‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 45 sur 51 · DU RHÔNE · texte numérisé non relu

DU RHÔNE

(( L'incursion de M. de Laprade dans le domaine de la satire, a dit M. F. Coppée, eut un autre avantage que de lui fournir l'occasion de montrer, dans un jour d'adversité, la hauteur et la beauté de son âme; elle lui révéla un style plus souple, plus familier, sans qu'il cessât d'être lyrique; elle détendit, elle humanisa, en quelque sorte, son inspiration. Désormais le poète gravira toujours les cimes; mais, à la descente, il s'arrêtera dans les villages, entrera dans les fermes, s'entretiendra avec les laboureurs ; et la grandiose solitude de ses paysages va se peupler de figures touchantes. C'est ainsi qu'il écrit Pernette^ et le succès populaire de cet émouvant et charmant récit le récompense de cette rénovation de son talent. Dans cette idylle héroïque, M. de Laprade n'a pas seulement doté les lettres françaises d'un poème qui se peut comparer sans désavantage à V Hermaim et Do-

rothée^ de Gœthe ; mais comme pressentant nos prochains malheurs, il a, d'un geste prophétique, montré aux pa3^sans le vieux fusil pendu par deux clous aux murs de la chaumière, l'arme de chasse pendant la paix, d'embuscade aux jours d'invasion, que plus d'un désespéré de nos pays de l'Est devait bientôt emporter sous sa blouse, par les nuits sans lune, et dont les coups mortels firent vider les étriers à bien des éclaireurs allemands. »

V. de Laprade, on s'en souvient, avait débuté dans la poésie par un poème épique. Depuis, à le voir escalader les glaciers alpestres ou se promener parmi les arbres tombés du jardin du Luxembourg, on ne pouvait guère s'attendre qu'il tentât dans le domaine de l'épopée quelque nouvel effort. On se trompait. Dans la pleine maturité de son talent, le poète allait écrire, au sens le plus large et le meilleur du mot, l'épopée du foyer domestique; il allait prouver que, en les rattachant habilement au souvenir de quelque grande épreuve nationale, les destinées de la demeure la plus humble sont susceptibles de présenter un intérêt vraiment épique-, en d'autres termes il allait composer, du même coup, l'épopée du fo3^er domestique et l'épopée du Forez. M. le vicomte de Meaux, dans le touchant Eloge qu'il prononça à la Société de la Diana^ le i6 juin 1884, a montré comment la muse de V. de Laprade, une fois descendue des Alpes, était venue chercher ses héros dans les champs du Forez, dans ses fermes et ses vieux logis. « De là, dit-il, de< paysages moins brillants peut-être, moins riches et

plus agrestes, mais qui appartiennent en propre à notre compatriote, et que lui seul a su peindre; de là aussi, au lieu de symboles, des personnages vivants. « Il ajoute :

« Une vieille chanson, écho vague et lointain d'une antique légende, une chanson qu'il a recueillie sur les lèvres de nos laboureurs lui en a fourni le thème.

La Pernette se lève, Je veux mon ami Pierre,

Deux heures avant le jour. Qu'est dedans la prison.

Tu n'auras pas ton Pierre,

Chaque jour qu'elle file, Nous le pendoularons. Pousse un soupir d'an:our. gj ^ous pendoulas Pierre, Pendoulas-nous tous deux.

Ne pleure pas, Pernette,

Nous te maridarons. Couvrisses-moi de roses Et Pierre de mille fleurs, (i)

« Telle est la légende. Mais pour lui donner vie,

(i) La Ballade de Pernette a servi de thème à plusieurs chansons populaires, connues dans le Forez. On retrouvera les principales dans le bel ouvrage que M. Félix Laurent-Rollandez, organiste à l'Institution des Chartreux et lauréat de l'Académie des Sciences, Belles- Lettres et Arts de Lyon, va prochainement publier sous ce titre : Chants populaires du Lyonnais et des Pays limitrophes. Au surplus, M. Laurent-Rollandez vient de composer de très jolies variations pour piano sur le thème de la Pernette de son collègue, M. J Ruest (Lyon; Janin, éditeur, rue Lafond, 8.)

Sur cette même légende de Pernette, M. le Commandeur Jules Ruest a écrit, en effet, quelques pages de musique d'un charme extrême et d'une vérité parfaite d'appropriation. C'est lui encore qui a composé, sur des pièces de V. de Laprade, la Sérénade du Chevalier et la Chanson de l'Alouette. Il a également dédié au poète une composition pour piano seul (Expansion), où se reconnaît la main du bon faiseur, et qui agréait souverainement à V. de Laprade, si difficile, on le sait, en fait de musique.

l'auteur la transporte au début de notre siècle ; il l'oblige à exprimer ses amours et ses haines. Le fiancé de l'inconsolable Pernette, l'ami Pierre, il n'est plus, comme on le dit de celui de la chanson, un paysan pris et pendu à Montbrison pour rébellion contre le fisc et la gabelle du roi Philippe-le-Bel ; c'est un conscrit réfractaire du premier Empire et, pour devenir à la fin plus digne du poète qui le chante, ce réfractaire, cet insoumis, après avoir refusé de se battre au loin pour le conquérant, est tué en repoussant de sa terre natale l'invasion étrangère. Voilà le drame à travers lequel M. de Laprade s'est proposé de peindre son pays et ses compatriotes, de les peindre comme il sied à un poète, en les idéalisant.

« Dès les premiers vers ne reconnaissez-vous pas, tout embelli qu'il est par son pinceau, le domaine où la scène s'ouvre et n'en avez-vous pas plus d'une fois rencontré les maîtres s'attardant le long du sentier?

« Chaque samedi soir, au retour de la ville, ne le voyez-vous pas d'ici, ce domaine, qui s'étend de la vigne au ruisseau ?

Ces trèfles, ces froments, ces pre's bien pourvus d'eau, Ces chanvres près du bord courant le long des aunes, Et là-haut sous les pins, ces seigles déjà jaunes ? La forêt qui verdoie au nord de la maison.

Et la vigne si haut sur les monts reculée, Qui mûrit sans subir ni brume ni gelée, Tout l'héritage entier sur un sol attiédi Reçoit un bon soleil du levant au midi !

« Quant aux personnages, qui donc est Pernette?

cette veuve que le poète suivait, « épris de ses traits « imposants «, qu'il voyait : « géante en sa petite (( taille,

Tant, sous sa coiffe blanche, elle avait de grands airs Quand ses yeux noirs brillaient de larmes et d'éclairs.

« Il ne Ta pas caché : c'est sa grand'mère, la veuve du martyr de la Terreur.

« Le curé ? — Enfant, il l'avait connu; il avait

le vif souvenir

D'un grand vieillard penché sur lui pour le bénir.

« C'était, je le tiens de lui, le premier curé de Notre-Dame de Montbrison après le Concordat; il se nommait M. Populus,

« Le médecin enfin, comment s'y tromper? Bien souvent dans ses vers, Victor de Laprade a célébré son père ; mais c'est dans Peniette qu'il l'a dépeint :

Chéri dans la maison Pour sa gaîté sereine et sa verte saison, Redouté des trembleurs pour sa franchise rude.

N'étant pas de ces cœurs au sourire banal, Dont la bonté n'est rien qu'indifférence au mal ; Ardent, généreux, pur d'ambitions humaines, Un vif amour faisait en lui de vives haines.

« Cet aimable et vaillant docteur! dans les derniers temps de sa vie, je me souviens de l'avoir vu venir à Ecotay pour visiter un confrère de son fils à l'Académie, qu'on avait appelé « homme de guerre dans la « vie civile » et qui reprochait fort à la jeunesse de cette époque de n'être pas guerroyante comme lui.

DE VICTOR DE LAPRADE 3Sc)

(( Vraiment », s'écriait après un long et vif entretien l'interlocuteur du vieux de Laprade, « il n'y a plus « que les vieux qui soient jeunes ».

« Ainsi, c'est de son pays, c'est de sa famille que M. de Laprade a tiré le plus considérable, le plus animé, le plus achevé de ses ouvrages, celui qu'il estimait au-dessus de tous les autres (i). »

Du même coup, V. de Laprade en a tiré le plus apprécié. M. Guizot lisait, au Val-Richer, l'histoire de Pernette à sa fille et à ses petites-filles, qui en étaient « charmées » ; et ce que l'auteur de VHistoire de Fj^ance racontée à mes petits-enfants faisait, au milieu des siens, se répétait dans un grand nombre de familles françaises, depuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles.

Pendant que Pernette ajoutait encore à la popularité que les Satires lui avaient conquise, V. de Laprade préparait un essai de tragédie, Harmodiiis^ qui parut, en 1870, quelques jours avant le fameux plébiscite du 8 mai. La pièce n'a qu'un acte distribué en treize scènes. Les événements se déroulent à Athènes, pendant la fête des Panathénées. C'est, racontée en beaux vers, l'histoire bien connue d'Harmodius vengeant sa sœur Ismène des outrages que lui avait fait subir Hipparque, tyran de la cité. Sous le voile de la mise en scène et le couvert des mœurs grecques, les allusions à la politique de l'époque et

(i) Vicomte de Meaux, Op. cit.

SgO LA VIE ET LES ŒUVRES

aux personnalités contemporaines se rencontrent à chaque pas. Peut-être l'action dramatique pourraitelle être nouée plus solidement; néanmoins, cela vit par le souffle cornélien qui anime l'œuvre et, en particulier, par la peinture des caractères. Et puis, que de vers à glaner qui s'imposent au souvenir, ceux-ci, par exemple, où V. de Laprade, l'homme de l'amitié par excellence, célèbre l'un des effets de cette rare vertu :

La divine amitié, féconde en beaux exemples,

Fait les héros et les vainqueurs ; Dans l'âme des vaillants elle choisit ses temples

Et n'habite que les grands coeurs ;

et les suivants, sur la Jeunesse :

Quand nul n'espère plus, seule elle espère encore. Car, après la nuit sombre, elle attend une aurore ; Son regard vif et pur, que rien ne peut ternir. Devine à l'horizon quelque grand av'enir...

et cent autres, dignes de devenir proverbes :

Vieillards, les longs discours, la prudence indécise Précèdent sagement une fière entreprise : Mais au plus insensé le plus sage est pareil Quand la forte action ne suit pas le conseil.

Jamais coup de poignard ne tranche une querelle Ni la paix ne surgit de l'ombre des complots.

Je redoute un beau jour au prix d'une tempête (i). (i) Harmodius, passim. — T. I des Œuvres poétiques.

Il y avait un certain courage à publier Harmodiiis ^ où il flétrissait d'une haine égale les caprices des princes et ceux de la multitude, et à protester ainsi de son indépendance au moment même où, sous le régime d'un ministère libéral comme celui que M. Ollivier avait formé le 2 janvier, les amis du poète, Saint-René Taillandier en tête, s'employaient à lui faire rouvrir la porte du haut enseignement qui lui avait été fermée d'une main si violente. Ils songeaient en effet à le faire nommer Recteur, et ils s'y reprirent à deux fois, d'abord pour le rectorat d'Aix, puis, pour celui de Grenoble. Mais V. de Laprade ne donnait que négligemment, et comme à contre-cœur, la main à ces projets. Il n'était pas de ces « apprentis » dont parle Montaigne — dans cette langue merveilleuse où il excelle à « enfoncer la signification des mots « — , qui « sfudiquent leur liberté ». Il s'écriait, le i5 juin, dans une lettre à M. Emile Grimaud : « Je vais donc rester libre et poète ! » Il resta libre !

Un mois plus tard, la guerre avec l'Allemagne était déclarée, et la série des désastres commençait pour notre pauvre Frt.nce. Le jour où elle fut envahie, comme aussi à mesure que nos forteresses des frontières se rendaient les unes après les autres au vainqueur, l'âme de V. de Laprade souffrit de poignantes souffrances. De Montbrison, d'Aurillac et d'ailleurs, il suivit avec son cœur de Français tous les détails de cette lugubre épopée. En découragé? Non pas, mais en martyr, qui voudrait donner son sang pour la patrie et qui n'a que ses prières et ses larmes à lui offrir.

Je me trompe. Après les premiers et inévitables abattements que ressentit l'âme de tout Français, au lendemain des défaites d'août et de septembre 1870, il se retrouva soudain poète, en même temps que patriote. Il s'était tû, ne se croj^ant plus le droit de chanter. Mais la Muse — une muse vengeresse comme Némésis — le frôla de son aile et ce fut une magnifique éclosion de strophes immortelles et inoubliables. L'une de ces pièces, et non la moins belle, lui valut, sans qu'il s'en doutât, Thonneur de représenter son pays à l'Assemblée nationale. Ecrite au mois de décembre 1870, elle est intitulée : A la France, et le barde sacré y a mis tout son cœur de chrétien et de Français :

Lève ton front sanglant et montre ta blessure, Mère! nous sommes prêts pour de nouveaux combats, Lance un dernier appel, avec une foi sûre, A ton Dieu dans le ciel, à ton peuple ici-bas.

Sois fière des enfants issus de tes entrailles : Tous ont ta flamme au cœur et feront leur devoir; Dussions-nous perdre encor mille et mille batailles. Tu peux garder, ô France, un invincible espoir.

Frappe d'un pied certain cette terre he'roïque : Des soldats en sont ne's ! \'ois-les tous accourir. Sous les chênes bretons, sous les palmiers d'Afrique, Tous ayant fait serment de vaincre ou de mourir.

Tous égaux par l'honneur : ouvrier, gentilhomme.

Matelot, laboureur soulevé des sillons

Et, devant eux, le prêtre, armé du Dieu fait homme, A la mort des martyrs conduit leurs bataillons.

Les mères et les sœurs, pâles, mais sans murmures, Serrent le havresac travaillé de leurs doigts. Bouclent aux flancs des fils les rustiques armures Et revêtent leurs fronts du signe de la croix.

DE VICTOR DE LAPRADE 3<.j3

Les vieux pères courbe's qui maudissent leur âge, Donnant leur dernier souffle aux efforts belliqueux, Vont porter les brancards sur le champ de carnage Pour ramasser leurs fils, ou tomber avec eux (i)

Tu resteras la France et la tête du monde, Le vrai peuple choisi pour montrer le chemin, Le peuple fraternel en qui l'amour abonde. Ouvrant à tous son cœur et sa loyale main.

Car ton génie à toi, c'est l'humanité même. L'âme du Dieu martyr saignont sur ton autel ; Accepte avec orgueil cette lutte suprême. Peuple, sois patient !... Je te sais immortel.

Tourne-toi vers le Christ trop oublié naguère. Ce Dieu des chevaliers et non des conquérants, Qui t'employa, mille ans, à ses gestes de guerre. . , Pour son œuvre de paix il a besoin des Francs.

Si tu cessais un jour de marcher la première, Si tu manquais au Dieu qui t'aime et te conduit, Si les ombres du Nord étouffaient ta lumière, C'est que le genre humain rentrerait dans la nuit. . .

Combats loyalement ces armes déloyales,

Ces sauvages pillards au cœur sordide et froid.

Et montre aux nations, tes jalouses rivales,

Où sont les vrais soutiens de l'honneur et du droit.

Tandis qu'il va, ce roi, ce lâche incendiaire. Ecraser les berceaux et les femmes en deuil. Toi, peuple, à tes vaincus tends la main sans colère, Sois grand par la pitié comme lui par l'orgueil.

(i) En tenant ce patriotique langage, le poète n'avait, pour ainsi dire, qu'à raconter ce qu'il voyait sous ses yeux, dans sa propre famille.

Aux premiers bruits de guerre, son beau-frère, M. le comte d'Ussel, était parti contre l'ennemi avec ses deux fils, l'un, brillant officier en Afrique, et l'autre ingénieur. Ils firent ainsi la campagne de la Loire et la campagne de l'iîst, pendant que Madame d'Ussel, — la femme forte de l'Ecriture — restée seule au foyer, implorait pour eux « le Christ, ce Dieu des chevaliers! »

Qu'il entasse ton or dans ses fourgons avares; Qu'il enfonce en ta chair ses ongles de vautour; La terre est aux plus doux et non aux plus barbares ; Tu la posséderas, France, à force d'amour 1

En vain tu vois périr les villes embrasées Et tes plus nobles fils égorgés dans tes bras; Quand tu t'affaisserais sur tes armes brisées. N'abdique pas l'espoir 1... tu te relèveras

Des malheurs surmontés tu sortiras plus forte, Libre des corrupteurs et d'un chef criminel, Pauvre, mais fière et pure... O ma France ! qu'importe La fortune d'un jour? ton cœur est éternel

Tu vaincras ! Dieu te garde une ère magnifique ; Mon indomptable foi me Ta su découvrir, ' L'amour à ton enfant donne un cœur prophétique.... Va, je le sentirais, si tu devais mourir !

Je ne suis qu'un poète inhabile aux batailles, Mais ton nom prononcé m'enivre et me rend fort; Ta grande âme palpite au fond de mes entrailles; J'ai vécu de ta gloire et mourrai de ta mort.

Je vois ton pied, posé sur la bête cruelle,

Ecraser d'un seul coup tant de rois scélérats

J'en jure par le Dieu qui t'a faite immortelle : Ne désespère point, ma Mère, tu vaincras ! (i)

Un Lyonnais, resté inconnu même au poète, lui fit demander et obtint la permission d'imprimer cette pièce. Il en fit jeter, parmi les mobiles et les gardes nationaux, soixante mille exemplaires, (2) et tel fut l'en-

(i) Poèmes civiques, A la France, T. 111 des Œuvres poétiques, p. 162, sq.

(2) Ce ne fut pas seulement à Lyon que cette pièce he'roïque reçut une grande publicité : un imprimeur, à Aurillac — où V. de Laprade passait le lugubre hiver de 1870 — en fit un tirage de trois mille exemplaires. A ce propos un détail, curieux dans sa naïveté même, me revient à la mémoire. La cuisinière de Madame de Laprade

thousiasme qu'elle provoqua, que, à quelques jours de là, le nom de Victor de Laprade, gravé dans toutes les mémoires, était inscrit d'office sur l'une des listes d'élection du département du Rhône. Le 8 février 1871, 58,237 voix le nommaient à la députation.

Avant le vote, il avait cherché à décliner toute candidature : une fois nommé, il regarda comme un devoir sacré de se rendre à son poste. Son séjour à Bordeaux, puis, à Versailles; les longues séances de la Chambre; les fatigues de la vie d'hôtel, avec les exigences de laquelle ses forces n'étaient plus en rapport; tout contribua à ébranler sa santé. Ajoutez à cela qu'il s'était leurré, un moment, de l'espoir que l'Assemblée rétablirait la monarchie, et qu'il voyait ce mirage s'éloigner chaque jour davantage de ses yeux. Il donna donc, en mars 1878, sa démission de député. Son affaiblissement était tel qu'il refusa, une seconde fois, le bienveillant concours que son ami Saint-René Taillandier lui offrait pour lui faire obtenir le rectorat de l'Académie de Grenoble : a Trop malade pour faire un député, lui écrivait-il, au mois

arrive au marché, le lendemain du jour où la pièce avait été' mise en vente. Toutes les mères, et dans toutes les classes de la société, l'avaient déjà lue. On aborde la brave fille ; on l'entoure ; on la questionne. « Connaissez-vous, lui crie-t-on, les vers de votre Monsieur ? » Et sans attendre sa réponse, voilà toutes ces femmes, toutes ces mères, qui citent des strophes — c'était à qui en indiquerait une plus belle — , et qui s'enthousiasment, et qui pleurent... « Ah! Madame », dit la pauvre cuisinière en rentrant à la maison, « il ne faut plus que Monsieur fasse des vers comme ça : tout le monde pleure ! »

de juillet, comment voulez-vous que je fasse un recteur ? »

Il fallait vivre cependant, et ses ressources matérielles n'étaient point abondantes. Saint-René Taillandieret M. F. de Gaillard s'ingénièrent bientôt, avec un tact et une discrétion qui les honorèrent, à obtenir du Ministre de l'Instruction publique, M. Wallon, pour leur ami malade et découragé, une pension modeste également due, semblait-il, au professeur de Faculté et à l'éminent poète. M. Wallon était homme à comprendre la délicatesse de cette démarche : il s'empressa d'inscrire V. de Laprade pour une rente annuelle de trois mille francs sur les fonds du ministère. Mais il n'est que juste d'ajouter que, trois ans plus tard, la succession de M. de Parieu, père de ;^me (^Q Laprade, étant venue modifier sensiblement la situation du poète, ce dernier eut hâte, à son tour, d'aviser M. Bardoux, ministre de l'Instruction publique à cette date, qu'il « était désormais à l'abri du besoin » et qu'il le priait de disposer de l'allocation « en faveur d'un poète plus pauvre que lui ». Ici, comme toujours, on voit éclater la loyauté de V. de Laprade, et l'exquise délicatesse de ses sentiments s'affirmer une fois de plus.

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