VICTOR DE LAPRADE PROFESSEUR
Ce diplôme permit à V. de Laprade d'échanger son titre de chargé de cours contre une nomination définitive de professeur . Aussi bien, il n'avait pas attendu d'avoir subi ce dernier examen pour reprendre ses leçons, momentanément interrompues, comme je l'ai dit, par les jours troublés de février 1848. Quand il remonta dans sa chaire, le 1 1 mars, il fit de l'actualité en traitant du Principe moral dans une république (ï); la question était brûlante, capitale. Or,
(i) Citons un fragment de cette leçon, qui fut très remarque'e : « En proclamant la République, dit M. de Laprade, la France a proclamé la nécessité de tous les généreux dévouements; elle s'est condamnée à toutes les vertus, à toutes les grandeurs. Glorieux jugement que la patrie a porté sur elle-même ! Dans la chaleur même du combat qui la rendait libre, elle a placé sa main sur son cœur et elle Ta senti battre avec assez de calme, elle l'a reconnu assez pur de toute colère et de toute haine, de toute grossière idolâtrie, de toute mesquine passion pour accepter cette tâche merveilleuse de la République, dont elle est seule capable encore parmi les grandes nations de TEurope.
« Sachons bien ce qu'une mission pareille commande à chacun de nous. Que la littérature et les arts, ces instituteurs des peuples, ne
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dit M. Heinrich, cette « leçon de rentrée contrastait étrangement, par l'élévation de la pensée et la gravité des réflexions, avec les professions de foi dont les premiers candidats du suffrage universel inondaient alors la France. Il y démontrait que la moralité d'un peuple est à la fois la condition et la mesure de sa liberté, et, au lieu de s'attarder à jeter l'anathème aux vaincus, il montrait à la démocratie naissante le chemin qu'elle avait à parcourir pour fonder avec quelque stabilité un ordre nouveau. D'aussi austères conseils durent paraître bien pâles en comparaison des promesses de félicité dont la plupart des candidats étaient alors prodigues -, aussi ne fut-il pas étonnant que Victor de Laprade, porté sur une liste modérée, n'ait réuni qu'un nombie assez faible de voix(i). Il n'avait d'ailleurs fait autre chose pour cette
répandent plus autour d'eux, de lâches enseignements ! Ces pre'ceptes du beau, que nous cherchons ici en commun, sont inséparables des règles du bien : la littérature de nos jours l'a trop souvent oublié; elle a beaucoup parlé au sens; elle n'a suscité dans l'âme que de vagues aspirations. Voici pour elle, aujourd'hui, le moment de faire entendre un plus austère langage et de donner un organe plus clair, plus précis, plus ferme aux grandes vérités morales.
« La littérature de la France a fait autant que son épée pour la grande cause de la révolution. Elle y a travaillé la première; espérons qu'elle continuera à y travailler plus que jamais dans une ère de progrès pacifique. Les arts et la poésie^ cette splendeur de la morale comme le beau est la splendeur du bien, les arts et les lettres doivent devenir les rayons les plus féconds et les plus vifs du soleil de notre jeune République. Déjà ce soleil jette assez d'éclat pour être reconnu de toute l'Europe ; mais il a plus à faire: il faut qu'il répande à grands flots sa lumière et sa chaleur et qu'il fertilise le monde. »
(i ) Les élections pour l'Assemblée Constituante eurent lieu le g avril 1848. Le Rhône avait à nommer quatorze députés. Le nom de V. de Laprade fut porté sur deux listes, l'une, républicaine modérée, et
candidature que d'autoriser l'inscription de son nom sur une liste, et nul ne peut se souvenir de l'avoir vu dans les clubs quêter les applaudissements ou les suffrages. Son esprit avait d'autres préoccupations. Les premières années de son professorat furent consacrées à amasser les matériaux de ses cours : ses publications poétiques en furent même notablement retardées, (i) »
Dans ce discours du 1 1 mars, il y avait cependant autre chose que des considérations d'ordre social et des allusions politiques. V. de Laprade sut à la fois faire entendre à ses contemporains les conseils que commandait une sage appréciation des hommes et des choses, et leur continuer l'enseignement de la littérature française dont l'étude était l'objet propre de son cours. 11 faut donc citer, dans cette même leçon qui fit époque, un passage éloquent où le poète juge, avec la sérénité d'un talent bienveillant pour tous, celui qu'il regardait avec raison comme son
l'autre, royaliste. S'il est vrai de dire qu' « il ne fit autre chose pour cette candidature qu'autoriser l'inscription de son nom », il est juste cependant de reconnaître que ses amis se remuèrent pour lui. Les lettres de Lamennais et de Lamartine pour le recommander aux électeurs, et la très curieuse circulaire que Blanc Saint-Bonnet adressa, de Saint-Bonnet-le-Froid, aux «Habitants des campagnes» prouvent qu'on s'inte'ressait activement autour de lui au succès de sa candidature. Le suffrage universel lui donna iS.ng voix, et lui pre'fe'ra le citoyen Greppo. Son échec ne l'empêcha point d'accomplir très consciencieusement ses devoirs de garde national : caporal de sa compagnie, il passait de temps à autre la nuit dans le Grenier à sel et contractait là peut-être le germe des douleurs rhumatismales dont il eut plus tard tant à souffrir.
(i) G. -A. Heinrich, Notice sur M. V. de Laprade, p. 43.
maître et dont le public le considérait déjà presque comme l'un des pairs : « Avant Lamartine, dit-il, notre poésie autant que notre prose nous promenait au travers des passions, des événements les plus positifs; jamais elle ne quittait les régions de la terre ni les chemins fréquentés par la foule. Lorsqu'apparut ce poète nouveau, il semblait n'avoir jamais habité qu'un monde meilleur, qu'une sphère tout idéale ; sa voix nous arrivait comme l'écho d'une lyre immatérielle. Cet homme créa la poésie moderne; elle naquit de son génie, comme naissent toutes les grandes choses, à travers l'oubli des règles du passé, des préceptes de l'expérience, des calculs et des systèmes ; elle naquit de l'inspiration et du cœur. «
Cette « poésie moderne créée par Lamartine, » V. de Laprade l'acclimatait à sa manière au milieu des contemporains. Si absorbé en effet fût-il par ses devoirs professionnels (i), il ne laissait point tout à fait pour cela de sourire aux appels de la Muse ; il continuait au contraire à s'occuper de la composition de ses Poèmes épangéliques. Il ajoutait de temps à autre, dans ce but, quelques épis à sa gerbe, épis dorés qui faisaient pressentir la magnificence de la moisson prochaine. La pièce intitulée : Tentation^ qui parut pendant l'été de 1848, dans la Repue du Lyonnais^ mérite assurément une mention spéciale. N'étaient
(0 A cette époque, remarque M. Philibert-Soupé, « V. de Laprade publie peu : il est absorbé par les travaux si légèrement jugés d'ordinaire et au fond si compliqués, de l'enseignement supérieur. » Cf. le Salut public de Lyon, numéro du 14 décembre i883.
en effet quelques inexactitudes doctrinales que le poète a laissé se glisser là sur les Anges et sur certaines faiblesses, inhérentes à notre nature déchue mais absolument incompatibles avec la nature de notre Sauveur, l'œuvre mériterait les plus grands éloges. Bien que Jésus-Christ ait sanctifié toutes nos voies et rendu à l'amour sa dignité première, il y a loin de cette sanctification divine à Thypothèse d'après laquelle le Sauveur aurait, avant de nous guérir, commencé lui-même, ne fût-ce qu'un moment, à se laisser ébranler le cœur par les charmes d'un amour tout humain. On ne peut trop énergiquement protester contre ces tendances naturalistes que les plus habiles artistes de notre siècle, poètes et musiciens, ont tour -à tour incliné à faire accepter par la foule, mais qui répugnent autant à la sainteté de l'Homme-Dieu ou du Précurseur qu'elles contredisent la vérité de nos Saints Livres et les affirmations mêmes de l'histoire. Ces réserves faites, il faut reconnaître que V. de Laprade a excellé, dans cette œuvre, à susciter en nous une série de pensées consolantes. Les harmonies de son âme sont des harmonies de souffrance qui cherchent sans cesse la rencontre du vrai. Cet ardent amour de l'humanité, ce profond dévouement aux classes laborieuses, qui sont comme la base du christianisme et qui animent VAg-e 7iouveau ; cette gravité solennelle du portrait du Précurseur qui fait que cette préface des futurs Poèmes évaiigéliques rappelle les magnifiques ouvertures de quelques drames sublimes,
tout cela se retrouve dans la Tentation , avec une émotion plus profonde et plus de place accorde'e à - l'expression du sentiment intime. Quoi de plus maternel que les adieux de Marie à son Fils ! Et comme Tamour de la famille est célébré là d'une manière noble et touchante ! Ah ! ce n'est pas en vain que le poète écrivait naguère :
Avons-nous dompté la matière Pour en garder les appétits? (i)
Ce qu'il disait là, il le pensait; il faisait mieux : il le pratiquait. Les lueurs de christianisme, qui apparaissaient dans ses premiers ouvrages, resplendissent maintenant. Une inspiration franchement chrétienne a ennobli son talent et grandi encore sa pensée. L'homme qui a su écrire cette invocation à la famille :
O famille, ô foyer, temple cher à Dieu même!
O filial amour, religion suprême.
Doux avertissement qui fait les hommes forts, Paix qui prépare l'homme aux combats du dehors. Loi dont les plus grands coeurs suivent le mieux les règles, Humble nid où s'accroît l'envergure des aigles. Joug aimé des plus fiers et des plus triomphants. Qu'un regard maternel trouve toujours enfants (2) 1
cet homme-là n'est pas seulement un bon fils ; c'est une belle âme et un grand cœur.
Ce fut avec le titre de professeur que le nouveau
(1) Le Chemin de fer. Poème honoré d'une mention par PAcadémit française (1847).
(2) PoÈAiEs ÉVANGÉLiQUES, la Tentation. T. V des Œuv. poét., p. 71 Cette pièce fut compose'e en 1847.
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Docteur es lettres remonta dans sa chaire, au mois de novembre 1848. Son cours attira la foule comme par le passé. D'ailleurs, ce n'était point Malherbe, Corneille, Racine et autres individualités célèbres qu'il faisait connaître à ses auditeurs ; c'était tout un monde littéraire, tout un ensemble de philosophie, de poésie et d'art qu'il déroulait à leurs yeux.
A propos de la Renaissance et du mouvement qui se fit dans la littérature à cette époque, le professeur crut devoir entrer dans quelques détails sur l'impulsion qui fut en même temps donnée aux arts et en particulier à la peinture. Le style et la peinture, en effet, sont tous deux des formes de la pensée, et tous deux subissent des phases analogues. D'après V. de Laprade, la Renaissance ne fut point, à tous égards, une ère de progrès (i). Si l'on remonte au sein de l'antiquité, l'on voit, d'après les ruines qui nous en restent, que l'époque primitive des arts fut toute matérialiste. L'idée de la forme, la copie exacte de la nature, fut le point de départ des artistes grecs. Aussi les corps atteignirent-ils bien vite une rare perfection, tandis que les têtes furent longtemps l'image de ces animaux, dieux de l'Egypte, d'où sortirent les premières traditions religieuses et artistiques. La tête humaine se substitua cependant à la tête de l'animal, mais sans
(i) Cette question a été creusée à fond, il y a trois ans, par Mgr Guiol, l'ancien et vénéré Recteur de l'Université catholique de Lyon, dans 6on beau livre : de l'unité de conscience, Considérations sur l'Enseignement chrétien. Deuxième édition, honorée d'une Lettre de S. S. LéonXin. Lyon, Vitte et Perrussel, 1884.
passer au delà d'un type brutal et grossier, tel que pouvaient le concevoir des hommes qui n'avaient ressenti que des passions terrestres et qui les adoraient dans la personne de leurs divinités. Phidias vint alors, imbu d'une doctrine un peu plus métaphysique. Il rendit l'expression de la tête plus digne de l'humanité. A force de perfection dans l'exécution des formes, il atteignit un certain degré d'idéal, mais sans s'élever encore à une conception surhumaine.
Au moyen âge, l'art suivit une direction diamétralement opposée; il eut les qualités et les défauts contraires à ceux de l'art grec. Il partit de l'idéal et fut tout mystique. L'expression des têtes, aux dépens de la perfection matérielle des formes du corps, fut ce qui distingua l'artiste de cette époque. Il est à croire que, de lui-même, il serait arrivé à cette perfection d'exécution qui lui manquait; mais lorsque les trésors de l'antiquité lui furent ouverts, il en profita et il se laissa bientôt aller à une imitation enthousiaste et servile du modèle antique. Il en prit les défauts, sans atteindre de prime-abord à la perfection. C'est de ce moment que date la Renaissance.
« L'artiste chrétien du moyen âge, dit V. de Laprade, parlait du sentiment qui était en lui : il avait plus écouté son âme que considéré la nature en se mettant à l'œuvre. Aussi s'élevait-il au plus haut degré de l'expression, sans s'être encore occupé de la réalité des formes. Ses figures rayonnaient d'idéal, et ses nerfs ne possédaient pas la beauté, pas même la correction. Il était cependant sur l'infaillible chemin
de la beauté. En effet, si, à force de vérité, d'élévation, d'idéal dans la forme, l'artiste grec arrivait à reproduire une parcelle de la vie morale, la puissance et la vérité du sentiment devaient amener l'artiste chrétien à trouver la beauté du corps tout entier en partant de la beauté de l'âme. Le résultat était infaillible, caria méthode était la même. On est en droit de penser que, livrée à la pente naturelle et fatale de toute chose, la peinture chrétienne serait arrivée d'elle-même à rectifier ses premières imperfections, dans un sens original, et, par conséquent, plus fécond, lors même qu'elle n'eût pas été envahie par l'imitation de l'antiquité. »
L'art chrétien est donc véritablement né au moyen âge de ces races modernes qui envahirent alors l'Occident, pures de toutes les vieilles traditions orientales, et puisant leurs inspirations dans leur propre fonds et dans le fonds des idées chrétiennes. Puis, lorsqu'on découvrit les chefs-d'œuvre des maîtres grecs, l'artiste s'en empara pour s'aider dans l'étude des formes. Mais il est impossible, malgré l'imperfection du dessin et la pauvreté des détails, de refuser à l'école du moyen âge une certaine supériorité. Son mérite et sa puissance consistent à faire naître dans l'âme de ces émotions vives et spontanées qui réveillent en elle de nobles idées et y provoquent de mystérieuses sympathies.
C'est par de telles considérations que V. de Laprade saisissait son public ; c'est par l'éloquence et la philosophie qu'il élevait à la hauteur d'un apostolat
renseignement de la littérature française à la Faculté de Lyon.
En 1849, après un nouveau voyage en Suisse pendant les vacances, il prononça, pour la reprise de ses leçons, un discours qui devait, dans sa pensée, servir de préface à une « histoire comparée de la poésie et des arts » et qu'il intitula : De l'unité des arts^ de leurs divisiofis^ de leurs limites. « La nature, l'art divin, disait-il, est, comme les arts humains, une manifestation de l'idée infinie à l'aide d'une forme finie. Voilà donc le sens dans lequel l'art doit imiter la nature. Il n'a pas à la reproduire : cela serait à la fois inutile et impossible. Ce qu'il peut et doit faire, c'est de s'astreindre, dans ses créations, aux mêmes lois que la nature suit dans les siennes. Manifester l'idéal en prenant la nature, l'univers, comme types de toute manifestation, tels sont et le but et la règle souveraine de l'art. » Il est bien évident en effet que l'art peut tout imiter dans la nature ; il peut reproduire tout ce qu'il est donné à l'homme de sentir et de concevoir, tout, excepté la vie. Mais, ne me trompé-je point? et ne mets-je pas, n'imposé-je pas à la noble puissance de l'art des bornes trop étroites ? Si l'art est inhabile à douer de la vie sensible les œuvres sorties de la main des ouvriers qu'il se choisit et qu'il inspire, ne se surpasse et ne se transfigure-t-il pas par cela même qu'il pénètre victorieusement dans notre cœur, qu'il embrasse, alimente et agrandit en nous par l'enthousiasme du beau le foyer de la vie morale et qu'il fait croître dans notre âme, selon les paroles mêmes du
divin Platon, les ailes qui l'emportent vers le principe de toute vie?... C'est à creuser ces intéressants problèmes que V. de Laprade consacrait ses leçons. Aussi son doyen, M. Bouillier, put-il et sut-il lui rendre, à la séance solennelle de rentrée des Facultés, un hommage public. « Le professeur de littérature française, dit-il, a présenté un tableau général des arts et des lettres avant le Christianisme dans l'Inde, l'Egypte et la Grèce. C'est comme une sorte d'introduction aux cours de cette année sur la littérature et les arts du moyen âge, sous l'influence du Christianisme. L'autre leçon, ajoutait le doyen, est consacrée à la discussion des divers systèmes sur le Beau et des principes des différentes écoles littéraires; le professeur continuera aussi ce même sujet en traitant, le même jour, des lois du style et des règles principales de l'art d'écrire.» Tel était le programme, tels étaient les travaux divers de V. de Laprade.
Il ne reculait pas, nous l'avons déjà constaté, devant l'étude des questions brûlantes. Or, la liberté de l'enseignement secondaire était alors à l'ordre du jour, comme l'a été depuis la liberté de l'enseignement supérieur et comme le sera invariablement encore à l'avenir la liberté de l'enseignement en général, tant qu'elle ne sera point complète et tant qu'il ne sera permis qu'à quelques privilégiés d'avoir officiellement du talent, du savoir et de la conscience. V. de Laprade aborda franchement la discussion dans sa leçon d'ouverture, le 27 novembre i85i. Posant d'abord une question de principe, il se demanda si les deux partis
en présence et en conflit ne s'étaient pas l'un et l'autre préoccupés de prédominance plutôt que de réforme. Puis, il entra dans les détails de l'affaire et il prit occasion de la thèse pour regretter que l'éducation des collèges tendît plutôt à étendre les facultés physiques et morales qu'à favoriser leur libre développement. Il compara enfin les avantages des belles-lettres et des arts à ceux des sciences, et il se prononça, avec jugement motivé, en faveur de la littérature et de tout ce qui s'y rattache.
On le voit, c'était prendre noblement parti pour la cause sacrée des Lettres, celle-là même qui nous tient en réserve, après les joies de la piété, les jouissances les plus pures, les plus variées et les plus durables qui soient en ce monde.