‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 39 sur 51 · FRANTZ · texte numérisé non relu

FRANTZ

Oui, notre âme agrandie est plus pleine d'amour.

Dieu nous a fait largesse.

Ma maison et mon cœur ont reçu, dès ce jour,

La suprême richesse.

Baise aux bras de l'époux notre ange au front vermeil.

Ce fils qu'on nous envie Et qui fait rayonner d'espoir et de soleil

L'automne de ma vie.

l'enfant

L'enfant est roi parmi nous

Sitôt qu'il respire; Son trône est sur mes genoux

Et chacun l'admire.

Il est roi, le bel enfant!

Son caprice est triomphant

Dès qu'il veut sourire.

C'est la gaîté du manoir

Jadis solitaire.

Ses yeux éclipsent, le soir,

Notre lampe austère.

C'est la primeur du verger.

L'agneau blanc cher au berger,

La fleur du parterre.

Il fait de ses cheveux d'or

L'anneau qui nous lie; Il fait qu'on espère encor.

Il fait qu'on oublie.

Lorsqu'un orage a grondé, Que les pleurs ont débordé,

Il réconcilie.

C'est pour lui qu'on a semé.

Qu'on remplit la grange; Le pain blanc reste enfermé

Pour le petit ange.

C'est pour lui, joyeux garçon, Que chacun dit sa chanson.

Pour lui qu'on vendange.

La deuxième des Idylles héroïques a pour titre : Rosa 7nfstica. Un critique a fait remarquer que « la nature n'y tient pas plus de place qu'un bouquet dans un salon où se passe un roman ». C'est qu'en effet la nature, malgré son immensité', offrait un cadre en-

core trop étroit pour un tel poème. Konrad est une âme éprise d'idéal qui s'essaie, à l'appel et à la suite de Rosa, à gravir, par les durs sentiers de la souffrance et du martyre, les cimes du pur amour. « Tends », lui dit Konrad,

Tends à mes faibles mains la palme que tu portes, M'élevant jusqu'à toi pour m'approcher de Dieu.

Je n'ai la palme ni les ailes, Ni l'esprit fier et triomphant; J'ai l'amour et l'espoir fidèles, J'ai l'humble foi qui me défend.

Pour t'emporter dans la lumière Mon bras est trop de'bile encor :

Mais vois-tu, là-haut, la prière Qui nous tend son échelle d'or?

Il faut l'escalader ensemble!

Oublions les pleurs essuyés....

Tu me soutiendras si je tremble :

. Montons! l'un sur l'autre appuyés!

Dans les régions mystérieuses où ils montent ensemble, nous rencontrons et nous entendons successivement sainte Marie, sainte Victoire, sainte Térèse et sainte Elisabeth qui mêlent leurs voix à la voix de la sainte de la poésie, de Béatrix. C'est en vain que Konrad meurt vaincu sur un obscur champ de bataille : il est heureux, quand il tombe, parce qu'il a combattu pour la justice et qu'il meurt martyr. Sans doute, de pareils sentiments, de telles aspirations

nous emportent bien loin de la terre; mais c'est le but même du poète de nous inciter à tendre sans cesse vers l'idéal et à monter toujours davantage vers Dieu. « Nulle part, dit avec raison M. E. Biré, V. de Laprade n'a eu des inspirations plus tendres; nulle part plus que dans cette belle et séraphique légende, il ne s'est montré le poète de l'âme, le chantre et le chevalier de l'idéal. Le P. Gratry, chaque fois qu'il la lisait, ne pouvait s'empêcher de verser des larmes. L'abbé Perreyve (i) la mettait entre les mains des jeunes gens comme l'œuvre la plus propre à élever, à fortifier leur âme (2). »

Après une Dédicace, d'une mâle et héroïque beauté, adressée à la Jeunesse (3) par le poète, Hermaji^ un frère de Frantz, remplit de son histoire le troisième et dernier livre des Idylles. Comme Frantz, il est destiné à prendre place dans la mêlée de l'existence : mai s avec lui, nous nous rapprochons de la terre et nous revenons à la prose de la vie réelle dont peuvent s'écarter seulement quelques rares privilégiés. Cependant, avant de se présenter au combat, Herm.an veut, une fois encore, s'approcher des sommets, respirer à pleins

(i) Si la Providence m'en donne la force et m'en laisse le loisir, j'espère consacrer bientôt un volume comme celui-ci à étudier la 'Vie et les Œuvres d'Henry Perreyve.

(2) Le Correspondant, n° du 25 juin 1884.

(3) Tout est à citer dans cette ravissante pièce que les jeunes gens devraient savoir par cœur pour se la redire chaque jour : plus d'un peut-être y puiserait le courage qui lui manque et y apprendrait du poète à

Lancer dans l'idéal son coeur inassouvi !

poumons l'air pur des Alpes, s'enivrer d'idéal et chercher là-haut une suprême leçon. Le faucheur, le pâtre et le chasseur lui jettent l'un après l'autre, comme au héros de Longfellow, dans Excelsior, leur conseil ou leur chanson. Mais rien ni personne ne l'arrête dans sa course. Et voici que perdu maintenant sur les cimes virginales de la Yungfrau, il perçoit des accents jusque-là inconnus à son oreille. Des voix sacrées, les voix des aïeux et des héros, celles de Léonidas, de Caton , de Jeanne d'Arc et de Bayard qu'il aperçoit dans une vision, éveillent et avivent les générosités de son âme et le préparent à entendre, pour finir, l'appel sacré de sa mère. « Tu le sais bien! » dit-elle à Herman,

Tu le sais bien ! il est, sous le chaume et dans l'herbe, Des fleurs et des vertus sans nom chez les humains Mais qu'à l'égal du chêne et du laurier superbe Dieu chérit dans son cœur et pèse dans ses mains.

Pour la foule, à grand bruit, l'héroïsme étincelle : Mais, dans un humble effort, le cœur pur est constant.

Sans faire au mal du siècle une guerre inféconde Où de plus fiers que toi subissent le vainqueur, Reste armé de ce glaive impuissant sur le monde Pour frapper sur toi-même et régner sur ton cœur.

Pourquoi rêver d'atteindre à ces gloires banales Et d'allumer ta lampe à leurs lointains soleils? Tu portes dans ton cœur de plus sûres annales Et tes chers souvenirs sont tes meilleurs conseils.

Il t'est bon d'aspirer parfois, dans la tourmente, L'esprit de ces grands morts et le vaste horizon;

Mais ma pensée à moi chaque jour t'airmente Et, comme Tair vital, elle emplit ta maison.

C'est là qu'est t'a vertu, ta grandeur, ton asile ; Là, plus fort et livrant des combats glorieux, Tu peux, libre et vainqueur dans un monde servile, Ennoblir avec toi tes fils et tes aïeux.

Là, tu peux, chaque jour montant d'une victoire, Humble comme je fus sans sortir du réel, Dépasser ces sommets du globe et de l'histoire Que je n'ai pas connus... mais qui sont loin du ciel.

Herman a compris : l'honneur, la vertu, le devoir, l'action, voilà son programme. Il peut redescendre maintenant des sommets dans les villes : Herman — lisez : V. de Laprade — est prêt pour la lutte et armé pour le combat :

Oui, vous m'avez armé, sommets d'où je descends. L'esprit qui parle en vous au combat me ramène Et du souffle divin j'emporte, en frémissant, Tout ce qu'en peut tenir une poitrine humaine.

Toi, l'ange maternel, toi, simple et forte femme.

Qui veilles, de là-haut, l'aïeul et les enfants.

Tu peux m'aider à vaincre, à toi seule, ô grande âme !

Non, tu n'interdis pas ces sommets à ton fils Aux maîtres les plus fiers devant moi tu t'y mêles Et ta voix me commande, au pied du crucifix, D'aller chercher partout des armes et des ailes 1

Les hauts lieux m'ont ouvert leur magique arsenal; Je m'y suis revêtu de granit et de chêne ; Leur souffle en moi s'agite et leur feu s'y déchaîne Et mon cœur débordant n'attend plus qu'un signal.

Voici, voici l'assaut promis à mon courage!...

Ces vers, qui terminent les Idylles héroïques^ font pressentir les intentions du poète et préparent l'explosion des Muses d'Etat. Elevé, dès l'enfance, dans l'antipathie des Bonaparte ; habitué à n'entendre jamais les siens traiter Napoléon P"" que de « brigand » (i), V. de Laprade n'avait gardé sa chaire, après le 2 décembre, qu'absolument forcé par les difficiles circonstances dans lesquelles ils se trouvait.

Il éclate, une première fois, dans la pièce Pro a?^is et focis (2) : c'était, au lendemain de la paix de Villafranca, une réplique aux attaques dont Pie IX et les catholiques étaient l'objet. L'iambe du poète siffle là comme un trait qui vole frapper en plein front la victime :

Si rêveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts... Je devais, après l'ode, épouser la satire : C'est la muse qu'il faut à ce monde vénal. Et l'ère des Césars attend son Juvénal. Peut-être il est venul Là-bas, où tout est sombre, Peut-être un fouet vengeur siffle déjà dans l'ombre, Et la haine au front rouge y chauffe longuement Le fer qui doit marquer chaque nom infamant. Voyez-vous défiler le troupeau de nos hontes? L'avenir les attend et va régler nos comptes. Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets;

Passez, la bouche close, en habits de laquais

Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse: L'édifice est construit de bassesse et de ruse,

(i) En tenant ce langage, la famille du poète se souvenait de l'assassinat du duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes, en 1804.

(2) Cette satire, depuis quelques temps déjà en portefeuille, fut publiée par le Correspondant (n° du 25 février 1860).

Passons! pleurant ces jours si tristement vécus ;

Poètes et penseurs, nous sommes les vaincus.

Nos dieux s'en vont! Eh bien! fiers de notre défaite,

Suivons-les au désert sans détourner la tête.

Dans le camp des vainqueurs surpris de nos dédains

Les Muses n'entrent pas... Qu'il s'ouvre aux baladins!...

Moins d'un an après, il prend occasion du vote fait par la Toscane d'ériger deux statues (l'une à Machiavel, l'autre à Napoléon III) à propos de sa récente union au Piémont, pour ressaisir le fouet de la satire. Au mois de décembre, il composait : Une statue à Machiavel^ et le Correspondant du 2 5 janvier 1861 insérait la nouvelle pièce, aidant ainsi le poète à « graver, dans le peu de coeurs honnêtes qui restent, l'ineffaçable stigmate de leur douleur et de leur indignation » (i).

Chez nous. Français, les fils de la chevalerie,

Une femme, une vierge, a fondé la patrie; Son âme y ressuscite à l'heure du danger. Son nom est le défi qu'on lance à l'étranger; Car la race des Francs, que tout Calvaire attire, S'aime et se reconnaît dans Jeanne la Martyre. Toi, tu choisis pour Dieu le fourbe Florentin; Tu t'assieds sur le seuil d'un empire latin, Italie! et voilà qu'à peine indépendante. Au mépris de Colomb, de Raphaël, de Dante... Quand tu peux évoquer un visiteur du ciel. Ta jeune liberté s'éprend de Machiavel!

Nous avons en horreur l'astuce et le mensonge... La ruse ôte, chez nous, leur prestige aux vainqueurs ; Le succès éblouit, mais ne prend pas les cœurs :

(i) Lettre de Charles de Montalembert à V. de Laprade, janvier 1861.

Nos cœurs sont avec ceux qu'on trompe ou qu'on opprime ;

Tu le sais : l'oublier, Italie, est un crime I

Tu sais qui releva tes blessés à genoux.

Les vaincus de Novare, où seraient-ils sans nous?...

D'autres vaincus plus chers, d'autres plus nobles armes

Appellent, aujourd'hui, nos lauriers et nos larmes.

De sombres Machiavels, qui frappaient à coup sûr.

Ont versé, par vos mains, notre sang le plus pur;

Et si l'antique honneur n'est pas sourd dans notre âme.

Ce sang crie à jamais contre l'idole infâme.

Dressez-la cependant. Nous, d'une ferme voix,

Rendons gloire à nos morts couchés sur leurs pavois.

Dans l'or et dans l'airain gravons, d'une main fière,

Ton nom, ô Pimodan! le tien, Lamoricière,

Toi qui, fait à juger ces hasards d'un coup d'œil,

Offrais plus que ta vie à ce Pontife en deuil!...

Les allusions étaient transparentes. On ne se méprit pas plus, aux Tuileries, sur l'identité de « l'idole infâme », que sur les intentions de celui dont la main lui portait de tels coups. On eût bien voulu traduire l'auteur en police correctionnelle ; mais c'était s'exposer à voir se dresser de nouveau devant soi les Berryer et les Dufaure, dont on avait appris à redouter l'impitoyable éloquence dans les procès récents de Montalembert et de Mgr Dupanloup. Le gouvernement eut peur, et V. de Laprade poursuivit la campagne.

Il avait composé, l'année précédente, en la dédiant à la mémoire de B. Tisseur, une pièce intitulée : Jeunes Fous et Jeunes Sages^ où il opposait le tableau de la jeunesse de l'époque à celui des Jeunes gens qui furent ses contemporains. « Ah! « s'écriait-il,

j'ai connu des jours et je les ai vécu

Où les droits désarmés, où l'idéal vaincu.

Le penseur qu'on proscrit et le Dieu qu'on délaisse Avaient au moins pour eux les cœurs de la jeunesse! Sous son drapeau la Muse enrôla, de tout temps, Le bataillon sacré des âmes de vingt ans... Tous, alors, adoptant nos poètes pour guides. Nous montions, dédaigneux des intérêts sordides, Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur. Amoureux de l'amour, du droit, du vieil honneur Et tout prêts à mourir, purs de toute autre envie. Pour ces biens qui font seuls les causes de la vie

Aujourd'hui, au contraire,

Tout le quartier Latin suit les cours... de la rente; Chacun s'y fait, tout bas, son art de parvenir; On spécule, on calcule, on songe à l'avenir; Comme un bon capital, un bon cœur s'administre.

J'ai tâté bien des cœurs de vingt ans : rien n'y bout

Et nos fermes vieillards sont seuls restés debout.

Hélas ! le mieux armé, qui vit en sentinelle

Pour garder son nom pur et sa foi paternelle,

Ose à peine engendrer des fils à ses aïeux,

A voir, autour de lui, les enfants naître vieux;

A voir ces jeunes fronts afficher, par les villes,

La pâle soif de l'or et les instincts serviles,

La précoce ironie et le dédain brutal

Pour tout ce qui n'est pas de chair ou de métal ;

A voir que nul éclair ne jaillit de leurs âmes

Au choc des vents sacrés qui nous tiraient des flammes ;

A les voir accueillant d'un sourire hébété.

Ton nom qui nous faisait bondir, ô liberté....

Mais l'hiver parle ainsi de la saison des roses.

Peut-être qu'aveuglé par mes vapeurs moroses

J'y vois mal à travers ma neige et mon brouillard.

Dites que je vous juge en précoce vieillard...

Dites-moi que je mens : parlez, faites un signe 1... (i)

(i) A ce défi du poète, il y eut une réplique. C'était au commencement de l'année 1878. La pièce Jeunes Fous et Jeunes Sages était tombée entre les mains d'un jeune homme de dix-sept ans, M. Joseph

DE VICTOR DE LAPRADE SÔy

La pièce parut dans le Correspondant du 2 5 avril 1861. C'est vers le même temps que V. de Laprade donnait, à la librairie Didier, son volume des Questions d'Art et de Morale. Cette publication fut l'innocente occasion d'une levée de boucliers. Inféodé à la politique impériale et exécuteur attitré de ses rancunes, le brillant critique des Causeries du Lundi venait de « recommencer une série nouvelle d'ar-

RoY, alors élève de philosophie à l'Institution des Chartreux, à Lyon. Déjà il avait écrit lui-même quelques vers qui, pour être des vers d'écolier, n'étaient pas sans valeur. 11 ne fut point long à entendre le noble appel de V. de Laprade, et voici en quels termes il y répondit :

Poète, nous voici ! nous, l'ardente jeunesse; Nous, la vie et l'espoir, l'amour, la sainte ivresse; Nous qui dans notre cœur portons un univers. Jeunes comme la France et forts comme tes vers.... Poète, qui prônas les jeunes de jadis.

Comment sont-ils tombés, en l'an soixante et dix. Les enfants de Lyon, nos amis et nos frères ? N'avons-nous pas traqué, de repaire en repaires Ces loups qui bondissaient en troupeaux allemands? Jeunes gens enivrés de tes vers, bardits francs. Dont nos âmes ainsi qu'un fer étaient trempées. N'avons-nous pas changé nos lyres en épées?... C'est nous, fils de Lyon, soldats de dix-huit ans, Qui défendions Belfort, la porte de la France ; Nous, zouaves de Dieu, qui, pour votre défense, Succombions à Patay; c'est nous. Poète, enfin. C'est nous que tu vengeais en sonnant le tocsin !....

Tu vois que nous vivons! tu vois que nous sentons!

Et que notre palette ardente a tous les tons.

S'il en est, parmi nous, esclaves de la mode.

Joyeux d'être sanglés dans le frac incommode,

Gantés de trais, frisés, la bouche en cœur.

L'œil mi-clos, grimaçant sous un lorgnon moqueur.

Jugeant tout de leur air de dindon qui raisonne.

Posant pour Apollon ou Jupiter qui tonne

Et mettant leur esprit — toutefois s'ils en ont —

A se tailler la barbe ovale et l'ongle rond,

Qui n'ont jamais senti leur cœur battre plus vite,

Blasés en qui plus rien ne vit ni ne palpite...

Il en est dont l'esprit, sans être au goût du jour.

ticles » (i). Il s'empara du volume et lacéra de coups d'épingles le livre et l'auteur : mais plus taquin que spirituel, il blessa V. de Laprade dans le vif et provoqua la riposte. Elle fut sanglante, et on la connaît. Elle s'appelle : les Muses d'Etat. Ce n'était, en apparence, qu'une querelle d'hommes de lettres; en réalité, V. de Laprade avait élevé le débat personnel à la hauteur d'une question de principes et il flagellait, sur l'échiné trop complaisante de Sainte-Beuve, le gouvernement qui avait la prétention d'enrégimenter, comme un servile troupeau, les écrivains du jour. Ce fut encore le Correspondant (2) qui eut l'honneur de prêter sa grande publicité à la protestation indignée du poète. Le numéro de la Revue obtint, est-il besoin de le dire ? un véritable succès d'enthousiasme : on se l'arrachait dans les cafés du quartier Latin, et ailleurs (3). Les journaux de toute nuance s'empres-

Est splendide pourtant d'ardeur et fou d'audace; Il en est dont le cœur, à la fibre vivace, Vibre à tous les échos de la jeunesse! Et c'est Pour ceux-là que je viens discuter ton arrêt. La jeunesse est debout, car elle immortelle ! Elle t'aime, ô Poète; et tu la verras, elle, Que de son fouet noueux ta satire cingla, Relevant ton défi, te crier : « iVIe voilà !... »

Lyon, 17 janvier 1878.

Cette belle pièce, dont je transcris seulement quelques passages, a été publiée à la fin d'un charmant volume de vers, édité par la Librairie des Bibliophiles et illustré de dessins à la plume, sous ce titre : Dents de Lait, Premières Poésies. Paris, m. dccc. lxxxiv.

(i) Avertissement du premier volume des Nouveaux Lundis.

(2) Le Correspondant, n" du 25 novembre 1861.

(3) M. E. Biré raconte, à ce propos, une plaisante anecdote « ... Nous récitions, dit-il, la satire de Laprade au sortir de l'Ecole de droit, dans nos chambrettes du quartier latin, pendant que, au fond des

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sèrent de reproduire la pièce, en province comme à Paris, au risque de s'attirer ce qu'on appelait alors un « avertissement ». La presse étrangère, qui n'est jamais en retard quand il s'agit des choses de l'opposition, fît chorus avec la presse française, en sorte que quelques jours suffirent pour jeter en pleine renommée le nom de V. de Laprade, connu seulement jusque-là des gourmets de saine et haute littérature. Sainte-Beuve fut donc dévisagé à plusieurs reprises et nommé en... lettres connues :

Muses, les dieux s'en vont... et les badeaux arrivent!

Soyez de votre temps, vivez pour ceux qui vivent...

Amusez-vous ! veillez aux plaisirs de l'empire :

C'est à vous de trouver le petit mot pour rire...

Il s'agit d'être gai ! L'art, cet aimable jeu,

Proscrit également le diable et le bon Dieu...

Des salons pleins de fleurs aux trottoirs pleins de crotte,

Que l'art danse aux grelots et porte la marotte.

Vous verrez qu'il est bon de s'adoucir parfois,

D'être un peu de son siècle et de quitter les bois (i)...

O grand siècle, ô bonheur dont nous ferons l'épreuve !

Un jour viendra, ce jour rêvé par Sainte-Beuve,

presbytères de campagne, les jeunes vicaires la lisaient à leurs curés. Sainte-Beuve dut même renoncer, pendant quelques temps, à traverser le jardin du Luxembourg où les plus jeunes d'entre nous l'abordaient, chapeau bas, et lui disaient, le plus gravement du monde : C'est bien à M. de Laprade que nous avons l'honneur de parler? » — On n'est pas plus e'tudiant, ni plus Parisien!

(i) Dans son article sur les Questions d'Art et de Morale, Sainte- Beuve avait accuse' V. de Laprade de n'être « pas gai du tout» et de n'avoir pas « le plus petit mot pour rire », en expiation duquel crime abominable, comme eût dit le loup de La Fontaine, le tpoète était invité à « retourner rêver dans ses bois ». (Cf. Nouveaux lundis, T. I, p. i6, i8, 20.) Plus loin, V. de Laprade fait encore allusion à l'enseignement de Sainte-Beuve à l'Ecole normale : c'est un réquisitoire en règle.

36o LA VIE ET LES ŒUVRES

OÙ les Muses d'Etat, nous tenant par la main,

Enrégimenteront chez nous l'esprit humain...

On bat déjà l'appel sur les doctes hauteurs :

J'entends la voix sucrée et l'or des recruteurs...

Partez ! J'entends la voix du critique avant-garde

Balayant les abords et traînant sa bombarde,

Et nous invitant tous, prosateurs et rimeurs,

Pour gagner du terrain à démolir les mœurs.

Place aux Muses d'Etat! et brisons les obstacles...

A vous, heureux auteurs, les croix, les missions,

Les succès consacrés par vingt éditions,

Et, dans le Motiiteur, en six longues colonnes,

Le Causeur du lundi vous tressant des couronnes ;

Qui sait même ? à l'Ecole où se font nos penseurs,

Enseignant ce beau style aux futurs professeurs...

Allons ! gladiateurs, armés de l'écritoire.

Au cirque 1... Non, j'ai tort. Je veux dire : à la foire (i) !

On en conviendra, la réplique était sanglante et dépassait presque l'attaque. Elle se produisait d'ailleurs quelques semaines après la publication, à l'étranger (2), d'une pièce non moins vive, dirigée contre Yhaussmaîinisation à outrance qui prévalait alors dans notre vieille capitale : elle était adressée, sansambage, « Aux Démolisseurs». Le Con^espondant n'avait pas cru pouvoir l'insérer. Mais elle n'avait pas laissé pour

(i) Poèmes civiques, Les Muses d'Etat. T. III des Œuv. poét., p. 5i, sq. La pièce porte, en épigraphe, ce simple mot : Circenses !

(2) J'ai sous les yeux la plaquette que j'achetai à Lausanne, pendant les vacances de 1862. J'y lis notamment ce passage :

Tombez, vieilles maisons, avec les vieilles mœurs ! Le champ des parvenus se cultive en primeurs; Il veut des hommes neufs et des bâtisses neuves ; C'est en démolissant que l'on y fait ses preuves. Donc, poussez en un soir, comme des champignons ; Poussez sur les débris de nos humbles pignons. Temples des dieux, des arts, des libertés modernes... Donc, ravagez en paix nos maisons et l'histoire ; Rien n'existait hier avant vous, c'est notoire :

cela de faire son chemin, et on l'avait lue en haut lieu. La question de la révocation de V. de Laprade, après avoir été débattue en conseil, par l'Empereur et par ses ministres, fut décidée.

On ne manqua pas de crier à l'illégalité, à l'injustice, que sais-je encore ?... Il eût mieux valu se plaindre de la brutalité outrageante qui accompagna l'exécution de la mesure. Car, pour être légale^ elle l'était de par le décret du 9 mars i852, en vertu duquel l'Empereur s'était à l'avenir réservé le droit de révoquer, par simple décret, les membres du haut enseignement. Mais si la destitution fut régulière au point de vue juridique, malgré que l'Empereur ou le ministre n'ait pris le temps ni d'avertir le poète, ni de faire une enquête et de demander un semblant de rapport

Sans berceau, sans aïeux et sans passé connu,

La France est, tout entière, un paj's parvenu.

Sur le sol, dans les lois, tout date, je suppose,

Du jour où le hasard fit de vous quelque chose.

Tout est né d'aujourd'hui, villes, hameaux, chalets.

Les fermes, les châteaux... et surtout les valets...

Le monde a déjà vu — j'écarte cet augure —

Ce qu'on gagne à changer en palais sa masure,

A quel prix, pour les mœurs et pour les volontés.

Le luxe impitoyable envahit les cités,

Quand un pays n'est plus que le temple d'un homme,

Quand la plèbe et César se caressaient dans Rome,

Et s'offraient l'un à l'autre, entourés de flatteurs,

Des cirques, des palais et des gladiateurs.

Oui, dans ces temps hideux qu'on exhume et qu'on loue,

Les murs étaient de marbre... et les âmes de boue!...

En vain je cherche une âme à tous ces édifices :

Aucun art sérieux et beaucoup d'artifices.

Rien qui parle à l'esprit, rien de fort, d'émouvant;

De la dorure, un air de théâtre en plein vent...

Mais toutes ces laideurs, mille autres qui naîtront

Portent les motifrag-ile et provisoire au front ;

A ces énormités la solidité manque :

Un souSle emportera baraque et saltimbanque !.,.

à ses chefs hiérarchiques, elle fut assurément injurieuse dans la forme et gratuitement insultante.

Inséré au Journal officiel de l'époque, trois jours après avoir été signé, le décret ne fut connu d'abord ni du Recteur, ni du Doyen, ni du Professeur qu'il intéressait. La nouvelle en arriva à Lyon par le télégraphe, et un journal du matin l'inséra. C'était précisément un jour de cours de V. de Laprade. Il se rendait donc de son domicile de la rue de Castries à la Faculté, pour y donner sa leçon, quand il fut rejoint par deux de ses amis, qui le cherchaient : ils lui apprirent la mesure dont il était l'objet et lui prodiguèrent leurs sympathies. Le poète se contenta de sourire, leur serra la main et, revenant sur ses pas, il rentra chez lui tranquillement. On s'étonnera peut-être de ce calme platonique chez un homme qui, en parlant des massacres de 93, disait, on s'en souvient, à propos de son grand-père et de M. deMeaux: «A leur place, j'aurais déchargé tous les fusils de la maison ! »

L'on comprendra aussi que M. Heinrich ait pu dire : « Le poète rentra tout simplement à la maison et, selon moi^ il eut tort. A saplace^ aucune loi n'obligeant les citoyens à lire les journaux, je serais monté dans ma chaire. » Mais V. de Laprade, qui avait cru préférable de rester à son poste après le deux Décembre, sauf à obliger le gouvernement à le frapper, pensa qu'il valait mieux en finir tout de suite, et il céda, sans autre avis.

Le soir même, tout ce qu'il y avait à Lyon d'hommes considérables avaient escaladé les trois étages de sa

demeure et lui avaient apporté les marques du plus affectueux intérêt : le Cardinal Archevêque de Lyon, Mgr de Donald, de douce et sainte mémoire, fut un des premiers à se faire inscrire chez le poète.

De semblables témoignages arrivèrent d'ailleurs à Victor de Laprade, sous toutes les formes, et de tous les points de l'horizon. Ses amis de l'enseignement supérieur se sentirent atteints dans le coup qui, en frappant un collègue, les laissait eux-mêmes à la merci des dénonciations de la presse officieuse et de la mauvaise humeur du Souverain et de ses ministres. E. Quinet, alors à Veytaux, sur les bords du lac Léman, l'assurait que « ces persécutions le grandissaient encore ». — Le comte de Montalembert lui déclarait qu'il était « désormais consacré dans l'histoire )). Enfin, Joseph Autran lui écrivait : « Chaque fois qu'un grand talent et un noble courage ont été mis en cause, la foule a, sur-le-champ, pris le parti

des persécutés Après votre entrée à l'Académie,

il semblait que vous eussiez atteint le sommet de la montagne... Il vous restait encore un degré à gravir et vous y voilà parvenu ! »

La foule prit en effet le parti du persécuté : la foule des étudiants d'abord; ici par l'intermédiaire de Léon Gambetta, alors étudiant en droit, qui transmit au poète, dans une lettre curieuse (i), les félicitations de ses camarades ; là, par la plume de M. d'Orgeval-

(l) A M. VICTOR DE LAPRADE

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