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CHAPITRE VIII

LES «IDYLLES HÉROÏQUES» (l858). — LES «MUSES d'ÉTAT» — LA RÉVOCATION DU PROFESSEUR (1861).

Le jour OÙ il prononça son discours de réception à l'Académie française, V. de Laprade eut le bon goût de s'interdire toute allusion politique. Dans sa chaire de la Faculté des Lettres, il s'était semblablement abstenu, depuis le coup d'Etat du 2 décembre, de toucher aux questions irritantes, et il s'était strictement renfermé dans le cercle de ses études. Mais il n'avait point prétendu abdiquer la liberté de ses convictions et il avait continué à dire, dans ses vers, sa pensée d'honnête homme sur les choses de l'époque aussi bien que sur les individus.

J'ai eu l'occasion de citer les vers de la dédicace des Symphonies où il déclare, visière levée, qu'il sent « monter à flots tout ce qu'il déteste». Encore quelques secousses et il s'armera ofFiciellement du fouet vengeur de Juvénal.

Les Idylles héroïques, qu'il publia au mois de novembre 1 858, comme pour témoigner sa gratitude à ses nouveaux collègues et leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de lui ouvrir leurs rangs, procèdent de la même inspiration que les Symphonies et font entendre, une dernière fois, la note gracieuse et sentimentale avant qu'éclatent les cris de la colère et l'appel des justes revendications.

C'est le héros de la Symphonie du torrent^ devenu Frantz dans Idi, Symphonie alpestre^ qui, sous le même nom, se retrouve aujourd'hui dans le nouveau recueil. Docile à la voix des pieux solitaires des Alpes, il a quitté les cimes neigeuses pour se mêler à ses semblables et chercher, au foyer de la famille, le calme qui l'a fui jusque-là et le remède de sa blessure. Son nom, comme sa pensée, remplit toute la première partie du poème. Il s'ouvre par une dédicace toute filiale — une dédicace reconnaissante et attendrie — au pays de Forei (i) ;

Cher pays de Forez, je te dois une offrande ! Terre où, dans mon berceau, les chênes ont parlé, Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé : Il faut qu'un cri d'amour, aujourd'hui, te le rende.

Tu fus mon premier livre et mon premier solfège. Ecolier, j'ai reçu mes plus sages leçons De ces voix qu'on écoute en longeant les buissons ; Tes soleils m'ont tiré de la nuit du collège.

(i) Cette Dédicace parut, dès i856, dans la Revue française du 20 juillet. La semaine suivante, le Journal de Montbrison la reproduisait fièrement, dans son n° du 27 juillet.

J'appris des laboureurs et des batteurs de grain M

Le rythme indéfini qui dans l'écho s'achève ;

Que de soirs j'ai trouvé, dans ce vague refrain,

Enfant, un doux sommeil, jeune homme, un plus doux rêve !

Le foyer et le champ, les récits de l'aïeul, Tout ce qui pour le cœur compose la patrie, Tous ces trésors que j'aime avec idolâtrie, Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.

Par toi je fus poète, et d'un plus fier langage. Peut-être, sous mes doigts, la harpe des forêts Parla mieux d'idéal et sut mieux tes secrets... Mais cette oeuvre est la tienne et je t'en fais hommage.

Chez toi je ne viens pas pour glaner quelque feuille De ces douteux lauriers tressés d'un doigt moqueur ; Plus saine, ô cher pays 1 et plus douce à mon cœur Dieu me fait la moisson qu'en tes champs )e recueille.

Sur la bruyère en fleur, sous les pins odorants. J'y respire à longs traits l'air pur et la lumière ; Dans l'enclos séculaire, autour des bancs de pierre, J'y vais interroger l'ombre des vieux parents...

Jamais je n'ai subi les orages du cœur Sous ces rameaux sacrés dont j'aspirais la sève ; Dans nos sentiers amis quand je retourne en rêve Je n'y revois passer que ma mère et ma sœur.|

Ignore, ô cher pays ! mes vers et mon nom même ; Mais donne-moi ma part de soleil et d'air pur. Où l'on se sent heureux, il est doux d'être obscur : Garde-moi seulement le cœur de ceux que j'aime.

Si pourtant de l'oubli mon œuvre se défend ;

S'il s'attache à mon nom quelque gloire modeste,

Alors rappelle-toi que je suis ton enfant,

Que tu m'as fait poète et que l'honneur t'en reste ! (i)

(i) Œuvres poétiques . t. II, p. lyS sq.

Après la Dédicace exquise, dont j'ai cité quelques strophes, vient une peinture, non moins heureuse, des travaux de l'année rustique, mêlée à celle des joies de la famille. Les quatres parties du poème, la Fenaison^ les Moissons^ les Vendanges^ les Semailles^ fournissent à V. de Laprade un riche thème à descriptions. Les scènes les plus aimables et les plus variées se succèdent à plaisir sous nos yeux, pendant que nous prêtons délicieusement l'oreille au babil de l'enfant, aux appels caressants de l'épouse et aux réflexions de Frantz désormais épanoui et heureux dans la vie du devoir. Rien n'est plus gracieux que ce tableau du bonheur domestique :

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