LES « SYMPHONIES
V. de Laprade avait mis à la première page des Poèmes Evangéliqiies une touctiante « Dédicace » à sa Mère. C'est encore une dédicace qui ouvre le volume des Symphonies. Elle porte ces simples mots : A mo7i Père.
Plusieurs des pièces qui composent le recueil avaient été déjà publiées, les unes, dans la Revue des deux Mondes; les autres, dans la Revue du Lyonnais; d'autres, dans la Galette du Midi. En les réunissant sous le titre collectif de Symphonies, V. de Laprade n'eut pas, comme tant d'autres poètes du temps, la banale prétention de rappeler Lamartine et ses Harmonies; il ne s'inspira pas non plus seulement du nom même des quatre pièces principales du recueil, la Symphonie alpestre^ la Symphonie des saisons., celle du torrent et celle des morls : il voulut avant tout traduire une pensée profonde et faire entendre qu'il
s'essayait à murmurer, sur le mode antique, l'hymne de la jeunesse renaissante et des divines harmonies de la nature : « Cherche donc le de'sert », s'écrie-t-il dès le début du poème.
Cherche donc le de'sert quand tu vas poursuivant
L'esprit qui renouvelle, Poète, et, chaque e'té, plonge-toi plus avant
Dans la source éternelle ! (i)
Cette (( source », c'est la nature, gouffre au fond de perles, où vivent le mystère et la poésie. V. de Laprade s'y « plonge » en effet, mais pour en sortir ruisselant de sa sève, enivré de son charme et enrichi de ses trésors. Le titre : Symphonies s'explique donc de lui-même puisque le poète chante avec les saisons, les bois, les mers, l'aurore, les vents de la nuit, les âmes de ceux qui ne sont plus, en un mot, avec toutes les voix, tous les gémissements, tous les souffles de cet orchestre immense qui règle la marche harmonieuse des astres comme la croissance mystérieuse du brin d'herbe : c'est là son art, son génie, sa passion inspiratrice et dominante.
Ce titre, enfin, s'explique surtout si l'on remarque que le poète donne ici comme l'accord des trois notes qu'il a fait séparément entendre dans ses œuvres précédentes, la note philosophique (Psyché)^ la note de l'amour enthousiaste de la nature (Odes et Poèmes) ^ç.1 la note du sentiment religieux (Poèmes Evangéliques) ;
(i) Les Symphonies, U Source éternelle. T. II des Œuvres poétiques, page 19.
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c'est l'accord formé par ces trois inspirations qu'il a voulu annoncer. Dieu, la nature, l'humanité, les plus hauts problèmes de la pensée, les plus nobles préoccupations d'une âme qui prend au sérieux cette existence d'un jour, prélude d'un- immortel avenir, tel est donc à la fois, dans les S/mphonies^ le thème des chants de Victor de Laprade.
J'ajouterai, pour en venir tout de suite aux détails, que les pièces que l'auteur groupe sous ce titre caractéristique sont d'ailleurs des œuvres d'une forme assez nouvelle : une pensée philosophique, religieuse ou morale, s'y déroule comme une scène dramatique. Plusieurs voix s'y répondent tour à tour : l'homme interroge la nature; la nature a ses échos dans le cœur' de l'homme, et Dieu lui-même s'y fait entendre. Ainsi Beethoven recueillait les voix du monde extérieur et combinait l'allégro, l'andante et le scherzo pour composer de tous ces bruits et de tous ces contrastes des œuvres merveilleuses.
La Symphonie des Saisons^ qui sert de prélude au P"" livre, offre, dans toute sa grâce, la peinture du sentiment que l'âme éprouve en face de la nature, quand la nature captive l'âme au point de l'empêcher, par ses propres charmes, de monter plus haut. — Adah — une sœur cadette de Psyché et d'Hermia —, c'est l'âme qui s'éveille; c'est l'Eve du Paradis terrestre commençant son doux et dangereux dialogue avec le monde extérieur qui la trouve si belle et qu'elle trouve si beau. En Técoutant, je crois entendre encore l'héroïne de Milton : « Souvent, dit celle-ci, je me rap-
pelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la première fois : je me trouvai posée, à l'ombre, sous les fleurs, ne sachant, étonnée, ce que j'étais, d'où j'étais, d'où et comment j'avais été portée là (i). » Adah a les mêmes ignorances :
Avant ces doux rayons, je n'existais qu'en rêve : Je me sens vivre enfin à partir d'aujourd'hui.
Peut-être y a-t-il çà et là quelques coups de pinceau que je voudrais moins accusés, quelques tons trop chauds qui demanderaient à être adoucis, quelques exceptions, en un mot, à la règle des poésies de V. de Laprade qui est la pureté et la moralité sévère, qui gagneraient à disparaître. Somme toute cependant, aux gais et gracieux tableaux du printemps, aux ardeurs de l'été et aux teintes tamisées de l'automne succède enfin le froid hiver avec son cortège de frimas et de tristesses : c'est lui qui apporte à l'âme la leçon du poète. Il vient apprendre à l'homme la vanité de toutes choses et le reporter vers des cieux moins changeants dont aucun nuage ne peut ternir l'azur. La peinture se fait alors grande et lugubre pour montrer, en traits expressifs, le néant des choses d'ici-bas :
(i) That day I oft remember, when from sleep I first awak'd, and found myself repos'd Under a shade on flow'rs, much wond'ring where And what I was, whence thither brought, and how.
John Milton's Paradise lost, B. iv, 44g sq.
(P. 72 de l'édition in-32 publiée à Londres, chez William Pickering.
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VOUS diriez Pascal s'essayant à traduire, sous une forme plus dramatique encore et plus puissante que jadis, cette pensée déjà si sombre destinée à secouer notre apathie morale : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais (i). ))
On sent donc que V. de Laprade, en peignant le monde sensible, ne détache pas son regard du monde supérieur : aussi a-t-il, comme Gœthe, et même plus que lui, je ne sais quelle attitude olympienne qui lui permet de planer au-dessus de la mélancolie, de la raillerie et de la tristesse poignante dont il se fait l'éloquent écho. « Bien ! » s'écrie Adah,
Bien! je vois s'effeuiller, avec mon dernier rêve, Tout ce qui fut mon cœur, mes regrets, mes désirs. Voici le vent d'oubli qui souffle et vous enlève: Tombez avec la neige, ô derniers souvenirs 1
Allez où va la voix quand les lèvres se taisent, Où vont en s'e'teignant les rayons du soleil. Bien ! d'un sang tiède encor les orages s'apaisent : Tout est rentré dans l'ombre et je tiens mon sommeil!
La S/mpli07iie du Tolèrent ouvre le 11^ livre (2). C'est un magnifique dialogue entre un poète et un
(i) Pensées de Pascal, édit. Havet, t. II, p. 112, Pensée 58.
(2) Dans l'édition primitive, la Symphonie du torrent était précédée d'une dédicace en vers à l'adresse de Brizeux. L'auteur de Marie était alors malade, et ses meilleurs amis s'inquiétaient de le voir devenir de jour en jour plus « farouche » et plus « irritable ». Or, sa susceptibilité trouva là matière à querelle. Il crut voir, dans les vers de
pâtre, au bord d'un torrent. Sombre, inquiet, désolé, imputant à la nature elle-même la maladie de son âme, le poète incarne en lui les tristesses de ce « romantisme maladif qui, depuis cette littérature de mélancolie et de désespoir dont Werther, René, Manfred ont été les éclatants symboles, a hanté un trop grand nombre d'âmes et les a vouées à l'analyse stérile de leurs souffrances (i); » franc et joyeux, le pâtre réfute son interlocuteur et donne des leçons de sagesse pratique à ce songeur énervé. Le poète est converti par le pâtre, ou plutôt, le second ébauche la conversion du premier, que nous verrons plus tard, dans la Symphonie alpestre^ renoncer à la dédaigneuse indolence dans laquelle il avait en la tentation de s'enfermer, pour devenir un enthousiaste de l'idéal et un homme d'action. Le pâtre, dans les derniers vers de la Symphonie du torrent^ lui avait indiqué le remède :
Tu souffres d'un corps faible et d'une âme impuissante : Le mal dont tu te plains, c'est la vigueur absente.
V. de Laprade, une critique de sa manière et certaines allusions à ses faiblesses. Il refusa donc la dédicace, et il écrivit pour demander qu'un carton la fît disparaître des exemplaires qu'il serait encoi-e possible de reprendre. V. de Laprade sut noblement condescendre à ce désir. Or, à peine y avait-il fait droit que Brizeux, reconnaissant lui-même non moins noblement son erreur, écrivait à son ami une seconde lettre dans laquelle il lui faisait des excuses et qu'il terminait par ces mots : « Le carton que vous avez fait à votre livre, je le fais à ma lettre. » La dédicace en vers resta ne'anmoins supprimée; mais, quelques mois plus tard, le nom de Brizeux reparut, comme un simple hommage, en tête de la Symphonie du torrent. Il figure aujourd'hui dans la belle édition Lemerre.
(i) G. -A. Heinrich, Op. cit., p. 52.
Je le vois dans tes yeux, sur ton front sans couleur : C'est lin fruit de l'orgueil que ta lâche douleur. Abdique ta mollesse et ces larmes superbes; Il est temps d'amasser quelques solides gerbes. O rêveur 1 sors enfin de ton sommeil fatal...
Qui n'admirerait ici l'incomparable sagesse du poète en sa connaissance consommée du mal qui mine la jeunesse de notre siècle ! Quoi de plus tristement vrai que cette « absence de vigueur », cette paresse stérile et superbe, cette « mollesse », ce « sommeil fatal » enfin où se complaisent si facilement les jeunes! Ils s'écrient, dans leur dégoût précoce du devoir :
Ah 1 puissè-je abdiquer, au sein de quelque fleur, De ce cœur importun la vie et la chaleur! Pour la sève paisible en ces chênes dormante Que j'échangerais bien Tàme qui me tourmente, Que je voudrais jeter tout mon être à ce ventl
Et ils ne craignent pas cependant de murmurer encore :
Je souff"re, ami ; tu vois que je suis bien vivant !
Hélas! ils se trompent. Non! ils ne sont point si « bien vivants » ; car, être vivant, c'est rester debout^ c'est vouloir combattre, c'est savoir s'affirmer par de belles et grandes actions, tandis qu'ils parlent, eux, d' « abdiquer la vie et la chaleur de leur cœur importun !... » Ah ! c'est leur « mollesse » qu'il s'agit d' « abdiquer ». V. de Laprade leur jette donc du fond de son âme et avec les élans d'un cœur sincèrement épris pour eux de tendresse :
Il est temps d'amasser quelques solides gerbes. O rêveur! sors enfin de ton sommeil fatal!.. .
Puis, comme s'il désespérait d'être entendu, il ajoute, à son tour, avec une tristesse poignante :
Mais tu ne peux guérir, car tu chéris ton niai!
Hélas ! n'est-ce point là en effet le mal même de ce mal?... Toutefois, V. de Laprade aussi se trompe. Le rêveur « guérira ». Il porte en son sein le germe sauveur de la résurrection prochaine. Pour lui, comme pour le héros de la Coupe et les lèp?'es,voïci maintenant qu' (f une ambition superbe le dévore ». Une « ambition! » c'est-à-dire la contre-partie de la mollesse, de la vigueur absente, du sommeil. Voyez-le, ce poète, devenu Frantz, voyez-le, dans la Symphonie alpestre^ monter, monter encore vers les hautes solitudes, non pour s'y perdre et y mourir, comme l'adolescent dont H.-W, Longfellow a si poétiquement dramatisé l'histoire dans sa pièce Excelsior (i), mais pour se reprendre à la vie, entendre l'avertissement salutaire qui lui arrive de « plus haut que le glacier béant », savoir redescendre dans la plaine, prendre sa part des combats et, s'il faut tout dire d'un mot, « se rapprocher de Dieu sans s'éloigner des hommes » ! Tout-à-
(i) There in the twilight cold and grey, Lifeless, but beautifiil, lie lay, And from the sky, screne and far, A voice fell, like afalling star, Excelsior!
Il était là, gisant, sous un ciel qui se plombe, Inanimé, mais beau; pâle, mais fierencor; Quand une voix, ainsi qu'une étoile qui tombe. Glissa du firmament et dit, sur cette tombe : Excelsior !
l'heure encore, quoique rasse'réné, il demeurait indécis, à ne consulter que la nature. Et il s'écriait :
Chastes fleurs du désert, dont l'haleine est si douce, Près de vous je respire un calme inattendu. L'orage qui grondait en mon cœur éperdu Se dissipe en touchant la bruyère et la mousse.
Jusqu'à vous n'atteint pas le bruit de la cité Et sa noire vapeur rampe, au loin, dans les plaines ; Vos soleils ont chassé toutes mes ombres vaines Et convié mon âme à la sérénité.
Je m'enivre d'oubli, de repos de silence; Je ne sais plus s'il est des cœurs vils, des tyrans ; Et le mol évantail que le zéphir balance M'endort sur le velours des gazons odorants.
Mais maintenant que le chœur des Hospitaliers a frappé son oreille, il a compris son devoir et il n^ forfera pas. Sa volonté est désormais armée pour la lutte. Il crie le cri des braves : « Toujours en avant! »
Or, voici ce que lui ont dit les Pères Hospitaliers, dans leur langue plus chrétienne encore que cornélienne (i) :
Un perfide sommeil t'a surpris sur la neige Et va livrer ton cœur au néant qui l'assiège ; Sur sa froide raison malheur à qui s'endort! Ne tiens pas pour sagesse et vrai repos de l'âme Ton impassible orgueil, cette lueur sans flamme; La pâle indifférence est la sœur de la mort.
(i) Je souligne à dessein les plus beaux vers de cette magnifique pièce, dont toutes les strophes sont à retenir. V. de Laprade s'y re'vèle à la fois moraliste de premier ordre et admirable poète.
Mais val Sous ta froideur qui n'est rien qu'un mensonge, Un souci noble et pur à ton insu te ronge. Un amour doit renaître en ton cœur agité : Celui par qui notre âme, en son printemps vivace, Se couvre encor de fleurs dans ces déserts de glace... Viens l'apprendre avec nous : son nom est Charité!
Viens! tu n'auras de paix que dans le sacrifice. Goûte au moins les douceurs de ton amer calice : L'homme, tu le sais bien, n'excelle qu'à souffrir! Mais il peut de ses maux faire sa joie intime Si du prix de son sang il sauve une victime : Tu serais épargné si tu voulais t'offrir,
Si tu voulais monter sur la hauteur sereine Oii s'éclipsent les sens, oii l'âme est souveraine, Non pour fouler aux pieds tes souvenirs d'avril, Non pour t'ensevelir sous la neige qui tombe Et prendre ton orgueil pour chevet de ta tombe... Mais pour rester debout au poste du péril!
Nous n'avons pas si haut porté notre demeure
Pour y rêver sans vivre et devancer notre heure
Et pour nous adorer dans notre oisif orgueil.
Mais, comme l'aigle aux champs planant ivre de joie,
Notre amour y vola pour découvrir sa proie
Et l'embrasser au loin d'un plus large coup d'œil.
L'âme qui sait atteindre à la cime où nous sommes S'y rapproche de Dieu sans s'éloigner des hommes : Elle est là pour descendre et monter tour à tour Et, des sommets parés de neige et de bruyères. Elle s'élance au ciel en gerbes de prières Et revient sur la terre en semences d'amour (i).
La Symphonie des morts est étincelante aussi de beaux vers, mais elle est plus profondément attendrie.
(i) LES SYMPHONIES, Symplionic Alpestre. T. II des Œuvr. poét., p. i59 sq.
La pièce est d'ailleurs tout à fait en dehors du sentiment de la nature et se passe uniquement dans l'âme. On sent que la demeure du poète a été visitée par la mort. Sa mère bien-aimée l'a quitté pour le ciel : de tristes fantômes lui apparaissent, mais toujours voilés. Il y a là une vérité de douleur, une amertume, une solennité sinistre qui vous serre le cœur : le poète a su trouver, même après le chantre des Harmonies^ des accents nouveaux pour parler des affections brisées par le trépas. Une nuit, il croit apercevoir sa Mère, dans une vision ; elle s'approche de sa couche et murmure à son oreille des paroles réconfortantes : « Moi », lui dit-elle.
Moi ! je veille et j'entends ! et, du fond de la tombe, Je suis toujours présente à mon poste éternel. Tes cris sont arrivés à mon cœur maternel Et le poids du cercueil en vain sur moi retombe.
Je le soulèverai pour t'aller secourir !
Mon âme en s'élançant, comme un feu du cratère,
Briserait l'épaisseur du ciel et de la terre
Si Dieu, qui sait aimer ne venait me l'ouvrir.
En vain un noir fantôme à tes côtés murmure, En vain tout ce passé t'assiège en ton effroi Et les plus chères mains se dressent contre toi : Je vis pour t'entourer d'une invisible armure.
Gomme au temps où ma chair enfermait mon enfant, Mon être entier frémit sitôt que tu tressailles; Ta mère sent, là-haut, près du Dieu triomphant. Qu'elle te porte encore au fond de ses entrailles.
Va! je sais tout de toi, les vertus et les torts. Je suis là comme aux jours où je pansais ta plaie : S'il passe à ton chevet un spectre qui t'effraie, Moi, je te défendrai des vivants et des morts ! (i)
Il faut rapprocher de la Symphonie des morts une pièce exquise qui la suit immédiatement, dans le recueil, et que V. de Laprade a nommée : le Fruit de la douleur. On y trouve en raccourci les idées que Blanc Saint-Bonnet avait développées dans son livre de la Douleur (2), paru en 1849. Mais le poète dépasse ici le philosophe: celui-ci se borne à analyser; celui-là fait intervenir le cœur et jette sur la rigueur des déductions logiques la chaleur communicative de sa propre émotion. Il exalte en un mot le rôle mystérieux et paternel de la Providence jusque dans les coups qu'elle nous porte et il nous fait pressentir l'admiration reconnaissante dont nos âmes seront remplies quand, par-delà les portes du tombeau, elles connaîtront enfin le mot des douloureuses énigmes de cette vie. Le nombre est grand des âmes qui se reconnaîtront dans l'histoire esquissée par V. de Laprade :
Vous, mon Dieul parmi nous, quand nos âmes sont mûres.
Vous cheminez ainsi, malgré nos vains murmures.
Faisant votre moisson; et, lorsque vous voulez
Respirer les parfums dans nos coeurs recelés,
La douleur vous précède : elle vient, sans colère,
Ainsi que le coursier foulant le blé sur l'aire,
Et brise, sous ses pieds, comme moi, ces rameaux,
Nos fleurs et nos fruits mûrs et nos espoirs nouveaux.
(i) Ibid., p. 1 19, 120.
(2) V. plus haut, p. i83 sq.
Vous dirigez, Seigneur, tous les coups qu'elle porte :
Les plus durs sont toujours pour l'âme la plus forte.
C'est vous, dans la douleur, qui nous êtes présent :
Vous ne nous visite^, mon Dieu, qu'en nous brisant :
Mais c'est alors aussi qu'à travers ses blessures
La fleur exhale au loin ses senteurs les plus pures ;
Alors, mon Dieu, le cœur brisé par le chagrin
Vous livre ses vertus, comme l'épi son grain,
Et mille odeurs ont fui de ses veines subtiles
Qui dormaient jusque-là dans la plante inutile :
Alors, enfin, versant de l'argile ou de l'or
Le flot immaculé qui s'y gardait encor.
L'homme à vos pieds répand, comme fit Madeleine,
Les plus divins parfums dont son âme était pleine (i).
Tous les critiques, à une ou deux exceptions près, tombèrent d'accord que les Symphonies marquaient une étape en avant sur Psyché et les Poèmes évangéliqiies (2), Victor de Laprade est en effet visiblement
(i) Œiiv. poét., T. II, p. 125, 126.
(2) M. A. de Pontmartin félicita V. de Laprade d'avoir trouvé, après les Feuilles d'automne et tant d'autres mélodies aimables inspirées par les fronts souriants et les visages roses des enfants, des accents pénétrants et de délicieuses images.» Le poète, dit-il, associe la nature, les champs, Valma parens, non plus aux rêveries, aux chimères, aux inquiétudes de l'homme, à ses révoltes contre ses semblables, contre Dieu et contre lui-même, à son dédain pour les vraies et laborieuses conditions de son passage en ce monde, mais à ses rapports les plus directs, les plus pratiques avec son créateur et sa conscience, avec le ciel et la terre. La campagne cesse d'être, comme chez J.-J. Rousseau et ses modernes disciples, la confidente de l'orgueil, refusant sa part de l'activité humaine, la complice du désœuvrement et de la paresse, déclamant contre les vices de la société pour se dispenser d'en accomplir les devoirs : elle devient, pour les cœurs blessés ou incertains de leur route, un vivant commentaire de la loi du travail, un cadre naturel des joies et des affections domestiques, une page — la plus vivante et la plus belle — du livre de Dieu ouvert sous les yeux de l'homme. » — U Assemblée nationale, n° du 28 mars iSSy.
en progrès : sa manière est moins exclusive ; il poursuit, au point de vue moral, une marche ascendante, et, comme art, le nouveau recueil laisse peu à désirer. « Les Symphonies », a dit M. F. Coppée, « sont le livre qui marque, selon moi, le point culminant de l'œuvre de V. de Laprade (i). »
Il ne se contente plus d'être le chantre par excellence des charmes de la nature : on lui a tant reproché de ne pas faire vibrer assez souvent les cordes du cœur et de négliger, pour le naturalisme poétique, les sources fécondes du sentiment, qu'il puise maintenant, sans crainte de les tarir, aux deux trésors du cœur et de la nature ; il est même plus ici le peintre du premier que de la seconde, puisqu'il s'attache avec une sorte de passion à nous montrer l'âme humaine aux prises avec la douleur et tendant, par le sacrifice, à la béatitude céleste et à l'amour infini.
D'autre part, malgré d'assez nombreuses échappées de pessimisme et des plaintes assez amères encore contre Tétat de la société contemporaine (2), le poète donne en définitive à ses héros une âme bien trempée.
(t) Discours de réception à l'Académie française.
(2) Voici quelques-unes des idées émises par V. de Laprade, dans la Dédicace même du volume et qui eurent le don de déplaire à certains critiques :
Les lois, les mœurs, les arts, rien de grand ne nous reste : Je vois monter à flots tout ce que je déteste
Dans le monde nouveau les hommes naissent vieux.
Mieux vaut rester soi-même et noblement finir Que rien sacrifier à ce vil avenir !
OU qui du moins travaille à devenir meilleure : dans les luttes d'ici-bas, le dernier mot n'appartient plus à la nature, mais à la volonté humaine transfigurée par la foi. Et puis, à tout prendre, cette note triste, dans laquelle V. de Laprade persiste, justifie la comparaison qu'on a faite entre lui et Mendelssohn. Ce rapprochement, on voudra bien le remarquer, ne contredit qu'en apparence celui que j'ai eu l'occasion de faire moi-même lorsque j'ai avancé plus haut que, dans la Symphonie des Saisons^ V. de Laprade procède comme l'avait fait Beethoven, quand il composa sa Symphonie pastorale. A prendre les Symphonies dans leur ensemble, c'est en effet à Mendelssohn plus qu'à Beethoven qu'il faut comparer Laprade : de part et d'autre, même ampleur, même sérénité, mais aussi mêmes tristesses ; il y a du mineur dans les Symphonies comme il s'en rencontre à toutes les pages de l'auteur du Songe d'une nuit d'été. Ce qui manque à Mendelssohn pour être tout à fait Beethoven, ce n'est ni le grandiose, ni l'harmonie, ni la science, ni même la couleur ; c'est l'excessive passion; c'est l'ongle du lion rentré en sa chair; c'est ce désespoir né, non du découragement, mais des orages intérieurs et du déchirement de l'âme...
Enfin, au point de vue éternel de l'art, V. de Laprade n'a nulle part procédé, avec une teinte et un relief d'originalité plus saisissants, des deux musesmères de l'époque, André Ghénier et Lamartine : grec parla forme, il demeure cependant très moderne par l'inspiration. Il a même sur le grand musicien des
Harmonies, l'avantage d'une sobriété et d'une sévérité qui, en donnant à sa pensée et à sa forme une religieuse solennité, distinguent sa rêverie de la rêverie souvent si voluptueuse de Lamartine.
Aussi, les éloges arrivèrent-ils des points les plus divers à Victor de Laprade. C'est son ami Saint-René Taillandier, qui, un mois à peine après la publication du volume, le félicite d'avoir su faire cette heureuse union des splendeurs de la nature et des plus nobles sentiments de l'âme ». C'est le comte de Chambord qui lui écrit, le 5 mai : « Vous continuerez, Monsieur, avec la foi ardente du chrétien, les nobles inspirations du poète et le dévouement éprouvé du Français fidèle à servir de tout votre pouvoir la plus sainte des causes et à mériter ainsi tout à la fois de la religion et de la société. Votre dernière publication en est la preuve. » C'est le comte de Montalembert qui lui « adresse l'expression sincère et cordiale d'une admiration lentement conquise et noblement justifiée », et qui ajoute cette appréciation gracieuse : « Il y a longtemps, bien longtemps que la poésie ne m'avait valu une jouissance aussi pure et aussi profonde que celle dont la lecture de vos Symphoîiies o. inondé mon âme. » C'est, tour à tour, un journal allemand de Breslau, Schlesiches Kirchenblatt ^ et une revue anglaise, The Saturday Revieiv (i) qui lui consacrent d'élogieux articles.
(i) Le Schlcsisches Kirchcnblatt du 6 octobre i856, le nomme « le chantre chrétien de la France », Der Christliche Sanger Frankreichs. Quant à la Saturday Revieiv, elle termine un bel article qu'elle con-
C'est enfin, l'Académie française qui se met de la partie et qui décerne au poète sa plus belle couronne.
Charles de Montalembert avait, en effet, écrit à V. de Laprade, le 29 novembre i855 : « J'espère que vous ne manquerez pas de présenter ce nouveau volume pour le concours du prix Monthyon. Nous ne savons pas bien encore à quel point l'exécution du décret du i4avril(i) nous gênera dans l'exercice de nos droits-, mais je serai, pour ma part, trop heureux de livrer bataille pour vous et votre œuvre aux tenants de M. Fortoul. )) Encouragé, d'ailleurs, par l'accueil favorable que l'Académie avait faite à ses Poèmes évatigéliquesQt sûr du dévouement des amis qu'il comptait dans le sein de la savante Compagnie, V. de Laprade présenta son œuvre nouvelle. Les Symphonies furent alors proposées par l'Académie elle-même pour le prix triennal de 3o,ooo francs que l'empereur venait de fonder et que l'Institut avait présentement à décerner pour la première fois, en i856. Toutefois, comme cha-
sacre à V. de Laprade, dans son numéro du i5 novembre, en disant que, s'il n'a jamais la popularité qu'obtinrent Béranger et V. Hugo, du moins les hommes d'esprit sérieux et de nature élevée ne lui refuseront jamais ni leur admiration, ni leur sympathie- He rnust console himself by tlie reflection that to men of thougJitfiil tninds and génial natures he ivill never appeal in vain for synipathising and admiring appréciation.
(i) La pensée de ce décret du 14 avril i855 avait été inspirée à Napoléon III parle souvenir d'un décret du 11 septembre 1804, dans lequel son oncle avait institué des prix décennaux pour encourager les sciences, les lettres et les arts. Il fonde, à son tour, un prix triennal pour récompenser l'œuvre ou la découverte que l'Institut jugerait la plus propre à honorer le génie national.
cune des sections de l'Institut pouvait proposer ses candidats et que l'Institut devait de'Iibérer tout entier sur les propositions qui seraient faites par chacune de ses sections respectives, rAcadémie des sciences, qui était naturellement plus nombreuse, fit la loi et obtint le prix pour M. Fizeau, le candidat qu'elle patronnait.
Mais V. de Laprade, vaincu à l'Institut, fut vainqueur à l'Acade'mie française. Il eut, comme le pressentait Montalembert, les honneurs du prix Monthyon et M. Villemain en rendant compte de l'impression de ses collègues, dans la séance solennelle du 28 août 1 856, sut à la fois, par une critique très fine, venger le poète de sa défaite et faire ressortir le vrai mérite des Sjmphonies. La citation de quelques lignes du jugement porté par un maître si délicat et si habile, « le plus éloquent des Académiciens)) au témoignage de Sainte- Beuve (i), complétera heureusement l'analyse et l'appréciation que j'ai moi-même tenté de faire de l'œuvre nouvelle.
«...Quand la poésie, dit-il, se propose pour but les vérités mêmes de la philosophie ou les promesses divines de la religion, ne peut-elle pas devenir la forme d'enseignement la plus persuasive pour le cœur? L'enthousiasme du beau ne peut-il pas donner l'inspiration comme la charité donne l'héroïsme? — Ainsi nous ont frappé les Symphonies de M. de Laprade,
{ï) Nouveaux lundis, t. l. p. 7.
œuvre de méditation et de candeur, mélange d'inductions métaphysiques, de sentiments austères avec tendresse, et de vives émotions empruntées au spectacle delà nature et rapprochées toujours des grandes vérités inscrites au cœur de l'homme comme sous la voûte des cieux. Ah! sans doute, cet ouvrage ne pouvait utilement concourir avec tel ou loX produit (!) de l'observation scientifique. Il n'y avait point là de mesure commune. Au calcul, qui vérifie par un procédé nouveau la vitesse de la lumière sur la zone terrestre, on ne saurait comparer le pur et libre essor de l'âme vers le Créateur de la lumière et des mondes; à telle expérience on ne saurait opposer cette aspiration d'amour qui donne des ailes à la pensée^ selon la parole de Platon. Mais que, en dehors de ce cadre factice d'un parallèle impossible^ on lise ces « Poésies », variées de sujet et de forme, sous une seule passion, l'amour de l'idéal dans l'homme, de l'ineffable dans Dieu, on se sentira comme touché d'un souffle bienfaisant; on aimera cette pureté d'âme parée d'imagination autant que d'innocence; on la goûtera comme la plus poétique des vérités et la plus vraie des poésies, la poésie presque au-delà des paroles, indépendante de quelques négligences et conforme au cœur de l'homme, parce qu'elle en vient... »