a laissé échapper lui-même cet aveu instructif :

Tout cet infini laisse du vide en nous!

(Odes et Poèmes, liv. III, Aux absents. -j

seront une troisième évolution toute logique de la pensée du poète. »

A Paris, les meilleurs juges ne marchandèrent ni leur bienveillance au poète pendant les quatre ou cinq mois de son séjour dans la capitale, ni leurs suffrages à son nouveau livre. Du cénacle discret de rAbba3'e-au-Bois au groupe de la Revue indépe7îdante^ c'était à qui témoignerait plus de sympathie à l'auteur des Odes et Poèmes. Dans le salon de Vigny ou de la princesse Belgiojoso comme dans la chambre de travail de Lamennais ou dans le cabinet de Villemain, il ne rencontre que des gens disposés à r (( aider à devenir de plus en plus poète de talent «. Ce sont là, en effet, les propres paroles du ministre de l'Instruction publique le jour où V, de Laprâde, qui n'aimait guère le monde officiel, ne crut pas devoir cependant hésiter à se rendre à l'invitation que Villemain avait bien voulu lui faire. « Je sais, ajouta le ministre, je sais, mon jeune ami, que vous n'admirez pas beaucoup notre politique : il vous faudrait du grandiose \ mais notre siècle n'en comporte guère. Tâchons de faire d'excellente littérature, puisque nous ne pouvons pas gagner de grandes batailles. Voyons, comment pourrions - nous vous être agréables ou utiles ? Voulez-vous une chaire de Faculté, une bibliothèque, ou une mission qui vous permette de bien étudier quelque grand pays littéraire, l'Italie, par exemple ? »

On comprendra aisément la reconnaissance avec laquelle V. de Laprade reçut cette bienveillante ou-

r)E VICTOR DE LAPRADE 227

verture : il accepta avec enthousiasme la mission qu'on lui offrait de si bonne grâce. L'Italie n'avait-elle pas toujours été pour lui, comme la Grèce^ la terre classique des grands souvenirs ? Et n'avait-il pas rêvé cent fois de l'une et de l'autre, sous le ciel de la Provence, dont l'azur unit les splendeurs du ciel de l'Orient aux tons chauds du ciel du Midi ?

Restait cependant une difficulté à trancher. Quel allait bien être l'objet, le thème de cette mission littéraire? C'était chose à préciser, de par les exigences des usages administratifs du département de l'Instruction publique, et V. de Laprade se trouvait fort embarrassé pour le faire, malgré la latitude que le ministre avait bien voulu lui laisser à cet égard. Comme il s'en ouvrait un jour à M. Mignet : « Mais, lui répondit aussitôt l'éminent historien de Chm^les-Qiiint^ c'est très simple, et je me charge de vous mettre sur la voie. » A quelques jours de là, le poète recevait un programme de recherches historiques d'un haut intérêt : c'était le plan détaillé des rapports des rois de Naples de la maison d'Anjou avec la république de Florence, à reconstituer d'après les archives italiennes.

Et comme, selon le proverbe, on ne prête qu'aux riches, il advint qu'à Theure même où M. Mignet se préoccupait de tracer à V. de Laprade un cadre d'études, un autre historien non moins illustre, Augustin Thierry, lui préparait, de son côté, un programme de recherches sur la conquête normande de Naples et de la Sicile. Les beaux travaux qu'entreprenait, vers

ce temps là, M. le duc de Luynes, sur la même question, firent abandonner le projet par V. de Laprade et par l'aimable historien qui le lui avait propose'. Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de remarquer, c'est, d'un côté, l'intérêt que le talent de poète avait réussi à provoquer pour sa personne ; et c'est, d'autre part, l'extrême bienveillance avec laquelle les hommes déjà en possession de la célébrité aimaient à tendre aux jeunes leur main patricienne. En encourageant ainsi les efforts d'un adolescent qui débute dans la vie et qui ne demande qu'à y faire noblement sa trouée, Quinet, Villemain, Mignet, A. Thierry, de Salvandy, et tant d'autres parmi leurs contemporains les plus en vue, firent plus qu'une bonne action : ils donnèrent, pour l'avenir, à qui aurait l'esprit assez large et le cœur assez généreux pour le comprendre et l'imiter, le meilleur des exemples.

Ce fut seulement vers la fin de janvier 1845 que V. de Laprade se mit en route pour l'Italie. Il avait quitté Paris en mars 1844; mais il y était revenu six mois plus tard, tant pour y revoir ses amis que pour faire ses derniers préparatifs de voyage : un accident de cheval, dont il fut victime dans une promenade à Saint-Germain, le condamna au repos et retarda d'autant son départ.

Je ne m'attarderai pas à donner longuement le récit de ce voyage. On comprend assez, d'une part, qu'il ne s'agissait guère que pour la forme, d'explorer des bibliothèques et de rédiger un rapport sur les richesses qu'elles peuvent renfermer ; et, d'un autre côté, les

DE VICTOR DE LAPRADE 2 2g

impressions du poète en face des merveilles de l'art, si curieuses et attachantes soient-elles, offrent moins d'intérêt pour nous que l'étude même de ses Œuvres, dans la mesure où elles nous offrent le fidèle reflet de sa vie.

Parcourons donc rapidement, après lui, les différentes étapes de sa route, sauf à insister quand l'importance des rencontres qu'il fera ou l'originalité de ses observations y donnera lieu.

Après avoir serré la main à son ami J. Autran, à Marseille, et visité les principales stations de la Corniche, V. de Laprade arrivait à Milan, par Gênes et Pavie, le 6 février 1845. Quelques jours plus tard, il s'installait au château de Locate, chez la princesse Belgiojoso, qui lui avait offert, l'automne précédent, la plus aimable hospitalité dans sa villa de Port- Marly. Là, ce ne sont plus, comme à Port-Marly, les hôtes illustres que la princesse excellait à grouper autour d'elle, philosophes et poètes, artistes et hommes d'Etat, les Ravaisson, les Thierry, les Mignet, les Chenavard, les Mercier, les Massari, etc. ; mais, à défaut du défilé des grands hommes, il y a au château, avec le spectacle perpétuel des grands souvenirs, le défilé non moins perpétuel de la bienfaisance. Voyez plutôt en quels termes le poète décrit à son père cette résidence magnifique :

Pour vous donner une ide'e, lui dit-il, de l'immensité et de la richesse de l'intérieur des appartements, je ne vous parlerai que du vestibule. C'est un portique de plus de cent pas de long, pavé en mosaïques de marbre, couvert de peintures à fresque, de portraits et de bustes de famille, avec des touffes de plantes

2 3o LA VIE ET LES ŒUVRES

rares qui sortent du pavé de marbre. Il y a maintenant une demi-douzaine de peintres occupés à l'achever. La princesse a logé dans le château les écoles qu'elle a fondées et organisées elle-même. Les enfants jouent dans le parc. Quand la princesse paraît, tous ces bambins de trois à six ans se précipitent sur elle pour lui baiser la main. Elle a converti une aile de bâtiment en un immense chaufîoir où les pauvres gens puissent se réunir l'hiver ; elle y a joint une espèce de restaurant économique où, pour quelques centimes, on leur donne à manger pour dix fois plus qu'ils ne payent. Elle estime, avec raison je crois, que cela vaut mieux que des distributions purement gratuites, lesquelles entretiennent la paresse et la mendicité. La princesse a, en outre, chez elle, une vingtaine de jeunes filles de village qui viennent là travailler; elle a tout à fait une existence de princesse homérique, plutôt que de châtelaine du moyen âge. Le soir, ces jeunes filles, les peintres qui travaillent aux décorations et quelques personnes de la maison se réunissent pour chanter soit des chansons du pays, dont les airs sont fort curieux, soit des chœurs empruntés aux meilleurs opéras italiens ; et toutes ces paysannes chantent avec un ensemble et une justesse que les Français qui en font métier rencontrent très rarement.... Je suis logé à côté de la chapelle: la porte de la tribune touche la mienne. Du reste, Locate est prédestiné à loger de grands personnages. François I" y a été reçu par Jean-Jacques Trivulce, à l'époque de la bataille de Marignan, et l'auteur de Psyché y est reçu, au dix-neuvième siècle, par celui de l'Essai sur la formation du dogme catholique (i). Or, puisque les poètes sont les véritables rois, comme dit mon ami Pelletan, il est évident que la destinée de Locate est infiniment plus brillante, en 1845, qu'au xvi<î siècle.

Le côté humoristique de la nature de V. de Laprade se fait jour ici, comme en tant d'autres rencontres où nous l'avons prise sur le vif; elle aime, nous le savons, à se répandre en étincelles, et jamais elle ne se refuse le plaisir des rapprochements originaux ni

(i) UEssai, de la princesse Belgiojoso, parut sans nom d'auteur, en 1846. L'ouvrage formait 4 volumes in-8°.

le charme des réflexions piquantes et primesautières. Le journal intime du poète, rédigé au jour le jour dans une langue à demi sténographique, nous en fournirait à glaner à satiété, sur les hommes comme sur les choses. Ici, il donne son impression sur Manzoni et G. Cantù, à qui il a rendu visite; là, il compare Verdi, le musicien de l'avenir en ce temps-là, à Donizetti, alors en train de s'immobiliser dans sa gloire ; plus loin, il parle dessin et peinture; ailleurs, il discute littérature et art avec Gustave Planche, et venant à quelques-unes de ses propres œuvres et des plus récentes, que le savant critique ne goûte pas sans réserve, il se permet cette appréciation, plus pleine de saveur encore en 1886 qu'en 1845 : « G. Planche est certainement un esprit juste; mais je crois que l'exagération des études et des préoccupations techniques finira par lui enlever sa rectitude naturelle. Dès aujourd'hui, l'orgueil du critique est aussi démesuré che\ lui que che:^ Hugo V orgueil du poète : il y a, chez tous deux, une conscience étonnante de leur infaillibilité. » Cependant, après cinq semaines de séjour au château de Locate et d'excursions dans les environs, V. de Laprade partit pour Florence, où il resta près d'un mois. Florence, avec ses monuments, ses prodigieuses merveilles artistiques et son ciel d'Orient, était pour lui comme une vision de la Grèce. Aussi agrandit-il encore, en les voyant à travers le prisme de son imagination de poète, la beauté et la magnificence des sites qu'il visite tour à tour. « Je suis ravi de Florence, écrit-il à son père, de la ville et du

paysage, du caractère des édifices et des points de vue. On comprend tout de suite que l'on entre dans un des sanctuaires privilégiés de l'esprit humain; c'est un site et un climat prédestinés à recevoir une ville intellectuelle, comme ceux d'Athènes et même de Paris. Il y a telle place de Florence que je suis forcé de me figurer très analogue à telle autre de l'ancienne Athènes et où je ne sais pas entrer sans ôter mon chapeau. Dans la Florence de Dante et dans celle des Médicis, on retrouve les Étrusques d'avant Rome. Tous les anciens palais et le pavé actuel sont formés d'immenses morceaux de pierre irréguliers et anguleux, dans le genre de cette architecture primitive qu'on appelle cyclopéenne. Ce n'est pas d'une tristesse ennuyeuse, comme les portiques de Bologne; c'est d'une austérité sublime. On s'attend à chaque instant à voir des géants sortir de ces palais. »

A défaut de géants il y trouva quelques-uns des hommes les plus distingués de l'époque, lesquels l'accueillirent d'autant mieux qu'il se présentait à eux avec les recommandations les plus chaudes de ses amis de Paris. Citons notamment le poète Niccolini, vers qui l'attire la sympathie du talent; le marquis Gino Capponi, du salon duquel il devient bientôt un des habitués et qui lui donne, entre autres indications précieuses, le conseil de s'adresser au professeur Canestrini, comme au « cicérone le plus capable de le conduire sûrement à travers toutes les richesses des archives »; le libraire Vieusseux, chez qui il rencontre quelques-uns des princes de la descendance

de Lucien Bonaparte, etc. Voici du reste en quels termes il rend compte, dans ses Notes inédites^ de la soirée du 3 avril 1 845, où il fut présenté au prince Louis, et de la conversation qu'ils eurent ensemble : « La maison de M. Vieusseux est la plus hospitalière de Florence pour les lettrés de tous les pays et particulièrement pour les Français. Ecrivains, savants, artistes, hommes politiques, voyageurs, s'y réunissent le jeudi soir, et l'on trouve là des conversations, sinon aussi brillantes, du moins plus solides, que dans la plupart des salons de Paris. Parmi les habitués les plus assidus des salons de Vieusseux figurent plusieurs princes Bonaparte, un peu déclassés il est vrai, mais tous cultivant les sciences et fort intelligents. Je suis présenté au prince Louis Bonaparte, second fils du prince de Canino; c'est un jeune homme modeste et doux, qui s'occupe beaucoup de chimie. Nous causons de la question religieuse en France. Il m'expose son programme, qui se résume ainsi : destruction du pouvoir temporel du pape; conservation nominale de la papauté ; établissement en France d'une Eglise nationale ifidépendante., dont VEtat serait le chef. »

Si, quelques années plus tard, au moment où renaissait le second Empire, V. de Laprade osa prédire que l'empire démocratique consacré par Napoléon III ne serait jamais qu'une pâle copie du césarisme romain et qu'il aboutirait fatalement un jour à laisser la France démembrée et vaincue, c'est que cette conversation avec le fils du prince de Canino et celles qu'il eut dans la suite avec les princes Bonaparte et, sur le

paquebot même qui le ramena en France, avec le prince Jérôme, lui avaient de bonne heure enlevé toutes ses illusions et comme révélé l'avenir. Il est bon d'insister, en passant, sur ce détail : il nous donne l'explication de l'attitude, correcte mais réservée, que V. de Laprade adopta vis-à-vis du pouvoir, après le coup d'Etat du deux décembre.

De Florence, il se rendit à Rome par Sienne. Chose étrange! la Ville éternelle ne fît point sur lui, à beaucoup près, l'impression que la ville des Médicis lui avait produite. Il s'était grisé d'admiration en allant chaque jour de merveille en merveille, de Saint-Marc à Santa-Maria Novella ou du palais Pitti aux Ufïizi; peut-être aussi n'avons-nous au dedans de nous qu'une puissance bornée d'admiration, laquelle se lasse ou s'épuise quand on l'applique d'une manière trop continue à la contemplation des chefs-d'œuvre. Au surplus, l'ophtalmie dont il souffrait, vers la fin d'avril 1845, rendue plus aiguë par la fatigue des longues séances dans les musées et dans les églises, le prédisposait-elle à voir sous un jour moins favorable les splendeurs de l'Art dans la capitale même du monde chrétien. Quoi qu'il en soit, ses sentiments chrétiens ne laissèrent pas que de se donner librement carrière à l'occasion de la bénédiction papale jetée Ui^bi et Orbi^ par Grégoire XVI, du haut de Saint-Jean-de- Latran, le jour de l'Ascension. Il entonne, à ce propos, un hymne magnifique en l'honneur de la Papauté et du catholicisme. Il faut citer cette éloquente profession de foi : « La vie morale^ dit-il, est encore

dans le catholicisme, et elle nest que là. Que l'on me trouve, dans l'univers entier, un homme qui ait la puissance de bénédiction au même point que Grégoire XVI, et cependant cette puissance, il ne la tient pas de lui-même. C'est un vieillard, il est vrai, d'un cœur innocent, très spirituel dit-on, mais qui assurément n'est point, par l'intelligence, l'égal des plus grands parmi ses contemporains. Cet immense pouvoir de bénédiction qui m'apparaît en lui si rayonnant, il le tient donc de l'institution même qu'il représente, du sentiment de la papauté qui s'empare de lui dans certaines circonstances ; en un mot, il est réellement inspiré dans cet instant ; il peut transmettre le Saint-Esprit, et cela, non par une force particulière et personnelle, comme l'homme de génie, mais par la grâce qu'il reçoit en tant que pape. Le catholicisme a conservé la vie-du cœur ; et n'est-ce pas par le cœur que tout vit? Aucuno. autre puissance n'est douée de cette vie morale, de ce sentiment d'amour, de cette force de bénédiction, en un mot de cette charité qui est en lui. Or la science sans charité, .l'industrie sans charité, n'enfanteront que le mal. Qui pourra remédier à ce mal, sinon le catholicisme ? La charité, l'amour à l'état religieux n'est nulle part ailleurs organisé et vivant. Tout ce qu'il y a de vie morale dans le peuple, ce sont les quarante mille prêtres catholiques qui le répandent en lui. Où sont les hommes prêts à remplacer les prêtres catholiques dans la dispensation de la vraie vie morale? »

Suivent ici quelques réflexions auxquelles les évé-

nements dont nous sommes les témoins aujourd'hui prêtent une singulière actualité : « Le catholicisme seiil^ continue-t-il, sera dans l'avenir l'asile de la liberté et de rindiindualité humaijie contre le socialisme oppresseur ; lui seul conservera les droits du sentiment et îJiême de Vimagination dans la société matérialiste et positive que V industrialisme nous prépare. Il redeviendra dans le monde ce qu'il a été en commençant, une minorité d'hommes pleins de foi et pleins de pureté, une minorité fortement organisée, et il sera le point d'appui de tous ceux qui combattront pour la liberté contre le despotisme du nombre, pour l'esprit contre la chair, pour la raison et pour l'idéal contre les passions et les intérêts. »

On se demandera peut-être ce qu'il advenait, pendant ces courses à travers champ, de la mission scientijîque dont l'avait chargé M. Villemain. Sans doute, dans la pensée du ministre, les instructions qui lui avaient été données n'étaient guère qu'une sorte de passe-port officiel pour lui permettre de visiter l'Italie. Toutefois, les convenances lui imposaient le devoir de déposer, à son retour, un Rapport au ministère, et, puisqu'il avait été entendu qu'il s'occuperait d'étudier les relations entre les rois de Naples et la république Florentine, de témoigner de quelques recherches de documents sur cette importante question. Mais une rare bonne fortune était échue au poète. Il avait trouvé, dans le professeur Canestrini, un érudit de premier ordre et un ami dévoué. Cet homme, qui savait par cœur les Archives de Florence et qui avait

mis la main dans toutes les bibliothèques privées et publiques de quelque importance, fut ravi de partir en campagne pour un jeune homme qui lui arrivait nanti de l'approbation et des encouragements de M. Mignet. Il eut vite fait de lier sa gerbe et d'apporter à V. de Laprade un dossier dans lequel se trouvaient méthodiquement classées toutes les pièces afférentes aux rapports des rois de Naples de la maison d'Anjou avec la république de Florence. Il ne s'agissait donc désormais que de tirer de là le grain à remporter : ce n'était plus qu'une question de triage et de transcription. Malheureusement, ni le mérite intrinsèque de ces recherches, ni le prix qu'ajoutèrent au dossier les réflexions personnelles et pratiques du poète n'arrachèrent le Rapport au sort qui attend, en haut lieu, presque tous les travaux similaires. Envoyé au ministère de l'Instruction publique, il y dort depuis plus de quarante ans dans les cartons. V. de Laprade a demandé, quelque part, avec la délicatesse de sa franchise que, si ce Rapport en sort quelque jour, il suppliait qu'on effaçât son nom pour le remplacer par celui de Canestrini. « C'est, ajoute-t-il, la première et la seule fois que je me sois paré des plumes du paon. Mais, observe-t il avec non moins de justesse, il n'y avait pas grand mal, car il est probable que jamais ces plumes n'ont été vues et admirées que par quelque obscur bureaucrate. »

De Rome, V. de Laprade rentra en France par mer. Le 9 mai, il s'embarquait, à Civita-Vecchia, sur le Tancrède, et il rencontrait, sur le pont du navire, le

jeune prince Jérôme. Bonaparte, que M, Guizot avait autorisé à visiter Paris sous un nom d'emprunt. Les Notes intimes du poète sur ses conversations avec le prince nous montrent que les idées de Jérôme Bonaparte cadraient de tout point avec celles qu'il avait entendu émettre à ses cousins dans les salons de M. Vieusseux : partisan, comme eux, de l'unité italienne, le prince se constituait aussi résolument l'adversaire de la papauté et l'ennemi du christianisme, sans compter que, à un autre point de vue, il rêvait de voir s'implanter en France ce qu'un homme d'esprit a très véridiquement nommé « une façon d'empire mâtiné de république w.

« Les mêmes Notes intimes^ remarque M. Heinrich (i), consignent les souvenirs d'une conversation de M. Guizot, qui a lui-même confirmé au poète ce fait parfois contesté, qu'une ordonnance, toute préparée pour être revêtue de la signature du roi, allait ouvrir officiellement les portes de la France à l'ex-roi Jérôme et à sa .famille, et le créait membre de la Chambre des pairs avec cent mille livres de rente, réversibles sur la tête de son fils, lorsque la révolution de Février vint ouvrir à la famille Bonaparte d'autres perspectives et lui aplanir le chemin du pouvoir. »

Quoi qu'il en soit, il est piquant de constater les relations de V. de Laprade, pendant son voyage d'Italie et au retour, avec les princes Bonaparte : on se reporte d'instinct aux Muses d'Etat^ et un fait,

(i) Op. cit., p. 40, 41.

banal en apparence, qui se produisit à Marseille, à l'heure du débarquement, emprunte, aux éve'nements qui suivirent, un intérêt particulier. Il a été conté avec trop d'esprit par M. E. Biré pour que je ne me borne pas simplement à le transcrire, d'après l'article du Correspo7idant : « Le prince, dit-il, n'avait jamais touché le sol français. Il prit terre à Marseille, sur le quai, en face de la Cannebière. Il était dans le même canot que le poète. Plus jeune que ce dernier, il était moins ingambe, donnant déjà quelques promesses de son futur embonpoint, et il fallut que Victor de Laprade lui tendît la main pour le hisser du canot sur le quai. C'est ainsi que, par une belle matinée de mai, en l'an de grâce 1845, la France reçut le prince Napoléon des mains de l'auteur de Psyché. »

C HAP ITRE VII

Page 1