LA CHAIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE A LA FACULTE DES LETTRES DE LYON
ORS QUE Victor de Laprade prit possession de sa chaire, au mois de décembre 1847, il y avait plusieurs années déjà qu'il avait été question de lui confier un poste dans le haut enseignement des Facultés. Dès 1841, son ami et protecteur, Edgar Quinet, lui avait offert, à Lyon même, la suppléance du cours de littérature étrangère qu'il était à la veille d'échanger contre une chaire analogue au Collège de France. Mais , soit que
26o LA VIE ET LES ŒUVRES
V. de Laprade ne s'estimât pas suffisamment préparé à un enseignement qui exige des études et des connaissances spéciales ; soit plutôt qu'il se forgeât une félicité trompeuse à la pensée de trouver la gloire dans la carrière de la poésie ; soit enfin que la nomination, presque immédiate, de M. Eichhoff à Lyon ait résolu la question sans appel, le projet se trouva provisoirement ajourné.
Cinq ans plus tard, les scènes tumultueuses auxquelles les leçons de Quinet et de Michelet donnèrent lieu, au Collège de France, ayant mis le ministre dans la nécessité de suspendre momentanément leurs cours, E Quinet, qui tenait en plus grande estime que jamais le talent de son jeune ami, songea encore à V. de Laprade pour le suppléer, à Paris. Mais le poète crut devoir décliner cet honneur. « Il ne pouvait en effet, observe finement M; Heinrich, ni continuer la tradition d'un enseignement dont les doctrines heurtaient ses convictions religieuses, ni se poser en contradicteur déclaré de l'homme qui lui adressait un bienveillant appel. La chaire demeura vacante, (i) »
Mais ce n'était là évidemment qu'un retard. L'heure était proche où le succès de ses poèmes devait nécessairement lui attirer les faveurs officielles. Une première ouverture lui avait été très aimablement faite dans ce sens par Villemain, en 1844, avant que le
(i) Notice sur M. Victor de Laprade, p. 35.
ministre ne le chargeât d'une mission historique en Italie. Le successeur de Villemain, M. de Salvandy, sut mettre la chose à exécution : au surplus, l'intention d'entrer dans l'enseignement des Facultés était déjà formelle, chez le poète, au retour de son voyage, et il ne s'en était point caché en haut lieu.
L'Académie française ayant mis au concours, en 1846, pour le prix de poésie, le sujet suivant : La machine à vapeur^ deux pièces surtout frappèrent l'attention des juges : l'une était signée d'Amédée Pommier; l'autre, de Victor de Laprade. Technique, ingénieuse dans ses descriptions et d'ailleurs bien écrite, l'œuvre d'A. Pommier fut couronnée, non toutefois sans que les membres les plus distingués de l'Académie et les plus pertinents connaisseurs dans ces sortes de travaux n'eussent incliné à attribuer la première récompense à l'auteur de Psyché. Celui-ci avait agrandi en effet le cadre du programme et animé son oeuvre d'un souffle puissant.
Au lieu de se borner, pour traiter le sujet, à une description servile et banale, il avait chanté la puissance humaine elle-même vis-à-vis des forces de la nature et écrit une pièce sur le mérite de laquelle le public n'hésita pas dans la suite un seul instant à se prononcer. Elle n'obtint cependant qu'une mention honorable, devant l'Aréropage appelé à la juger. Mais M. de Salvandy qui avait, à l'Académie, pris fait et cause pour Victor de Laprade, vengea, comme on l'a dit, leur commune défaite en lui envoyant la décoration.
La pièce parut alors, dans la Revue du Lyonnais^ sous ce titre modifié : UAge nouveau (i). On comprendra, en lisant quelques-uns de ces beaux vers, la juste admiration du ministre et l'appre'ciation enthousiaste du public. « L'homme pense, dit le poète, et
la nature est dès lors sa vassale ;
L'âme agite la masse inerte et colossale, La pense'e asservit le granit et l'airain. L'esprit fait circuler la sève dans la plante ; Il déchaîne la neige ou la lave brûlante ; Des éléments discords l'esprit est souverain.
Pensée, esprit, raison, c'est la force qui crée;
C'est, après les six jours, la parole sacrée
Qui dit : « C'est bien ! » devant son ouvrage accompli.
Va donc ! esprit humain, dans cette arène immense Dieu même en toi soutient la lutte qui commence. A ton tour, imitant l'œuvre de ton auteur, O fils semblable à lui, tu seras créateur 1 Mais lui seul est sans borne en sa toute-puissance. Tu n'enfanteras rien qu'à force de souffrance ; Tu devras lentement prendre à Dieu ses secrets. Patience et douleur, c'est la loi du progrès !
Fils de l'homme, c'est bienl la nature est soumise ; Ta liberté grandit des forces qu'elle y puise. Un nouveau serviteur docile et tout-puissant Fait passer sous ton joug l'univers frémissant, Et l'inerte matière, en te livrant sa flamme, Augmente à ses dépens le domaine de l'âme.
Quand ton coursier s'élance à ton signal, ô roi, L'espace t'appartient et le temps est à toi;
(i) La pièce, sous sa forme définitive, porte le titre : Utopie, et se trouve dans le tome VI des Œuvres poétiques, p. 176-196.
Tu vas, et des rochers ton front perce les bases ; Tu remplis des vallons des sommets que tu rases; L'éclair traîne ton char, la foudre est dans tes mains. Homme, que feras-tu de ces dons surhumains?
Préparons la moisson féconde
De justice et de charité,
Mais n'espérons pas en ce monde
Bâtir l'éternelle cité.
La vie est un voyage austère.
L'homme embellit en vain la terre :
Il n'en fera jamais le ciel!
Pourtant, quand la vague est moins forte.
Parons cette nef qui nous porte
Vers le monde immatériel.
Sous les plus riantes étoiles,
Le pilote encor soucieux.
Qu'il déploie ou serre ses voiles,
A l'esprit tendu vers les cieux.
Il peut, lorsqu'un bon vent s'y joue.
D'or et de fleurs orner sa proue,
Y dormir comme en un berceau .
Mais il n'aura de paix certaine
Qu'au bout de cette mer lointaine
En quittant son frêle vaisseau.
Cependant, pour un juge délicat comme M. de Salvandy, il y avait mieux à faire que de décorer le poète; il y avait à placer son talent sur un théâtre où il pût se produire avec avantage. Le ministre y songeait quand la création d'une Faculté des Lettres à Grenoble lui fournit à point l'occasion qu'il cherchait de témoigner à V. de Laprade sa haute et intelligente sympathie. Le professeur de littérature française de la Faculté de Lyon, M. Maignien, ayant été appelé au décanat de la Faculté nouvelle, M. de Salvandy, par
arrêté ministériel en date du 27 septembre 1847, nomma son protégé pour le remplacer, avec le titre provisoire de « Chargé de Cours w. C'était le seul en effet auquel il pût prétendre, jusqu'à ce qu'il eût conquis le grade de docteur es lettres. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, V. de Laprade venait précisément d'obtenir de l'administration municipale la direction de la Bibliothèque du Palais-des-Arts, en remplacement de M. Montfalcon, nommé Conservateur de la grande bibliothèque de la ville.
C'est en cette occurrence qu'il fut amené à briser les derniers liens qui le rattachaient encore au barreau de Lyon. Lorsqu'il fut proposé pour succéder à M. Montfalcon, l'on crut en effet devoir élever, dans l'ordre, la grave question de savoir si cette fonction était conciliable avec la qualité d'avocat. Poser une semblable question, c'était la résoudre, et le conseil de l'ordre se prononça pour l'affirmative. Mais, c'était aussi s'exposer à froisser les susceptibilités du poète, et ce dernier, attristé en effet par cette controverse, s'empressa d'envoyer sa démission au bâtonnier.
Dans son discours d'ouverture, sur le Génie littéraire de la Frajice^ V. de Laprade, toujours fidèle au culte des souvenirs, se plaça à la fois sous la protection 'de Ballanche, dont il vénérait pieusement la mémoire et sous le patronage de l'abbé Noirot, son docte et aimable professeur de philosophie. « Son succès, raconte M. Heinrich, fut considérable et du meilleur aloi. Il ne réunit pas sans doute, autour de sa chaire.
l'immense auditoire qui avait forcé l'un de ses collègues, le professeur d'histoire, M. François, à transporter son cours dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. On peutmême dire que les deux cours formaient le plus parfait contraste. D'un côté une facilité oratoire qui tenait plus de la faconde que de la véritable éloquence, la sonorité de la voix, les artifices de l'action, la science des gestes; de l'autre, un débit quelque peu monotone, une lecture simplement animée par l'émotion contenue du professeur, mais une profusion d'idées et l'attestation constante d'une méditation sérieuse et d'un immense travail (i)...» Au surplus, quelques passages pris au hasard, dans la première leçon de V. de Laprade, seront ici tout à fait en leur lieu pour faire comprendre sa manière :
« Appelé aujourd'hui à continuer dans cette chaire un enseignement qu'il importe de ne pas laisser déchoir, avec la nécessité vivement sentie d'obtenir une nouvelle bienveillance, je trouve le devoir aussi impérieux de répondre à la bienveillance dont j'ai déjà reçu de si hauts témoignages. Sans titre dans le corps enseignant, je me suis vu accueillir avec la plus loyale bonté par des collègues qui peuvent produire tant et de si beaux titres. En comptant pour des services universitaires quelques travaux modestement accomplis dans la retraite, le noble esprit qui dirige l'Instruction publique a voulu montrer que l'Université de France embrasse dans sa sollicitude tout ce qui intéresse, même au plus faible degré, l'honneur des lettres françaises et que nul serviteur du vrai et du beau n'est un étranger pour ce corps illustre....
« Quand on étudie les monuments littéraires d'une nation, le
(i) Op. cit., p. 42.
résultat qu'il importe le plus d'obtenir, ce n'est pas seulement la connaissance du génie particulier et du mérite relatif de ses écrivains illustres ; c'est surtout, après avoir recherché quels sont les principes de l'art, les lois générales du beau, de découvrir, à travers l'œuvre des poètes et des philosophes, le génie même de leur pays, ses aptitudes spéciales, son caractère intime, en un mot tout ce qui constitue cette grande personnalité morale qu'on appelle une nation. Il est des moments où les peuples, comme les artistes, ceux-là surtout qui sont dans toute leur vigueur, doivent faire sur eux-mêmes ce retour critique : avec une conscience plus exacte des facultés qui leur ont été dévolues, ils trouveront dans cet examen de leurs précédentes œuvres un sentiment plus vif de la mission qui leur est assignée, une détermination plus juste des voies qu'ils doivent suivre pour se conformer librement aux vues de la Providence.
« Chaque peuple a une mission spéciale dans l'achèvement de l'œuvre humaine : c'est là un principe que la philosophie a le droit de poser avant que l'histoire le démontre ; car il découle de ces idées primordiales que la création a un but, que l'homme a un but dans la création. Nier ces vérités, c'est nier la Providence elle-même....
« Chaque nation, au point de vue littéraire comme dans l'ensemble de son histoire, peut être considérée comme un artiste ayant ses qualités et ses défauts particuliers. Pour critiquer un artiste avec sagesse et lui donner des conseils profitables, il ne suffit pas de posséder la philosophie de l'art en soi, la poétique abstraite et générale ; il faut d'abord étudier l'artiste lui-même, connaître à fond ses tendances natives, ses passions, ses préjugés et la limite de ses forces. C'est surtout dans la pratique des arts et de la littérature qu'en dépit des systèmes le naturel finit toujours par l'emporter : plus l'artiste a de sève et de vigueur, et plus il est rebelle à toute éducation qui prétendrait changer la nature de son talent. Une critique trop générale et trop systématique risque de faire perdre au poète toutes les qualités qui lui sont propres, sans lui rien faire acquérir de ce qui manque à son organisation.
« Le premier but de la critique appliquée à l'ensemble d'une littérature, et surtout à la littérature de notre pays, est donc de
bien connaître le ge'nie national. Le ge'nie d'un peuple se manifeste dans tous les produits de son activité', dans tous les aspects de son caractère....
« L'esprit français n'est spécialement ni l'esprit religieux, ni l'esprit des arts, ni l'esprit poétique, ni l'esprit utilitaire : c'est par excellence l'esprit humain.... L'intelligence française représente, d'une manière abstraite et générale, le génie même de l'humanité. Or, l'humanité vit de la tradition.... Le génie français, malgré tout ce qu'il a d'essentiellement neuf et d'original dans son universalité, le génie français est fils d'une tradition ; mais cette trfidition n'est ni gauloise, ni germanique : elle est par-dessus tout grecque et romaine....
« La France n'est pas un poète peut-être ; elle est mieux que cela, elle est un héros : ce que d'autres voient dans leurs rêves et ce qu'ils chantent, la France l'accomplit de ses mains....
« Si nous abordons ici l'étude des monuments de la littérature française avec l'intention de la juger sans laisser fléchir nos croyances esthétiques devant certaines admirations traditionnelles, nous n'aurons cependant aucune violence à nous imposer pour témoigner un culte au génie national....
« Si donc, en parcourant ensemble le monde des artistes et des poètes, notre admiration se divise impartialement entre les hommes de génie de tous les temps et de tous les lieux, lorsque nous serons conduits à apprécier l'esprit particulier à la littérature de chaque peuple, nous ne remontrerons pas une nation dont le génie, par l'élévation morale et la puissance civilisatrice, mérite autant que celui de notre pays la sympathie et le dévouement des vrais amis de l'humanité. Quelle que soit donc notre liberté à l'égard de certaines traditions littéraires, avec quelque réserve que s'exprime parfois notre admiration pour certaines renommées, soyez assurés. Messieurs, que, dans cette chaire, ne sera jamais prononcé sans respect, sans amour, sans enthousiasme, le nom sacré de la France. »
Ce fut au sortir de cette leçon d'ouverture que le directeur de la première feuille quotidienne de Lyon, à cette date, e'crivit cette appréciation, aussi juste que
flatteuse : « Il ne tombera pas, du haut de cette chaire, des paroles vides et des leçons bonnes pour former les auditeurs à brouter de petites herbes sèches au milieu des gras pâturages.... M. de Laprade a essayé d'établir que notre génie national est surtout grec et romain. Il en a trouvé les preuves dans la filiation historique de la littérature française et dans les caractères de notre langue (i).... Nous n'avons que des éloges pour le sentiment patriotique qui anime M. de Laprade, pour sa diction claire et noble, pour l'expression souvent magnifique de ses idées (2). «
La Révolution de février, en interrompant soudain un enseignement qui s'ouvrait sous de si brillants auspices, eut du moins l'avantage de laisser au jeune maître quelques loisirs pour activer l'élaboration de ses thèses de doctorat. Lorsqu'il put, grâce au calme relatif de la rue, reprendre ses cours, ce travail supplémentaire était à peu près achevé et il eut toute latitude pour s'appliquer uniquement à ses devoirs professionnels.
(i) On sait que cette idée est aussi celle de M. De'siré Nisard dans sa magistrale Histoire de la littérature française, la plus substantielle et la plus suggestive qu'on ait publiée dans notre siècle, à moins que M. Ferdinand Brunetière ne se décide à en écrire bientôt une dont ses admirables Etudes permettent assez d'entrevoir quelle serait l'immense portée.
(2) La Galette de Lyon, n° du 22 décembre 1847.