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CHAPITRE II

LES « VOIX DU SILENCE » (l865). PUBLICATIONS EN PROSE.

Au mois de janvier i865,V. de Laprade réunit en volume dix-huit pièces composées de 1869 à la fin de 1864 et d'étendue fort inégale : à ce volume il donna le titre significatif de Voix du silence. « Parlez ! » s'écrie-t-il dès la première strophe du Pî^oîogue.,

Verbe endormi dans la nature, Esprits muets au fond des bois, Ames qui n'avez qu'un murmure, Prenez dans mes vers une voix.

Esprits du chêne, esprits des roses.

Prés en fleur, sables désolés.

Lacs souriants, rochers moroses.

Petits bluets sous les grands blés.

Parlez 1....

C'était un véritable retour à la poésie haute et sérieuse, mais avec un accent plus marqué qu'autrefois de mélancolie et d'amour. On retrouve là, dans sa

solennité, outre cette gravité familière au poète, ce large alexandrin qu'il aime et excelle à répandre, et que Sainte-Beuve appelait si bien le « fleuve de l'expression ». La satire n'y est pas totalement absente; mais c'est une satire sans excès. Une pièce purement descriptive est suivie d'une autre où l'imagination se donne librement carrière, de même qu'une prédication d'héroïsme, comme celle qui ressort du Psaume de combat, a pour voisine cette incomparable évocation que V. de Laprade a nommée : Un entretien avec Corneille. « Ces pièces, observe M. Heinrich, sont contemporaines des jours où la pauvreté était venue se faire l'hôte du poète destitué, où la maladie commençait à multiplier ses souffrances ; et jamais son âme fière n'a bravé l'adversité avec de plus nobles et de plus virils accents, (i) » Quelques citations en fourniront la preuve.

Empruntons-les d'abord à ces odes légères, gracieuses et chantantes, qui s'appellent : Petite fleur sur ma fenêtre; — Adieu., jardin! — La première neige; — L'héritage., etc.

Petite fleur, sur ma fenêtre, Dans ce champ long d'un demi pas, Fleuris pour consoler ton maître Du grand jardin que je n'ai pas.

Lorsque accoudé sur mon pupître Tout à coup je vois, en rêvant, Le soleil qui dore ma vitre Et ta tige qui tremble au vent ;

(i) G.-Heinrich, Op- cit., p. 71.

Quand je t'arrose, feuille à feuille ; Quand, pour t'admirer de plus près. Soir et matin, je me recueille Penché sur ton berceau de grès;

Adieu, ville ; adieu prison noire

Où rôdent les esprits méchants ;

Adieu, le livre et l'écritoire 1

Mon cœur a pris la clef des champs (i) !..

Voici l'automne, adieu les fleurs !

Que faire en un jardin sans roses Où sifflent des vents querelleurs?

■ Restons au logis, portes closes ; Voici l'automne, adieu les fleurs 1...

Voici l'hiver : vendange est faite ; Le givre a blanchi nos buissons ; Du chêne il eff"euille la tête; Plus de nids et plus de chansons !

Voici l'hiver : vendange est faite !.

Eh bien 1 adieu, vigne et forêt.

Jardin sans fleur, soleil sans flamme Rentrons dans l'asile secret Et visitons enfin notre âme.

Adieu, jardin, vigne et forêt (2) !...

Ailleurs, c'est un retour au sentiment de la nature, si cher, naguère encore, au poète, mais momentanément oublié sous le coup des événements. On le voit alors revenir à ses « chênes » et l'on entend l'hymne du pardon et de la confiance remplacer

(i) Les voix du silence, Petite fleur sur ma fenêtre, T. VI des Œuvres poétiques, p.fi6.

(2) Ibid., Adieu, jardin ! p. 26.

soudain, sur ses lèvres, les apostrophes impitoyables et les malédictions qui y montaient hier :

Peut-être avec ces bois un monde recommence, Et, pareil au grand arbre où Dieu m'a visité, Un de ces rejetons, devenu chêne immense. Tiendra sous ses rameaux tout un peuple agité...

Ah ! qu'ils (i) soient plus heureux du moins que nous ne Qu'ils ne connaissent pas la honte de servir! [sommes! Qu'ils cherchent ici Dieu, mais sans y fuir les hommes Et qu'alors le devoir ne soit plus de haïr ! (2)

Toutefois, deux pièces dominent dans le recueil, tant par le développement magistral que le poète y a donné à sa pensée, que par la grandeur des conclusions pratiques qu'il en tire. L'une, la Tour d'ivoir^e^ qui agréait souverainement à Henri Perreyre et dont il recommandait la lecture et la méditation aux jeunes gens, prouve qu'une âme bien trempée est de taille à résister aux épreuves et aux adversités de la vie. L'autre, plus belle encore à mon sens et tout à fait cornélienne d'inspiration et d'allure, est précisément cet Entretien avec Corneille^ qui restera comme l'une des plus nobles productions de la poésie contemporaine. Après s'être plongé, pendant une longue veille, dans la lecture des immortelles pièces du père de la tragédie française, le poète s'écrie :

Mais le stoïque honneur s'efforçant de renaître. Comme un secours certain, je pris ton livre, ô maître 1

(i) Le poète parle ici des « fils de ses fils ». (2) Ibid., Silva nova, p. 98.

DE VICTOR DE LAPRADE .iyQ

J'allai de page en page, aspirant au travers La moelle du lion qu'on suce dans tes vers. J'évoquais, j'écoutais ces âmes surhumaines Faites d'après ton âme et bien plus que romaines... Ayant lu, tout mon sang bouillonnait : j'étais ivre ; Pour la centième fois mes yeux mouillaient ce livre; Et, la main sur mes yeux, j'attendis longuement Sans que rien dissipât mon éblouissement. Enfin, je me levai. La chambre tout entière, Comme au plus grand soleil, éclatait de lumière; Et, devant moi, le maître évoqué si souvent. Le maître était debout, le maître était vivant 1 Simple et rude en son air, fort et de haute taille, Il semblait au discours moins prompt qu^à la bataille; Pauvre dans son costume, il ne me cachait point Les trous de ses souliers et ceux de son pourpoint : Et jamais prince ou roi de la plus fière mine N'eut tant de majesté sous la pourpre et l'hermine. Je le vois sans terreur comme l'un d'entre nous ; Mais, frappé de respect, je tombe à ses genoux. Lui, bon et familier, me relève et m'embrasse. Me fait asseoir et va s'asseoir lui-même, en face. Dans mon vieux fauteuil droit, très dur et très ancien. Datant du Cid peut-être, et qu'il prend pour le sien ; Là, devant mes tisons, pendant toute une veille. Moi, chétif, j'entendis parler le grand Corneille... (i)

Ventretîen^ on le voit, est vraiment digne du sublime interlocuteur que se donne V, de Laprade arrivé à toute la maturité, à toute la vigueur de son talent. Il a semé ces pages de beautés de premier ordre, et, depuis, il n'a jamais quitté cette langue ni cette simplicité cornélienne dans les pièces où la grandeur du sujet comportait un pareil style. Il y a même ça et là non seulement tels vers, mais tels passages à la lecture desquels on est tenté de se de-

(i) Ibid. U)t entretien avec Corneille, p. ig.

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mander s'ils sont de l'auteur de Poljeucte ou du chantre des Poèmes évatigéliques. Témoin, cette héroïque profession de foi :

Tu souffres, tu te plains, il faut qu'on te soutienne !

Souffrir, et qu'est-ce donc pour une âme chrétienne ;*

Qu'est-ce que la douleur dont l'assaut t'a surpris ?

Un rapide combat dont Dieu même est le prix.

Nous souffrons; nous semons : c'est la mort qui recueille,

Qui des moindres vertus ne perd pas une feuille ,

Qui pèse chaque effort , qui compte chaque pleur,..

La mort n'abolit rien, excepté la douleur.

Quand la terre s'enfuit et quand le ciel demeure,

Qu'importe une tourmente et des soucis d'une heure .-'

Qu'importe au fier oiseau l'aspérité du sol

Qu'il effleure du pied, prêt à prendre son vol?

Des lois, des dieux, des moeurs, ton siècle impur se joue :

A nous qui fendons l'air, qu'importe cette boue ?

Passons, les yeux fixés sur nos sommets chéris ;

Ne touchons à ce temps que par notre mépris.

Le poste de l'honneur est près de ce qui tombe. Mais, sur nos droits blessés ne fermons pas la tombe: Tant qu'une arme nous reste et tant que nous vivons. N'avouons pas vaincu le Dieu que nous servons. Même à cette heure encor la parole est un glaive 1 Qu'un poète se dresse et qu'une voix s'élève 1 Moi 1 sujet de Louis, paisible homme de bien, Je voudrais, aujourd'hui, parler en citoyen : Comme jadis, soldat de Brute et de Pompée, Chez les derniers Romains j'aurais porté l'épée ; Comme, aux pieds de Jésus, prompt à dire : « Je crois ! » Chez les premiers chrétiens j'aurais porté la croix, (i)

Au demeurant, les Voix du silence marquent un nouveau progrès dans la carrière poétique de Victor de Laprade, progrès sous le rapport de la pensée,

(i) Ibid. Un entretien avec Corneille, p. 22.

qui s'affirme plus large, plus généreuse, plus humaine; et progrès au point de vue de la langue, qui est devenue plus souple et plus familière sans rien perdre de son élégance. L'un des résultats de l'excursion passagère du poète dans le domaine de la comédie et de la satire, ce fut la conquête qu'il fit de cette énergie dans la sixnplicité et de cet accent de grandeur, naturelle et sans prétention, qui, désormais, caractériseront sa manière. De ce chef, il n'a rien moins que créé un genre auquel son nom restera attaché, le genre de l'idylle héroïque où, mêlant le doux à l'utile, il relève l'austérité des conseils par le charme des descriptions et fait preuve d'une originalité dont aucun critique impartial ne saurait, sans injustice, contester la puissance.

La publication des Voix du Silence fut suivie de celle de trois volumes en prose : le Sentiment de la nature cliei les anciens (1866), VEducation homicide {1866^ février), et le Sentiment de la nature che^ les modernes (1868).

U Education homicide (i), n'est, sous sa forme première, rien autre chose qu'un manifeste. Comme l'indique le sous-titre, « Plaidoyer pour l'enfance», c'est le réquisitoire passionné d'un père contre les devoirs excessifs dont on surcharge les enfants, au préjudice de leur esprit et de leur corps ; contre le caractère encyclopédique des programmes ; contre lesteeple-chas^ des

(i) Brochure in-8°; V. de Laprade en donna une deuxième édition in-i2, en 1868.

examens, et, pour aller jusqu'au bout, contre le sysstème d'éducation des colle'ges. Or, l'on ne touche pas impunément à ces questions brûlantes. La brochure de V. de Laprade fut l'occasion, dans les camps les plus divers, d'une véritable levée de boucliers. En 1 869, il donna, « pour faire suite à VEducation homicide «, une seconde brochure sur le Baccalauréat et les études classiques, où il réclamait quelques modestes réformes. Puis, reprenant sa thèse en 1878, et la complétant par de larges aperçus sur l'éducation morale, il fit alors de toutes les questions qu'il avait traitées une synthèse définitive dans son livre : VEducation libérale.

L'histoire du Sentiment de la nature avant le christianisme et chei les modernes forme, avant l'important volume des Prolégomènes publié seulement en i883, un travail d'une portée considérable. Ce qui en fait le charme, c'est cette série d'études sur les civilisations qui tour à tour se partagèrent le monde et sur les hommes, contemporams compris, qui se transmettent, selon la belle expression du poète, le flambeau de l'intelligence; et ce qui en fait l'unité comme la force, c'est ce principe que le cœur et l'esprit humain n'ont que deux sources où puiser : la Grèce et le Christianisme, c'est-à-dire le domaine infini où se trouvent les secrets de l'art, de l'âme et de Dieu. « J'ai lu votre beau livre, écrivait Charles de Montalembert à V. de Laprade, en 1868, et non seulement cette fière et belle préface et cette profession de foi si loyale et si généreuse qui sert de conclusion, mais j'ai lu le volume

tout entier avec un intérêt soutenu et une sympathie que nos dissentiments sur certains points ne servent qu'à rendre plus intense sur l'ensemble. »

Est-il besoin d'ajouter que, tout en donnant au public cette se'rie d'études en prose, V. de Laprade continuait à écrire des vers? Il en faisait, en i865, lorsqu'il pleurait les Arèf^es du Luxembourg- Tombes sous le fatal niveau Qui fait ployer hommes et choses,

OU qu'il gazouillait avec les Oiseaux de la Pépinière; il en faisait encore en juin 1867, quand, à propos du Nouveau jardin du Luxembourg, il montrait

Le vieux jardin mis en prison

et « le boulevard « qui « règne et gouverne »

Autour du jardin replanté;

il en faisait surtout en préparant le délicieux poème de Pernette.

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