LES « POÈMES ÉV ANGÉLIQUES
Au lendemain du jour où il quittait Florence (22 avril 1845), V. de Laprade, très pre'occupé de la composition d'un nouveau volume de poésies, écrivait sur ses tablettes de voyage : « Nous causons de mes plans de Poèmes épangéliques^ de celui en particulier qui devra ouvrir le livre (le P?^écurseur) et qui sera consacré à saint Jean-Baptiste. Tous les peintres le font maigre, rude, ascétique, d'une allure un peu sauvage. C'est bien la réaction du spiritualisme, telle que je l'ai conçue. Mon Dieu ! doiine^-moi la force d'exécuter cette œuvre ! »
Ce désir était trop noble pour que la Providence n'aidât pas le poète à le réaliser. L'œuvre s'élabora donc lentement, mais sûrement, sous l'œil attentif d'une mère pieuse qui excellait à faire sentir sans bruit sa bienfaisante influence à son enfant. Des pièces nouvelles vinrent s'ajouter peu à peu aux
pièces déjà composées et, un beau jour, le volume se trouva terminé.
V. de Laprade, en rapprochant ces pages diverses de date mais voisines d'inspiration, voulut leur donner un lien plus sensible encore aux yeux de tous ; pour cela, il mit en quelque sorte son livre sous la protection de sa Mère et il l'ouvrit par une Dédicace d'une incomparable beauté. Relisons ensemble quelques vers de cette confession exquise : jamais l'âme de Laprade ne se sera révélée à nous sous un jour plus attachant.
Il est à vous, ce livre issu de la prière : Qu'il garde votre nom et vous soit consacré, Ce livre où j'ai souffert, ce livre où j'ai pleuré; Ainsi que tout mon cœur, il est à vous, ma Mère 1
J'y mets tout ce que j'ai d'espérance et de foi, Ma plus ferme raison, mes ardeurs les plus hautes, Mon âme entière... hormis ses erreurs et ses fautes. L'œuvre en est donc à vous, ma Mère, plus qu'à moi.
Car, dans moi, rien n'est bon qui ne vous appartienne A vous, cœur simple et fort d'où l'orgueil est absent. Ma Mère! et vous m'avez donné de votre sang Plus qu'un enfant jamais n'en reçut de la sienne.
Ma vie est toute en vous : le tronc et les rameaux Ne sont pas mieux soudés que mon cœur et le vôtre. Et chaque coup de vent qui fait pleuvoir les maux. S'il frappe un de nous deux, nous courbe l'un et l'autre.
Nous sommes, en deux parts, une seule âme encor : J'ai de vous, ô ma Mère, avec trop de mélange. Ce que rhomme tombé peut conserver de l'ange ; Dieu mit le même sceau sur mon cuivre et votre or.
Des périlleux sentiers si je sors triomphant, C'est que mon cœur, toujours docile à vos prières, Laisse en vos douces mains et chérit ses lisières, O ma Mère ! et qu'enfin je reste votre enfant.
Va donc, ô poésie, et porte-lui mes pleurs 1 Porte-lui tout mon cœur saignant de son martyre. Elle en sait, de ce cœur, plus que tu n'en peux dire Va pourtant lui parler sur son lit de douleurs.
Au miroir de tes vers que son âme se voie Telle que Dieu l'a faite avec tous ses trésors. Et qu'oubliant le mal qui déchire son corps Elle doive à son fils un quart d'heure de joie.
Puis, qu'elle prie et jette au ciel ce cri sacré, Plus fort, ô Dieu clément, que toutes vos colères, Ce cri qui rend le ciel obéissant aux mères, Qui, des bras de la mort, malgré vous m'a tiré,
Afin qu'à votre esprit. Seigneur, je sois fidèle. Que je demeure en lui ferme et pur ici-bas. Et pour que je sois digne, après tous nos combats. D'aller, au sein du Christ, me reposer près d'elle 1
C'était au mois de juin i85i que V. de Laprade se laissait entraîner à ce doux épanchement, près du lit de douleur, où, le cœur résigné et l'intelligence toujours active, sa mère « souffrait vaillamment pour que Dieu le pardonnai. » Il y a en effet, dans cet hymne de tous les fils fait pour toutes les mères comme un demi-aveu et une sorte d'amende honorable des c( erreurs « et des « fautes» du passé ; mais j'y trouve et j'y veux voir plus encore une profession de foi magnifique des croyances auxquelles le poète a su, malgré tout, rester fidèle, et des idées au triomphe
desquelles il avait depuis longtemps déjà consacré sa vie. Et ce que je remarque, une fois encore, avec non moins d'admiration, c'est que V. de Laprade veut faire remonter à sa Mère l'honneur d'avoir été l'inspiratrice de ses idées et l'âme même de tous ces nobles sentiments. C'était justice.
On le comprendra tout à fait, si l'on rapproche de la Dédicace la pièce qui termine le volume et qui fut écrite, à un an de distance de la première, sous ce titre : Consécration. Hélas ! entre ces deux dates, un grand malheur — le plus grand peut-être qui puisse briser le cœur de l'homme ici-bas — ■ avait frappé V. de Laprade. Sa mère s'était endormie dans le Seigneur, le lo novembre i85i, après de longs mois de souffrances, laissant au poète, avec les exemples d'une haute vertu, la douleur de ne plus avoir à côté de lui celle qu'il appelait
.... sa prière et sa bonne pense'e,
La voix qui l'avertit sur le penchant du mal 1
Il eut donc à cœur de lui offrir, par une consécration suprême qu'il trempa de ses larmes , un volume qui déjà lui appartenait à tant de titres. Cette dernière pièce a d'ailleurs ceci de particulier qu'elle nous donne une idée vraie et définitive sur l'inspiration des Poèmes évangéliques : on y voit, avec la clarté de l'évidence, que, s'il est resté chrétien^ même aux heures critiques de la jeunesse, c'est à sa Mère, après Dieu, que le poète a dû son salut. En d'autres termes, M"^'^ de Laprade a eu à saiifegarder son
enfant — c'est le rôle ici-bas de toutes les mères — ; elle n'a pas eu, comme on l'a quelquefois affirmé à la légère, elle n'a pas eu à le sauver. La nuance a sa valeur. « Quand je je pouvais encore », dit-il.
Quand je pouvais encor vous voir et vous entendre, Quand, parmi vos travaux, ma Mère, et vos douleurs, Mon cœur de fils pouvait à vos pieds se répandre Et faire e'clore en vous de la joie ou des pleurs ;
Avant l'heure où brisant le bonheur domestique, Dieu vous plaça plus haut que vos amours humains, Lorsque ma lèvre encor s'appuyait sur vos mains. Lorsque vous étiez là sur ce fauteuil antique,
Trop souvent de mon cœur j'ai retenu la voix; Je vous ai trop peu dit — c'est là ma peine amère — Ces choses qu'un bon fils doit dire mille fois Pour payer, s'il se peut, les peines d'une mère.
Pour l'amour filial, ah! que de jours perdus! Dans votre âme inquiète et si prompte aux alarmes, Combien un fils meilleur, par ses soins assidus. En sourires divins aurait changé de larmes!
Ma Mère, avez-vous su comme je vous aimais; Comme en vous j'ai vécu; comme, dès mon enfance, Envers le monde et Dieu vous fûtes ma défense? Tel que je l'ai senti, je ne l'ai jamais dit.
C'est par vous que j'aimais, que j'essayais le bien. J'ai perdu ma lumière et ma raison de vivre; Mais vous me rendrez digne, ô Mère, de vous suivre : Votre esprit, de là-haut, visitera le mien.
Mère ! vous me voyez. Dites, que puis-je faire Pour vous prouver mon culte et pour qu'il vous soit doux ? Puisque Dieu vous a prise et vous garde en sa sphère, Je veux aller à Dieu pour approcher de vous.
De ce livre, ici-bas, je vous faisais l'offrande;
La prière en est l'âme; il fut par vous dicté;
J'y gravais votre nom, vous l'avez accepté.
Mais vous me demandez, Mère, une œuvre plus grande.
Mère, toujours active à notre humble foyer, Vous pratiquiez le bien, alors que je le rêve; Pour le ciel et pour nous, vous amassiez sans trêve La gerbe de vertus qui vous a fait ployer.
Moi, je me trouve encor, devant Dieu, les mains vides; En stériles accords j'ai dépensé mes jours. Mais je veux entreprendre, avec votre secours, Pour mieux, vous honorer, des œuvres plus solides
Si la foi m'affermit dans l'amour du devoir; Si, dans le mâle esprit du chrétien et du sage. Je suis pur sans orgueil et doux avec courage Et gardant sur moi-même un absolu po.uvoir ;
Si cette austérité s'attendrit pour mes frères ; S'ils trouvent à m'aimer quelques soulagements ; Si Dieu m'entend bénir son nom dans mes tourments; Si mes jours de travail sont mêlés de prières;
Si tous les trois, le père et l'épouse et la sœur, Celle à qui tu remis mon âme fatiguée Et celle que tes pleurs à son frère ont léguée. Trouvent repos et force abrités sur mon cœur;
Si j'ai mis dans le sang du fils qui vient de naître Un peu du vieil honneur et de la vieille foi. Et si — Dieu permettant qu'il puisse me connaître Je sais être pour lui ce que tu fus pour moi;
Si des assauts du mal ma foi sort agrandie; Si je me fais un cœur à l'image du tien... Voilà, ma Mèrel ô toi par qui je suis chrétien, La seule œuvre durable, et je te la dédie 1
Certaines allusions du poète, dans ces dernières strophes, ont besoin d'être expliquées.
Le 28 août de cette même anne'e i85i pendant laquelle il avait écrit la touchante « Dédicace » de ses Poèmes Evangéliqiies^ V, de Laprade avait épousé Mademoiselle Nelly de Parieu, sœur de M. Félix de Parieu (i), un de ses anciens amis de collège. Ce mariage marqua pour lui le terme d'une assez longue période de souffrances, et il put écrire à quelques mois de là, en toute sincérité, ce beau vers où il rapproche le souvenir de sa mère de la pensée de son épouse :
Celle à qui tu remis mon âme fatiguée.
Il n'avait pas d'ailleurs attendu si longtemps pour exprimer à ses amis la joie qu'il ressentait d'une union aussi heureuse. « levais mieux, écrivait-il, dès le 14 septembre, à Saint-René Taillandier, depuis que j'ai pris un peu de ce repos de cœur que l'on goûte dans un mariage désiré. J'y trouve toutes les conditions de bonheur que l'on peut rechercher. » Il était donc en droit d'ajouter dans la pièce intitulée Actions de grâces :
He'las! ma Mère, heureuse à l'appeler ma femme, L'attendait pour mourir et lui le'guer mon âme.
(i) M. de Parieu e'tait ministre de l'instruction publique lorsqu'on vota, le i5 mars i85o, la célèbre loi sur la liberté de l'enseignement. Son nom ne se séparera jamais, dans le souvenir reconnaissant des catholiques, de ceux du Comte de Falloux et du Comte de Montalembert- — Cf., sur le rôle de ce dernier, la magistrale étude que M. E. Léotard, doyen de la Faculté catholique des Lettres de Lyon, lui a consacrée dans la Controverse et le Contemporain du i5 mai 1S86.
C'est elle dont l'amour m'attirant vers le bien Elève à Dieu mon cœur sur les ailes du sien ; Et, sachant le secret du bonheur qu'elle donne, M'apprend qu'il faut ailleurs en chercher la couronne. Elle tresse ici-bas, voile'e à tous les yeux. De prière et d'amour ses jours laborieux. Et l'appel de l'église est le seul qui la tente Hors du paisible toit dont l'ombre la contente. C'est elle, comme un ange attiré par les pleurs. Qui m'a, pour tout guérir, choisi dans nos douleurs. Qui, dans ma pâle automne, a voulu faire éclore Les parfums printaniers de sa splendide aurore ; Elle par qui le jour, ô ma Mère, est rendu A mon cœur dans la tombe avec toi descendu. Mon Dieu! tu dois payer en fleurs de ton royaume Cette âme dont la mienne a respiré le baume : Que jamais le chagrin n'assombrisse d'un pli Son front calme et joyeux du devoir accompli ; Et, puisqu'au mien son cœur voulut si fort se joindre Que nul coup ne saurait me frapper sans l'atteindre, Pour elle en tes décrets que je sois épargné. Ecarte la douleur de mon front résigné ; Garde à l'abri du vent qui me courbait à terre Nos rameaux enlacés et retiens le tonnerre; Et pour qu'au ciel tous deux portions un fruit pareil, A flots égaux sur nous verse un même soleil.
La naissance d'un premier enfant vint, l'année suivante, apporter au poète un rayon de ce soleil, au lendemain même des tristesses de la mort de sa mère. « Un fils » s'écrie V. de Laprade,
Un fils, nouvel objet d'espérance et d'alarmes, Vient de naître; et déjà je l'ai baigné de larmes. Ah! que d'accords joyeux, poète ami des bois. J'aurais sur son berceau su répandre autrefois! Combien de fraîches fleurs les sommets sans culture Livreraient à mes mains pour sa jeune parure. Hélas ! si ce berceau, voisin de ton cercueil, O ma Mère, en s'ouvrant ne portait pas ton deuil !
Enfant 1 toi qui m'es cher, moins à cause de moi
Que pour le sang des miens qui doit revivre en toi,
Pour le sang de mon père et de ta sainte aïeule,
La prière, ô mon fils, sur toi parlera seule,
Et mes vœux resteront, malgré mon doux transport.
Graves comme la vie en face de la mort.
Tu n'auras pas toujours, jeune âme qui sommeilles.
Ce frais sourire en fleur sur tes lèvres vermeilles :
Mûri, comme nous tous, par un savoir fatal,
Tu goûteras aux fruits et du bien et du mal.
T'irai-je souhaiter, dans le temps de l'e'preuve.
Les fontaines de miel où l'âge d'or s'abreuve,
Et, pour toi, téméraire à tenter le Seigneur,
Implorer ce que l'homme a nommé le bonheur ?
Ah! peut-être enivré des faux biens qu'on envie.
Tu boirais des poisons dans la coupe de vie !
Oui, sois exempt des maux sans fruit pour la vertu
Dont on meurt longuement sans avoir combattu.
Mon Dieu 1 mesurez-lui la souffrance et les chutes ;
Surtout armez ses reins pour soutenir nos luttes ;
Qu'il soit, même en tombant, plus fort que la douleur,
Et ne souffre jamais sans devenir meilleur.
Donnez-lui, pour marcher dans le chemin du juste.
Une saine raison, un sang calme et robuste.
Un cœur qui, sans rêver les orgueilleux sommets.
Ferme en son droit sentier, ne recule jamais.
Faites briller en lui, si parfois il chancelle.
De l'âme de ma mère une seule étincelle :
L'ange, au séjour de paix revenu triomphant,
Peut transmettre son glaive au fils de son enfant.
Repris alors par le souvenir de celle qu'il pleure, le poète, ajoute à l'expression des beaux sentiments qu'on vient de lire, la manifestation plus éclatante et plus belle encore de sa foi et de sa piété filiales :
Mère 1 quoique à son nom de là-haut tu répondes, Tu ne l'as vu, ce fils, qu'à travers d'autres mondes.
Ah ! quand vînt notre espoir luire à ton lit de mort,
De ton cœur re'signé, va, j'ai compris l'efFortj
Moi, dans tout mon amour pour cette fleur si chère,
Non, je n'ai pas connu le bonheur d'être père
Puisque en mes bras tous deux je n'ai pu vous tenir
Et poser sur son front ta main pour le be'nir.
Je cherche, hélas 1 autour de sa tête innocente
Ton sourire, ô ma Mère, et ta parole absente.
Je sais, du moins, qu'heureuse en ta gloire aujourd'hui,
Tu veilles de là-haut sur son père et sur lui.
Et quand, sur son berceau, par delà son jeune âge,
Je rêve, en cet enfant, un homme fort et sage,
C'est qu'au ciel je te vois, toi qui souffris pour nous,
Le montrer au Seigneur et prier à genoux.
Obtiens donc, ô ma Mère, ô sublime chrétienne,
Que Dieu lui fasse une âme image de la tienne.
Instruit à t'imiter, qu'il puisse, un jour, avoir
Ce mépris du plaisir, cet amour du devoir,
Ce cœur doux pour autrui, pour lui-même sévère,
Toujours prêt, pour les siens, à monter au Calvaire,
Et, dans tous ses conseils, cette haute raison
Qui voit, par delà tout, Dieu luire à l'horizon ! (i)
Il y a enfin, dans le vers que je citais plus haut : « Si tous les trois, le père et l'épouse et la sœiw», une dernière allusion dont il faut éclaircir le sens. M"^*^ de Laprade, en mourant, s'e'tait préoccupée de sa fille, M"^ Elisabeth de Laprade, dont les soins délicats avaient souvent adouci pour elle les moments d'angoisse et les heures de souffrance : elle l'avait recommandée à la fraternelle sollicitude du poète, et le poète se souvint de « celle que ses pleurs à son frère ont léguée». Dans cette même pièce : Actions de grâces^
(i) Poèmes évangéliques, Actions de grâces, T. V des Œuvres poétiques.
il lui consacra quelques vers exquis de pensée et de forme :« O ma Mère)), dit-il,
héritant de ton culte fidèle,
Oui, ta fille sera mon aide et mon modèle. Donnez à cette enfant, donnez par nous, Seigneur, Tout ce qu'elle aurait pu rêver d'autre bonheur ; Que mon âme lui soit, en ces heures de vide, Un asile aussi doux qu'il est sûr et solide. Je connais dès longtemps, pour l'avoir éprouvé. L'or pur de son grand cœur à mon destin rivé. Qu'elle le sache bien : dans sa joie ou ses peines, Son sang est aussi mien que le sang de mes veines. Baignés des mêmes pleurs, des mêmes bras bénis. Nous sommes deux rameaux si fermement unis Que, séparés, pourtant, de l'arbre qui les porte. Le fer seul les disjoint tant leur étreinte est forte. Si des vœux maternels, mon Dieu, tu te souviens. Fais prospérer ses jours plus dignes que les miens ! TenJre et forte, au chevet de la douce martyre. C'est elle qui veillait, sachant à tout suffire. Par le prix des douleurs, par notre mère au ciel, De la vie à sa fille épargne au moins le fiel. Et, si tu veux bénir ma fervente prière. Fais qu'un peu de bonheur lui vienne de son frère !
Ces vers intimes, qui rappellent la Prière pour toiis^ de Victor Hugo, mais une prière sans alliage impur et comme sanctifiée par un long commerce avec les livres saints, ne nous font cependant connaître qu'une note de la riche harmonie des Poèmes évangéliques. Il faut en venir au détail des pièces qui composent le volume pour comprendre le concert d'admiration qui l'accueillit, en partant des camps les plus divers. Pendant, en effet, que les juges qui s'étaient montrés très sévères pour les œuvres précédentes désarment à l'envi et félicitent enfin Victor de Laprade,
de « se poser franchement comme un disciple de Jésus-Christ », (i) des hommes comme Théophile Gautier s'avouent, de leur côté, très épris de son talent et de sa manière comprendre l'art.
Les trois premières pièces du recueil, le Royaume du inonde^ le Baptême au désert, et le Précurseur^ en forment peut-être la partie la plus variée, a plus vivante et la plus fertile en contrastes. Dans i Précurseur et dans le Baptême au désert^ le poète a li des montagnes se retrouve en face de la nature, du désert, ce « berceau des visions » : il le peint avec de chaudes couleurs, et il l'anime par la présence de celui que le Maître nomma un jour « le plus grand des enfants des hommes)). Le Royaume du monde est le tableau épique de la vieille royauté du monde antichrétien, ro3^auté de luxe, de volupté, de domination et d'insolence, dont ce vers résume merveilleusement l'esprit :
Dans la paix de l'orgueil qui ne craint que l'ennui, Tel Hérode régna
La pièce intitulée Le Cahaire^ avait été écrite, en 1843, sous ce titre : Les Saintes Femmes. On dirait une fresque peinte par Overbeck : le ton en est pâle, mais il y a une grande pureté de lignes et, à un autre point de vue, la tendresse abonde et l'onction déborde. Témoin la strophe suivante, où V. de Laprade exalte la toute-puissance de l'amitié en montrant la solitude
(i) Article de M. A. du Boys, dans V Assemblée nationale du i3 fe'vrier i853.
immense qui se fait autour de l'Homme-Dieu, abandonné de ceux qu'il avait appele's ses « amis » :
C'est qu'à voir le ne'ant au fond de l'amitié
L'âme la plus divine est brisée à moitié ;
Qu'aux heures du combat et pour croire en soi-même,
Le plus fort a besoin d'avoir quelqu'un qui l'aime,
Un cœur qui le soutienne et qui l'aide à mourir ;
Que souffrir sans amis, enfin, c'est trop souffrir ! (i)
Peut-être pourrait-on faire quelques réserves sur le ton général de la pièce la Cité des hommes, qui est voisin de la déclamation. V. de Laprade y parle en prophète et s'y pose en «avertisseur». Ses intentions sont excellentes sans doute, mais je crois qu'il n'était point propre à ce métier. Outre que la haine des hommes n'est bonne à rien et ne sert ni à qui l'éprouve ni à qui la subit, le poète n'avait pas le tempérament qui convient à ces sortes d'apostrophes. Combien mieux il s'affirme, avec la pleine possession de ses mo3^ens, dans laCité de Dieu! Ce « chœur des Justes », dont l'appel successif est interrompu par la prière du prêtre, du soldat, du laboureur, exprime en perfection les sentiments vrais de l'auteur. Tout V. de Laprade est là, dans sa meilleure manière. Il s'y montre tel qu'il est, sincère esprit sans prévention, cro3^ant sans fiel, poète sans fanfares ; le langage est pur, l'accent pénétrant, la touche vraie. Tout au plus pourraiton reprendre par instant un demi-défaut de précision et de mesure dans l'effusion spiritualiste,trop d'abandon peut-être à sa^propre pensée, trop d'enivrement
(i) Poèmes évangéliques, le Calvaire, T. V des Œiiv. poét. p. igS.
religieux, j'allais presque dire trop de spontanéité, de franchise et de naturel, rare et honnête défaut après tout et qui, dans ce siècle fardé où nous sommes, est le commencement d'une vertu.
Au demeurant, les Poèmes évangélîqiies sont exactement ce que V. de Laprade a voulu et prétendu les faire : c'est un livre «issu de la prière», dont «la prière est l'âme» et où il a « mis son âme entière ». Un critique a fait observer avec raison qu'on trouve là « le cercle du même sentiment inspirateur dont les extrémités se touchent : c'est une gerbe de fleurs, d'abord bouquet de fête, puis couronne d'immortelles qu'une main filiale. enlace pieusement à la croix d'une tombe vénérée ». Depuis les vers de la Dédicace, qu'on ne ne peut lire qu'à travers ses larmes, jusqu'à ceux de la Consécj^ation^ dont la délicatesse et la sensibilité sont exquises, on voit le poète tendre à la manifestation de l'idéal qui le passionne, en suivant la voie royale du Beau. Si ce cro3^ant a senti naguère le frôlement du doute, s'il a eu ses alternatives de découragement et d'ardeur, il a maintenant franchi les limbes et il est entré dans la pleine lumière. Il a choisi dans l'Evangile les épisodes qui contiennent plus particulièrement un enseignement social : après quoi, il s'est attaché à mettre en relief les exemples par lesquels Jésus-Christ a consacré les sentiments et les vertus qui cimentent la vie des peuples, affections domestiques, amitiés, dévouement, travail, culte de la patrie : ce sont autant de doux tableaux qui relèvent, par la vivacité du contraste, les malédictions des vices
sociaux dans la personne des Pharisiens hypocrites, des vendeurs du temple et des puissants oppresseurs de l'humanité. Du même coup, ces tableaux rachètent ce qui pourrait s'être glissé d'exagération dans certains détails, lorsque, par exemple, le poète enfle la voix pour jeter l'anathème et qu'il s'abandonne trop complaisamment aux allusions que lui inspiraient les souvenirs contemporains (i).
Cette réserve faite, sachons-lui gré non seulement d'avoir parlé aux âmes et de les avoir nourries d'une doctrine dont un grand nombre se montraient avides depuis que le chantre des Méditations et des Harmonies avait ouvert leurs ailes à l'espérance, mais encore d'avoir résolu d'une manière victorieuse l'une des plus grandes questions d'esthétique chrétienne, en trouvant définitivement la forme moderne du poème religieux. « L'appel aux sentiments religieux, dit M. Heinrich, doit être, comme tout ce qui provoque l'élan, une chose passagère. Notre faible nature ne peut rester indéfiniment dans les hauteurs. La poésie chrétienne n'a que deux formes : le l3Tisme ou la méditation. L'une et l'autre exigent que l'auteur n'ex-
(i) C'est surtout M, Caro qui fit à V. de Laprade ce reproche d'avoir laissé l'actualité prendre trop de place dans le recueil : « Ce caractère, dit-il, se montre de plus en plus à mesure qu'on avance dans la lecture du livre. II finit même par tout envahir. Dès lors, ce ne sont plus des Poèmes Evangéliques; ce sont des ïambes presque politiques. On sent, en lisant les larmes sur Jérusalem, la Colère de Jésus, la Cité des hommes, que. 1848 a passé par là.» {Revue de l'Instruction publique, du 26 mai i853.) — Tout en reconnaissant que l'observation de M. Caro est fondée, j'oserai faire remarquer que la Colère de Jésus date de 1840 et ne peut, d'aucune sorte, retléter l'impression des événements de 1848. Cf., plus haut, p. i3i, 142 sq.
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cède point certaines limites. Lamartine a donné précisément à notre siècle l'exemple de l'alliance de ces deux formes de la poésie. Ses plus belles œuvres résultent de cette union intime de la réflexion et de l'enthousiasme. Llieureiise inspiration de Victor de Laprade a été [d'appliquer à la vie du Sauveur cette révélation d'un genre poétique nouveau. Ses « Poèmes évangéliques )) sont, à la lettre, une succession de tableaux. Comme dans ces musées où les œuvres de l'Ecole Ombrienne nous offrent le saisissant commentaire des scènes du Nouveau Testament, on s'arrête un instant devant chaque peinture. Les personnages prennent sous nos regards une vie nouvelle. Après chaque tableau, la scène change. Nous sommes libres de pousser plus loin l'examen, ou de goûter en silence cette impression unique. L'âme et l'intelligence sont à la fois excitées, satisfaites, et jamais lassées par un trop long effort. )> (i)
V. de Laprade avait vu, à Paris, M. Villemain, la veille de la mise en vente de son volume, et l'ancien ministre de l'Instruction publique l'avait beaucoup invité à présenter les Poèmes Evangéliques à l'Académie. Gomme il se portait garant du succès, le poète fit taire les scrupules qu'entretenait en lui le souvenir de sa malchance de 1847, et il se rendit à l'aimable invitation du secrétaire perpétuel de la savante Compagnie. Les choses cependant n'allèrent point d'ellesmêmes et peu s'en fallut que V. de Laprade n'eût à
(i) G. A. Heinrich, Notice sur M. Victor de Laprade, p. 48.
subir un échec. La question du talent de l'auteur rallia tous les suffrages, de même que celle de la valeur intrinsèque des Poèmes. Mais il y eut une longue discussion parmi les Académiciens pour savoir s'il est permis de traduire en vers les Ecritures, et, à plus forte raison, comme l'avait fait V. de Laprade, de les paraphraser. M. Guizot, et plusieurs autres avec lui, opinaient hautement pour la négative (i). Charles de Montalembert au contraire défendait le droit strict du poète d'expliquer dans un sens tout pratique et de haute moralité le texte des Evangiles. Il plaida si éloquemment la cause de son ami que M. Guizot ne se refusa plus à donner au livre et à l'auteur son suffrage. Rendant compte des concours de l'année i853, dans la séance solennelle du i8 août, M. Villemain fit ressortir, avec sa finesse et son tact habituels, les mérites de l'œuvre que l'Académie française honorait d'une de ses couronnes : « L'empreinte d'un talent supérieur, dit-il, se retrouve dans bien des parties du périlleux travail de M. de La-
(i) Chose curieuse, un pasteur protestant, M. Athanase Coquerel, venait de se mettre lui-même en contradiction avec les ide'es chères à M. Guizot, en publiant, Tannée précédenlt, des Esquisses poétiques de VAncien Testament. Mais quelle différence entre cette œuvre et les Poèmes Evangéliques ! Il n'y fait qu'approcher du but que V. de Laprade avait lui-même atteint. Les Esquisses sont ce qu'il est permis d'appeler de la poésie raisonnable. Si l'auteur des Poèmes pèche çà et là par l'excès d'effusion spiritualiste, ce n'est certes point le défaut de M. A. Coquerel. Maître de lui, contenu et formaliste, il chante la Bible comme il est vraisemblable qu'il la prêche, avec plus d'abondance que de chaleur, plus de rythme que d'accent : toujours convaincu, mais jamais entraîné, il moralise avec autorité, mais il lui manque l'âme du poète et ses Esquisses restent sans effet.
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prade, surtout dans la touchante unité à laquelle il le ramène, en invoquant sa mère au début et à la fin de son poème, dans des retours fréquents sur lui-même où le poète est effacé devant l'homme^ et dans quelques traits enfin de simple et naturel langage jetés au milieu de la pompe des vers comme cette heureuse humilité du coeur qui, selon l'Apôtre, élève celui qui s'abaisse. »
M. Villemain donne donc délicatement à entendre, dans ce passage, que V. de Laprade fera vibrer désormais, quand il le voudra, la note humaine, qu'on lui a généralement reproché jusqu'ici d'avoir un peu négligée.
C'est aussi l'avis d'un excellent juge, lequel ne s'est pas moins heureusement exprimé sur ce détail comme sur l'œuvre elle-même. « Les Poèmes Evangéliques ainsi que les recueils qui les suivirent, dit M. François Coppée (i), prouvèrent que le besoin de solitude du poète avait été sans danger pour sa foi chrétienne, que le démon du doute n'était pas venu le tenter dans ses retraites au désert, et qu'il n'y avait pas été pris, comme les gymnosophistes de l'Inde, par le dégoût de la vie et par les vertiges du néant. Maintenant, c'est Dieu, toujours Dieu qu'il adore dans la nature; il garde pour elle le même ardent amour; mais, sous toutes ses apparences, il ne cesse de voir distinctement l'idéal divin; il lui emprunte des symboles, mais à l'imitation de Celui qui parlait si délicieusement, sur
(i) Discours de réception à l'Aca.lémle française. '
la montagne, des lis des champs et des oiseaux du ciel. De par son pouvoir de magicien lyrique, il prête une voix aux glaciers et aux torrents, il anime les chênes et les roses; mais toute cette symphonie n'éclate que pour la plus grande gloire du Maître vivant et créateur et monte tout droit vers le ciel. Sacrifiant sur les hauts lieux et oubliant peut-être un peu trop l'humanité qui s'agite et souffre dans les vallées, M. de Laprade approche alors, autant que le permet le siècle, de l'idéal qu'il s'est fait du poète des temps primitifs, de l'antique Orphée; il devient, selon la belle expression de Lamartine, un véritable prêtre de la parole chantée. Le mot Dieu est celui qui jaillit le plus souvent de sa plume; et, dans ses vers harmonieux et limpides, le nom sacré retentit sans cesse, ainsi que résonne, le soir, au milieu des bruits de la campagne, la voix d'une cloche de village appelant obstinément les fidèles à la prière.
c( Qu'on ne s'y trompe pas, cependant : mes paroles auraient étrangement trahi ma pensée si je vous avais représenté M. de Laprade comme un rêveur en dehors de toute humanité, un muezzin criant sans relâche le nom d'Allah du haut des minarets, un hiérophante toujours absorbé dans les mystères. Il n'a point cette monotonie sacerdotale : // est beaucoup plus humain. »
Les œuvres qui vont suivre justifient surabondamment la parole du sympathique successeur de Victor de Laprade à l'Académie française.
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