LE DOCTEUR ÈS LETTRES
(il août 1848)
Dès 1841, c'est-à-dire dès le jour où E. Quinet lui avait proposé de le suppléer à la Faculté de Lyon, Victor de Laprade s'était préoccupé du doctorat èslettres (1) et à plusieurs reprises il avait parlé de ce projet à son ami F. Guillibert. Sa nomination, comme successeur de M. Maignien, le mit en demeure de l'exécuter.
Or, voici en quels termes un journal du temps annonçait alors la nouvelle de la cérémonie de la soutenance : « On nous écrit d'Aix : M. de Laprade, l'auteur des beaux poèmes philosophiques de Psyché et d'Eleusis^ chargé du cours de littérature française à la Faculté des Lettres de Lyon est, en ce moment.
(1) Par une coïncidence qui ne doit pas être fortuite, c'est à peu près vers la même e'poque que B. Tisseur, se rappelant le conseil de V. Cousin : « M. Tisseur, faites-vous recevoir docteur et je me charge de votre avenir », songeait aussi sérieusement à se faire recevoir docteur es lettres.
dans notre ville, où il a fait ses études de droit. Vendredi prochain, 1 1 août, à 8 heures du matin il soutiendra ses thèses de doctorat devant la Faculté des Lettres d'Aix. C'est une solennité littéraire que recommandent à nos compatriotes sa nouveauté, son importance et la réputation du canditat (i). »
Licencié en droit, mais simple bachelier es lettres, V. de Laprade bénéficiait, dans la circonstance, de son titre de Lauréat de l'Académie française (2) pour se présenter d'emblée aux épreuves du doctorat. M. H. Fortoul, doyen de la Faculté, assisté de MM. Bonafous, Lafaye et Pons, professeurs, formait le bureau d'examen, et il est assez piquant de remarquer, à ce propos, non seulement que V. de Laprade se retrouve là en face d'un ancien camarade de collège, mais aussi qu'il vient, lui, professeur à la Faculté de Lyon, recevoir à Aix, les mêmes lauriers que son ami, M. Fortoul, doyen de ladite Faculté d'Aix, avait cueillis, huit ans auparavant, à la Faculté même de Lyon (3).
Je citerai encore ici un document contemporain. Le 24 août en effet, paraissait, dans un journal d'Aix, la Provence^ un compte-rendu de la soutenance où, à côté des détails techniques, se reflètent assez fidèlement les impressions du public au cours de l'examen.
(i) Cf. VUnion Nationale, n" du ii août 1848. '
(2) Ce titre fut en effet tenu par la Faculté comme l'équivalent du grade de licencié es lettres, qui manquait au poète.
(3) Cf. ci-dessus, p. 75, note 3. Lues et agréées par H. Fortoul, les thèses de V. de Laprade avaient été contresignées par M. le recteur Roustan, le père de notre consul à Tunis, ces dernières années.
« M. Victor de Laprade a soutenu, le 1 1 août, ses deux thèses pour le Doctorat es lettres. C'était la première fois, depuis sa fondation, que la Faculté d'Ais était appelée à faire subir ces difficiles épreuves. Aussi, la nouveauté de l'examen, s'ajoutant à la réputation littéraire du candidat, a-t-elle augmenté l'intérêt déjà si vif que notre ville prend toujours à ces joutes solennelles de l'intelligence. Pendant tout le temps qu'ont duré les épreuves, c'est-à-dire, pendant près de cinq heures, la salle des examens a été constamment remplie par un public à la fois nombreux et choisi, avide de voir et d'entendre l'auteur de Psyché et d'Eleusis.
« A l'ouverture de la séance, M. Fortoul, doyen de la Faculté, après avoir rappelé les titres littéraires de V. de Laprade, a marqué en quelques traits pleins de vérité, le caractère élevé de cette école de Lyon dont il s'honore d'être le disciple. M. de Laprade est sorti, lui aussi, de cette école, si noblement représentée autrefois par Ballanche et par Ampère, et dirigée aujourd'hui avec tant de succès par le modeste et savant abbé Noirot. M. le Doyen a terminé cette allocution au candidat en invitant M. de Laprade à exposer les idées principales qui dominent dans sa thèse latine.
« Dans cet ouvrage qui a pour titre: De philosophia Hippocratis (i), l'auteur, sans s'attacher à développer les opinions philosophiques émises par le célèbre médecin de Gos, s'est contenté de considérer Hippocrate comme le fondateur de la méthode d'observation appliquée à l'étude des sciences naturelles. Le titre de cette thèse promettait donc beaucoup plus qu'elle ne donnait réellement, ainsi que M. Lafaye (2), l'a
(i) La thèse latine, De philosopJiia Hippocratis ne comprend que onze pages in-folio ; la thèse française au contraire forme un volume in-octavo de iSy pages. Celle-ci était dédiée à l'abbé Noirot; celle-là à la mémoire de son aïeul et à son père. En faisant, quelque part, allusion à la facilité avec laquelle son père écrivait élégamment en latin, V. de Laprade a laissé entendre que la collaboration du bon docteur porta à la fois sur la forme et le fond de cette thèse latine. Par contre il n'est que juste d'ajouter que la thèse française est une œuvre absolument personnelle.
(2) M. Lafaye (Lafaist) avait subi, en Sorbonne, en i833, les épreuves du doctorat. Il y avait présenté une thèse De definitione (23 pages) et une thèse française intitulée : Dissertation sur la pJiilosopliie atomistique (118 p. in-8°).
observé. Interrogé par ce savant professeur sur divers points de philosophie, le candidat a montré dans ses réponses une connaissance approfondie, sinon de chacun des sj'^stèmes des philosophes anciens, du moins de toutes les doctrines qui marquent une phase nouvelle du développement de l'humanité,
« Après quelques observations de style présentées par M. Pons (i), juge habile des travaux littéraires, et par M. Bonafous, dont la thèse sur Politien (2).offre le modèle de la latinité la plus élégante et la plus pure, le candidat a fait l'exposé ed sa thèse française : Du sentiment de la nature dans la poésie d'Homère. En développant les théories neuves et profondes contenues dans cette oeuvre importante, M. de Laprade a vivement intéressé l'auditoire. Nous n'essayerons pas d'analyser, même rapidement, ce beau travail, dans lequel les idées les plus élevées sont toujours revêtues d'un forme dont la simplicité et la grandeur rappellent souvent les plus belles pages des philosophes de l'antiquité. Il faut lire en entier cette thèse, dont M. le professeur de littérature ancienne a pu dire que c'est une œuvre complètement neuve sur un sujet depuis longtemps exploré.
« Après l'exposé de la thèse par le candidat, la discussion a été ouverte entre les examinateurs et M. de Laprade. Nous avons alors remarqué quelques objections puissantes présentées par MM. les professeurs de philosophie et de littérature ancienne, et surtout les théories neuves et lumineuses sur l'origine des peuples et de la langue de la Grèce, développées par M. Fortoul, avec une étonnante habileté d'élocution.
« A toutes les questions, M. de Laprade répond avec circons-
(i) M. Pons était, depuis vingt ans déjà, docteur es lettres. Ses thèses, soutenues devant la Faculté de Toulouse, portaient, l'une sur les Caractères de la tragédie classique et du drame romantique ; l'autre, sur un sujet de morale : Utnim motivum homines efficaciter impellit ad recte agendum in omnibus circumstanciis, scilicet futurae vitae fîdes, in qua Dens sua virtuti praemia, suas vitio poenas retribuit?
(2) M. Norbert Bonafous, le plus jeune docteur de la Faculté, avait présenté, le 22 juillet 1846, les deux thèses suivantes devant la Faculté des Lettres de Paris : De Angeli Politiani vita et operibus disquisitiones (176 p. in-8°); Etudes sur /'Astrée et sur Honoré d'Ur/é (282 p. in-S").
pection et avec modestie. Sa diction est sobre et sévère. Ce n'est point l'élocution facile, pleine de feu, qu'on pouvait attendre d'un esprit doué d'une aussi riche imagination. Sa parole est un peu lente, mais empreinte d'une certaine gravité antique : ce n'est point la parole du poète de nos jours; c'est la parole du philosophe. En voyant cette tête à demi chauve, cette physionomie austère, on reconnaît un de ces rares esprits qui ont consacré, dans le silence de la méditation, de longues années à la recherche de la vérité philosophique. Ne nous étonnons donc pas si, appelé depuis peu à l'enseignement public, M. de Laprade n'a pas encore acquis complètement une élocution qui réponde à l'abondance et à la force des pensées qui se pressent dans son intelligence. En l'admettant au grade de docteur, la Faculté d'Aix nous met en droit d'espérer que, secondé par l'habitude de la parole, ce poète si distingué, ce profond philosophe deviendra bientôt un des professeurs les plus éloquents de l'enseignement supérieur des Lettres. »
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