‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 47 sur 51 · PERREY. MORT CHRÉTIENNE DE VICTOR DE LAPRADE · texte numérisé non relu

PERREY. MORT CHRÉTIENNE DE VICTOR DE LAPRADE

Les dix années qui s'e'coulèrent, pour V. de Laprade, entre le jour où il quitta son siège de député à TAssemblée Nationale et le jour de sa mort, furent des années de souffrances, à peine tempérées par quelques heures de répit dans la marche d'une maladie impitoyable. J'ai montré que l'affaiblissement progressif des forces physiques n'avait rien enlevé à la vigueur intellectuelle. Le Livre d'un Père, paru en 1876, prouverait, à lui seul, combien l'âme, chez lui, était restée maîtresse du corps qu'elle anime. De nouvelles œuvres en prose, notamment : Contre la iniisique^ et Essais de critique idéaliste , publiées respectivement en 1880 et en 1882, sont encore une preuve de la vérité de ce que j'avance. J'en parlerai tout à l'heure.

Je voudrais ici résumer à grands traits l'histoire de

ces dix années ; en raconter l'odyssée, dont les étapes successives sont Royat, Cannes, le Perrey, Lyon ; montrer la fidélité des affections du poète et l'ardeur des amitiés qu'on lui avait vouées; faire voir enfin avec quelle admirable sérénité, quel invincible espoir dans la miséricorde de son Sauveur et dans la bonté de Dieu, Victor de Laprade se préparait à sa fin prochaine.

Quelques mois après avoir donné sa démission de député, il obtint d'un ministre intelligent une réparation tardive des procédés violents dont il avait été la victime, treize ans plus tôt. Sur la demande qui lui en fut faite par les amis du poète et que le doyen de la Faculté des Lettres de Lyon appuya de son crédit, M. O. de Fourtou conféra en effet alors à Victor de Laprade le titre de « Professeur honoraire » de la Faculté : c'était le rattacher noblement à un corps d'élite, au sein duquel il trouvait toujours les sympathies les plus vives de même qu'il y avait laissé les meilleurs souvenirs.

La même année (1874), à l'occasion des fêtes du cinquième centenaire de Pétrarque, on avait fondé, à Ai:c en-Provence, une Académie du Sonnet. Les membres de cette nouvelle société savante ayant créé une revue, V Almanach du Sotinet., pour servir d'organe à leurs délibérations et de recueil à leurs travaux, se reportèrent d'instinct vers V. de Laprade et le prièrent d'accepter une place au milieu d'eux. Quelques lettres furent échangées, à ce propos, entre M. de Berluc- Pérussis et le poète. Elles sont fort curieuses. J'en

citerai donc quelques fragments, ne fût-ce qu'afin de montrer la vieille et durable affection de ce dernier pour la Provence, et la sûreté de ses jugements sur quelques contemporains.

« ...Je suis heureux de me rattacher à la Provence, écrit-il, et particulièrement à la ville d'Aix où j'ai trouvé de si bonnes amitiés. Quoique je n'aie guère de titre pour faire partie d'une «Académie du Sonnet», j'accepte volontiers de collaborer à votre œuvre, et je vous envoie ces deux pièces que je trouve à grand peine dans mes tiroirs (i). Je ne sais trop si j'avais imprimé des sonnets avant celui que je viens d'adresser à votre compatriote, mon ami Autran, qui le fait avec tant de talent (2). Tout ce que j'ai écrit dans ce genre est disséminé dans des albums ou dans des lettres de jeunesse ; il me serait difficile de le retrouver. Voilà tout ce que j'ai recueilli pour le moment

« Je pense que vous n'avez pas oublié d'adresser votre appel à notre poète lyonnais Joséphin Soulary, un des princes du sonnet et qui a dû une vraie célébrité à ce genre de poésie. Si vous n'êtes pas entré en rapport avec lui, je me chargerais volontiers d'être votre intermédiaire (3).

(i) Ces deux sonnets sont intitule's : A Béatrice. Ils parurent dans le premier volume de VAlinanach du Sonnet. L'année suivante, V. de Laprade envoya le Cadre.

(z) Assurément oui. Dans la Revue Aptésienne (i835-i836), il en avait publié ciyiq.

(3) Le patronage de M. J. Soulary avait été, cela se devine, sollicité et obtenu avant tout autre. Il voulut bien collaborer aux quatre volumes de VAlmanach et à celui de la Fête séculaire et internationale de Pétrarque.

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« J'ai eu le plaisir, à mon dernier séjour à Paris, de rencontrer votre oncle, M. Elzéar Pin (i), mon ancien camarade et confrère en poésie.

« Je vais écrire à mon ami Autran dont le silence s'explique, hélas ! par sa quasi-cécité et la maladie grave de sa femme, aujourd'hui en convalescence. C'est non seulement un homme d'un grand talent, comme vous le savez, mais de plus un excellent homme, aimable, obligeant, et dont les opinions sont parfaites.

« .... Voilà que, grâce à vous et à ï Académie du Sonnet^ Aix redevient une ville littéraire qui fait parler d'elle. Je vois, avec bonheur, que vous êtes un groupe de lettrés zélés, instruits et pleins de talent. Ne faites pas les choses à demi, et, par tous les moyens, refaites de notre chère ville une des capitales du gai savoir. Toulouse a un peu perdu de son éclat. Voilà que la Provence est mise au premier rang par ses félibres. Qu'elle fasse marcher de front sa poésie locale et la poésie française en appelant à elle tous nos lettrés un peu notables.

(( ....Je pense que vous ferez très bien d'adresser à Holre confrère, l'excellent A. Barbier, l'offre de partager, avec Autran et moi, la présidence honoraire de notre Académie. Il est notre doyen d'âge; il est un des résurrecteurs du sonnet en i83o et, plus que tout cela, il est par excellence le poète honnête homme. Je ne connais pas de plus noble caractère, d'esprit

(i) V. plus haut, p. 1 13.

plus sain et d'ami plus sûr. Je l'aime de tout mon cœur depuis trente ans, et je serais heureux de l'avoir pour collègue et supérieur... »

La même année encore (1874), V. de Laprade put faire, pendant l'été, une excursion — la dernière, je crois — sur les bords du lac de Genève, C'est là, sous le toit hospitalier de VAube?^ge du Cygne,où, plus jeune, il était venu si souvent se reposer après ses longues courses, qu'il composa ses Adieux aux Alpes.

La mort de M. Parieu et la part d'héritage que ]\/[me (^e Laprade eut à recueillir de ce chef, permirent au poète de réaliser, en 1876, un de ses rêves les plus chers. Ces « châteaux en Espagne » dont il parle dans le Livî^e d^im Père.^ qui si souvent lui « apparaissaient àl'horizon » (i), deviennent alors un bel et bon château hospitalier, au pays même de Forez. Quand il s'en porta acquéreur, le château du Perrey appartenait à M. de Leyssac, arrière-petit-fils de M. Sauvade du Perrey. « Il est placé, écrivait-il à un de ses amis, très en dehors et au-dessus du village de Saint-Cyr-les- Vignes. Le jardin, très grand et en terrasse, domine, au midi et à l'ouest, toute la plaine du Forez, et c'est dans cette direction que j'aperçois mes montagnes à moi, celles de Pernette. A l'est, le jardin, toujours en terrasse, surplombe un magnifique vallon, tortueux, profond, désert, boisé comme une vallée alpestre. Une

(i) Je rêve sans cesse

D'un grand manoir, sur les sommets.

dit-il dans VHéritage. Cf. les « Voix du silence », p. io5 du T. VI des Œuvres poétiques.

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rivière, fort poétiquement nommée la Tho?v^a?tche^ coule au fond de ce vallon à travers force gouffres et cascades sur un lit de rochers granitiques. Les deux flancs couverts de bois qui dominent le vallon et la rivière m'appartiennent sur un parcours de plus d'une demi-lieue. Il a là à mi-côte, au-dessus du torrent, d'adorables sentiers au milieu des pins et des chênes. Tous mes visiteurs en sont émerveillés. » (i)

Empruntons au délicat Eloge^ de M, de Meaux, la fin de la description : « De là, le poète voyait à l'horizon le soleil se coucher sur les sommets qu'il avait chantés-, plus près de lui, Feurs et son monument funèbre lui parlaient des vieux parents; à ses pieds, une gorge étroite, tortueuse, aux pentes rapides, mettait en communication ses deux provinces, le Forez où il était né et où il voulait finir, le Lyonnais où il avait vécu et travaillé

« La maison où il est né, le manoir où il a laissé sa famille, et la tombe où il repose, voilà donc ses trois étapes dans son pays de Forez. » (2)

Quand, plus haut, j'ai appelé « bel et bon » le matioir [3] du Perrey, j'ai voulu dire surtout que V. de Laprade devait y trouver bel et bien la réalisation de ses rêves. Mais cela n'alla point tout d'abord sans

(i) Lettre à M. Chantelauze. — V. Revue de France, du i5 décembre 1879, P- 801.

(2) Vicomte de Meaux, Eloge de M. V. de Laprade. —^roch. in-8% p. 10, sq.

(3) Un Manoir, en terme de féodalité, désignait une vaste habitation entourée d'une propriété étendue.

peine. Ce vieux château Louis XIII était délabré : il fallut le réparer. Il avait été construit à une époque où l'on cherchait moins les douceurs de la vie qu'en notre temps -, on dut lui donner un peu du confortable moderne. Enfin il avait été destiné à des hôtes qui jouissaient des robustes et enviables santés d'autrefois; force fut de l'aménager pour un malade. Ce malade le flanqua d'une tourelle dont la girouette, piquée au faîte du toit, était chargée de « marquer exactement tous les vents « et de lui « annoncer s'il aurait plus ou moins à souffrir de ses névralgies » (i). Ces réparations et adjonctions diverses exigèrent beaucoup de temps, en sorte que l'installation ne put pas s'opérer définitivement au Perrey avant l'été de 1877. Or, au moment où le poète partait pour la campagne, il venait d'être associé à l'Académie des Félibres. M. de Berluc-Pérussis lui ayant, à cette occasion, envoyé son diplôme, V. de Laprade lui répondit en des termes où se révélait une fois de plus sa tendre affection pour la Provence et sa haute estime pour les poètes dont cette fière province a si justement le droit de s'honorer :

I" juin 1877.

J'ai eu le plus grand regret, cher monsieur, de ne pas recevoir de votre main même ce charmant diplôme et de n'avoir pu vous en remercier de vive voix. Je suis très heureux et très fier de cette association avec les félibres provençaux. Je compte parmi eux de bons amis, et la France de vrais grands poètes.

(i) Let. à M. Chantelauze.

J'écris à Roumanille et à Mistral pour les remercier, mais je sais bien, cher monsieur, que c'est à vous particulièrement que je dois cet aimable souvenir, et je veux que vous sachiez bien aussi toute ma gratitude. J'avais déjà beaucoup de liens avec notre chère Provence et la ville d'Aix. Vous m'en créez de nouveaux et je vous en suis bien affectueusement reconnaissant...

L'année suivante, il revint très fatigué de Royat au Perrey, dans les premiers jours de septembre. Aussi, dès que les frimas commencèrent à se faire sentir, dut-il, comme il l'avait fait l'hiver précédent et comme il le fera désormais chaque année, reprendre le chemin du midi. Là, à Hyères ou à Cannes, les tièdes caresses d'un soleil bienfaisant, les tendres soins de la famille, les délicates attentions de ses amis, la sympathie respectueuse de tous, enfin une correspondance active qui faisait illusion sur l'absence, tout contribua à conserver, quelques années encore, une existence si précieuse et si chère. Hélas ! bien des causes contribuaient, d'autre part, à battre en brèche la santé de V. de Laprade : au physique, un mal que pouvaient aggraver, d'instant en instant, des complications imprévues (i); au moral, toutes les souffrances qui peuvent assiéger une âme passionnément éprise des choses de Dieu et de la France...

(i) Dès 1872, V de Laprade écrivait à un ami : « Cette année a été horrible pour moi, et je ne vois que pires souffrances dans l'avenir. On met longtemps à mourir d'un mal comme le mien, "dont la nature n'est pas très connue, à moins qu'on soit délivré par un coup imprévu. Chaque année, la souffrance et l'incapacité augmentent : j'ai donc la perspective de tinir à travers de véritables tortures... »

En 1880, alors qu'il sent que Y heure est plus que jamais à l'action^ il rêve de « prendre à son nom de docteur es lettres, membre de l'Académie française, un des établissements dominicains menacés» par une de ces expulsions dont nous voyons si tristement varier la forme d'année en année !.., L'Ecole Saint-Thomas d'Aquin, d'Oullins, était à sa porte : il vint s'y présenter et (( offrir de s'établir à l'Ecole, avec le titre de chef d'institution ». Par discrétion et pour ménager ses forces, les Pères se refusèrent à accepter « un si grand sacrifice ». Mais ils demandèrent au poète de leur donner publiquement un témoignage de sa touchante affection. Et en effet, à trois mois de là, il présidait, le lundi, 2 août 1880, la distribution des prix des élèves et il ouvrait la séance par un discours superbe : à six ans de distance, je crois entendre encore l'accent patriotique et les appels chrétiens de l'orateur, comme aussi les applaudissements enthousiastes qui, à vingt reprises, couvrirent ses paroles.

Il venait cependant de publier un volume qui ne devait pas rencontrer ni lui attirer que des sympathies. Le titre même de l'ouvrage a je ne sais quoi d'agressif et de paradoxal. Intituler un livre : Contre la musique^ c'est assurément détonner, soit dit sans jeu de mots. On a, je le sais, cherché à expliquer ce titre, et de maintes façons. Les uns ont dit : V. de Laprade n'attaque que « deux choses, le facile parti que prend la société contemporaine de l'amollissement des caractères, sous prétexte de jouissances artistiques, et la perte de temps, sous prétexte d'une culture musicale

superficielle qui fatigue les doigts sans profit ni pour l'exécutant, ni pour ses auditeurs. » (i) Les autres ont ajouté : « Ce n'est pas la Musique que vise son plaidoyer, c'est la mauvaise musique ; de là ce titre contre la musique. » D'autres enfin ont prétendu que V. de Laprade en a voulu surtout à V envahissement de la musique dans les salons : « La musique, ont-ils dit, n'est souvent qu'un prétexte honnête pour favoriser la paresse d'esprit; on en demande et l'on en écoute volontiers, parce que cela dispense de causer, et par conséquent de penser ; mais, grâce à elle, on ne cause plus, en société; on n'y a plus le loisir de poursuivre ni parfois même d'entamer une conversation sérieuse ; cette musique-là est tyrannique; elle absorbe tout! » Ces explications diverses ont du vrai, mais j'avoue qu'elles ne me satisfont ni les unes ni les autres : on cherche à m'y montrer les intentions de l'auteur; j'aime mieux aller droit au fond de sa pensée. Or, à mon sens, le livre « Contre la Musique yy est parfaitement nommé. Ce livre est, en définitive, une attaque. V. de Laprade y reprend et y élargit la thèse qu'il avait soutenue dans le Correspondant^ quelques douze ou quinze années auparavant, à savoir que la Musique est le dernier des arts. Voilà sa pensée vraie (2).

(i) G.-A. Heinrich, Op. cit., p. go.

(2) Si l'on veut avoir quelque idée de l'excellence de cet art, qu'on lise et qu'on médite les admirables Conseils de R. Schumann aux musiciens. Ces Conseils, traduits par Listz, se trouvent en tête de V Album pour la jeunesse {]ivoc\\. in-8" ; Paris, Durand, Schœnewerk' et C-).

Il s'est affirmé également pessimiste, sur la fin de sa vie, à l'égard du sentiment de la nature, dont il regardait le développement, dans la littérature moderne et dans la peinture, comme un symptôme de décadence. Je ne suis pas éloigné de comprendre cette dernière impression chez le chrétien qui s'écriait, quelques jours avant de mourir : « C'est bien beau, l'éternité!... quand elle est belle! J'ai peur de l'avoir ti^op vue avec Platon et pas assez avec Jésus-Christ! » C'était le converti, qui tenait ce langage, le converti qui s'était abandonné longtemps à un sentiment de la nature peut-être excessif et qui, en tout cas, redoutait pour les autres la fascination d'un mal dont il avait été la victime. Mais, de son pessimisme pour la Musique, où et comment faut-il démêler la raison?... — A y regarder de bien près, je n'en vois qu'une. S'il parle si violemment contre cette séductrice, c'est qu'il s'est pris à trembler à l'impression, toute pJi/si que, qu'elle lui a faite. Et s'il faut donner la raison de cette raison — l'on voudra bien excuser la franchise d'un homme très épris des arts en général, et, en particulier, très friand de bonne musique — , c'est que V. de Laprade était imparfaitement doué du sens intellectuel musical (i).

(i) V. de Laprade n'est pas une exception unique, à ce point de vue, même parmi ses pairs. Sainte-Beuve raconte de Boileau que « la musique ne le touchait pas : il semblait même qu'elle l'ait irrité (témoin ses colères contre LuJli et contre Quinault), et tout ce qui se chantait lui paraissait fade, lubrique ou extravagant. » — Nouveaux Lundis, t. I, p. 3oi.

Voilà, en dernière analyse, l'explication des nombreux sophismes de son travail , l'explication de la composition du livre lui-même. Il n'a guère entendu, dans une composition musicale, au delà des vibrations des sons; il n'en a que vaguement perçu l'idée; il n'y a qu'incomplètement entrevu le Beau dans une de ses déterminations particulières les plus ravissantes.

Certes, le nombre est grand des personnes à qui ce sixième sens, et pas le moindre de tous, fait plus ou moins défaut ! La poésie de l'art leur reste par conséquent plus ou moins entièrement fermée, et elles s'imaginent, avec une naïveté qui serait amusante si elle n'était déplorable, que Ton combine pour l'oreille l'orchestration des instruments, absolument comme l'on combine des parfums pour l'odorat ou des assaisonnements pour les sauces. Quelques-unes même, s'autorisant de l'invasion du piano dans la loge de leur concierge, s'inscrivent en bloc contre la Musique, sans souci de la distinguer de ce qui n'en est que la contrefaçon, sous prétexte qu'elle se réduit, dans leur voisinage, à n'être que du « tapage » ou du « bruit ». Non ! la Musique n'est pas le dernier des Arts; non, elle n'a pas sa racine dans le sentiment de la nature, mais bien dans l'âme de l'artiste ; non, parce qu'elle est le seul art auquel les animaux paraissent sensibles, elle ne laisse pas pour cela de nous entretenir de nousmême : art lyrique par excellence, elle est au contraire l'expression même de Tâme émue. Si vous en doutez encore, prêtez donc l'oreille à la Symphonie avec chœurs, de Beethoven ; ou bien, entendez vibrer

l'àme de la Pologne, dans une pièce de Chopin; ou encore, abandonnez-vous au charme d'une rêverie de Schumann; ou, plus simplement, écoutez A. Rubinstem vous interpréter tour à tour quelques pages de nos maîtres immortels, les siennes comprises.

L'épreuve faite, si ce qu'il y a de meilleur en vous n'a pas tressailli; si l'impression du Beau n'a pas suscité votre enthousiasme ; si cette jouissance exquise, que vous devrez avoir ressentie, ne vous console pas sur l'heure de tous les abus que vos semblables peuvent faire de la musique autour de vous... eh bien! c'est une marque certaine que vous êtes réfractaire à la Musique. Prenez-en votre parti : la Providence vous a visiblement refusé un sens, le sens même en question. Mais, de grâce, respectez les Muses, et trêve de « querelles d'Allemand ! »

Les Essais de critique idéaliste^ publiés en 1882, me mettent plus à l'aise. Là du moins je trouve V. de Laprade avec toute la sérénité de son talent de prosateur. Pas de parti-pris ; aucune envie de faire triompher quand même une thèse insoutenable ; rien autre chose que la recherche du beau moral dans les ouvrages de l'esprit et la préoccupation de mettre chaque auteur à sa vraie place, d'après la somme de bien que la lecture de ses écrits est susceptible de produire dans les âmes. Jamais le critique n'avait vu de plus haut les hommes ni tes choses; jamais il n'avait plus sainement motivé ses arrêts. Si j'excepte les Prolégomènes^ écrits pour servir d'introduction à 1' « Histoire iu sentiment de la nature » et qu'il publia l'année

même de sa mort, c'est le dernier ouvrage de longue haleine qui soit sorti de sa plume : Victor de Laprade ne pouvait prendre plus noblement congé du public. L'heure approchait en effet de la séparation suprême. Au mois de janvier 1882, il faillit succomber, à Cannes, d'une atteinte de la bronchite dont il souffrait. Or, à la même date, son vieil ami A. Barbier (i), alors à Nice, était lui-même à la mort. M. Camille Doucet a montré en termes trop touchants la sympathie réciproque des deux poètes, dans cette circonstance, pour que je ne cite pas le récit d'une scène vraiment admirable. (2) « Lorsque, dit-il, Auguste Barbier était en danger à Nice, M. de Laprade se trouvait à Cannes, dans une crise qui paraissait également dangereuse. Un ami commun de l'un et de l'autre, qui est lui-même un poète de beaucoup de talent (3) quitta Paris à la hâte : il vint d'abord à Nice. M. A. Barbier voyait approcher la mort avec cette résignation et cette espérance chrétiennes dont la sérénité vous a inspiré. Monsieur (4), une belle et douce image. Au moment des adieux, il fit au visiteur ému cette recommandation touchante : « Vous allez voir Laprade ; « dites-lui qu'il aura eu, après Dieu, ma dernière « pensée. » Le lendemain, à Cannes, l'état de M. de

(i) V. ci-dessus, p. 413, ce qu'il écrivait d'A. Barbier à M. de Berluc-Pérussis, en 1874.

(2) Discours de M. Camille Doucet, en re'ponse au discours de réception de Mgr Perraud à l'Académie Française (19 avril i883).

(3) M. Edouard Grenier.

(4) Mgr Perraud, evêque d'Autun.

Laprade était si grave que l'ami n'osa pas lui donner les tristes nouvelles qu'il apportait, de sorte que le malade, croyant qu'il n'était pas encore allé à Nice, lui dit ces mêmes paroles : « Vous allez voir Barbier; « dites-lui qu'il aura eu, après Dieu, ma dernière « pensée. » Echo admirable, qui renvo3^ait d'un cœur à l'autre la suprême et parfaite expression d'un fraternel amour. »

La crise passa, mais le malade se tint pour dûment averti : sa préoccupation des choses de l'autre vie devint manifestement plus vive, sa piété plus fervente, sa bonté pour les êtres chéris qui étaient aiccourus tous à son chevet, plus touchante encore : « Jésus crucifié ! ayez pitié de nous », s'écriait-il sans cesse dans ses élans d'amour au Dieu de son crucifix. Ni la visite des hôtes les plus illustres (i), ni celle des amis les plus intimes (2) ne détournait son esprit des sublimes pensées de l'au-delà. Tandis qu'autour de lui on essayait de se reprendre à l'espérance, en voyant revenir peu à peu ses forces, il ne se faisait, lui, aucune illusion. « Cette fois, c'est la fin, écrivait-il de Cannes, le 16 avril 1882, et ce n'est pas trop tôt. Je suis résigné, étant, comme vous le savez, philosophe et chrétien. C'est ce qu'il y a de mieux pour

(i) Il eut, à plusieurs reprises, la visite de M. le Comte de Paris, qui passait l'hiver à Cannes et qui, un jour, lui amena le jeune duc d'Orléans, l'aîné de ses fils.

(2) Je fais spe'cialement allusion aux soins affectueux que donna au malade un de ses collègues, M. Hignard, professeur honoraire de la Faculté des Lettres de Lvon.

mourir. Mon vieil ami Aug. Barbier a fini comme cela, à deux pas de moi, il y a trois mois. C'e'tait un vrai poète et un brave homme... J'espère que le bon Dieu me mettra là-haut dans le même compartiment qiie mon ami, avec tous les poètes bons enfants. Mais je demande qu'Hugo n'y soit pas. Je ne veux pas le damner : je demande seulement à n'être pas son voisin. ))

L'hiver de 1882 fut le dernier que Victor de Laprade passa dans le midi : il ne voulut plus être exposé à mourir soit « à l'auberge », soit loin de la pre'sence de l'un des siens. L'été s'écoula pour lui dans ce manoir du Perrey qu'égayaient les chers souvenirs de la terre natale et où son digne curé lui apportait fréquemment les consolations et les secours de la religion. C'est là qu'il disait, pendant l'été de i883, à un jeune prêtre, précepteur dans un château du voisinage, avec qui il aimait à causer philosophie et littérature : « Mon cher ami, quoi qu'il arrive et quoi qu'il puisse vous en coûter, soyez fidèle à nos idées ! »

Au mois d'octobre, il fallut le transporter du Perrey à Lyon, où il arriva non sans peine et à demi évanoui. « Il sentit bien, raconte M. Heinrich, que ce trajet si difficile n'était que le prélude du grand voyage. Il assista, doucement résigné, admirable de sérénité et de patience, à l'affaiblissement graduel de ses forces, généralement silencieux, replié sur lui-même, à la fois par fatigue ph3^sique et par une sorte de goût du recueillement, vivant avec ses pensées et aussi avec son Dieu. » Les visites de M. l'abbé Chausse, vicaire

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de sa paroisse, devinrent plus fréquentes, comme aussi celles de ses amis, les P. Dominicains du collège d'Oullins. Rien ne le rendait heureux comme la vue d'un prêtre : dans cette modeste petite chambre où il aimait jadis à travailler, protégé par le regard des portraits des ancêtres, et qui lui servait à la fois de lieu de repos, la venue d'un ministre de Jésus-Christ lui apportait en même temps la force et la lumière; il était ravi.

Toutefois, sans quitter le même ordre d'idées, une joie plus grande encore l'attendait. Le jour même de l'Immaculée Conception — un samedi — , pendant que les catholiques de Lj^on allaient, isolément ou en pèlerinage, saluer à Fourvières la Vierge gardienne de leur cité, S. E. le Cardinal Caverot vint visiter l'auguste malade dans son appartement de la rue de Castries et lui apporter ses plus paternelles bénédictions. Profondément touché de cette marque de bonté et de S3mipathie de son Archevêque, V. de Laprade écrivait, le lendemain, à M. Henri Théolier, directeur du Mémorial de la Loire :

9 décembre i883.

« Monsieur et cher Directeur,

« Vous savez sans doute que je suis moribond et que, suivant le noble et touchant usage de l'Académie Française, j'ai reçu, en cette qualité, la visite de notre évêque, Mgr Caverot, cardinal archevêque de Lyon.

«■ Ces visites portent souvent d'excellents fruits.

hV. VICTOR DE LAPRADIÎ

Cabinet de travail de V. de Laprade.

Elles rappellent à quelques membres de l'Académie des sentiments chrétiens qu'ils ont quelquefois oubliés et les amènent à faire une bonne et sainte mort.

« Je n'avais pas besoin de la présence de mon pasteur bien-aimé pour désirer de mourir en étroite union avec l'Eglise de Jésus-Christ; mais sa parole m'a profondément consolé et encouragé pour ce moment redoutable.

« Veuillez le dire à nos chers compatriotes, à qui vous parlez si souvent de moi avec tant de bienveillance.

« Permettez-moi, en vous faisant mes adieux, de vous embrasser de tout cœur.

Le vieux poète foré^ien^ V. de Laprade.

Le Mémorial accompagna l'insertion de ces lignes des réflexions suivantes : « Les nombreux amis que M. Victor de Laprade compte dans ce pays et à qui il adresse ce tendre et suprême adieu, liront sa lettre avec une poignante émotion. Mais ils espéreront encore que Dieu daignera conserver à leur affection profonde une existence que des liens si intimes unissent à leur cher Forez et qui est une des gloires les plus pures de la France chrétienne. Nous renvoyons à rillustre malade les vœux ardents de tous ceux qui l'aiment, pour le soulagement de ses souffrances et le prompt rétablissement de sa santé. Nous savons que sa résignation est à la hauteur de toutes les épreuves

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et que sa mort, à quelque heure qu'elle arrive, sera digne de sa vie. »

Cette heure, hélas ! allait sonner. Le 1 1 de'cembre, un mardi, il réclama lui-même les derniers sacrements, et M. l'abbé Chausse, son vicaire, lui administra l'Extrême-onction, «Que c'est beau! » s'écriait-il, avec toute la ferveur de ses sentiments chrétiens, quand la cérémonie fut finie, «que c'est beau!» Le lendemain, aucun incident ne troubla le recueillement du malade : toujours préoccupé de Dieu, toujours tendre pour les siens, il se préparait de plus en plus à la grande séparation... Enfin commença cette journée du i3, la dernière! La suffocation augmentait et, avec elle, les inquiétudes. Dès le matin, vers neuf heures, son confesseur vint donc réciter les prières des agonisants et l'inviter à bénir sa famille en larmes, agenouillée aux pieds de son lit. Il les bénit tous en effet et il trouva pour tous le mot qui console et qui rassérène, en même temps que chacun l'embrassait à son tour. Le P. Pinot, d'Oullins, qui put encore l'approcher, dans l'après-midi, recueillit un suprême témoignage de sa confiance en Dieu. Enfin, vers sept heures du soir, l'agonie commença, une agonie très douce, qui se prolongea quatre heures. Mandé en hâte, le prêtre revint encore et s'apprêta à réciter les dernières prières. Comme il disait au malade : «N'est-ce pas que vous offrez vos souffrances, et, s'il le faut, votre vie pour votre famille, pour l'Eglise et pour la France » ? V. de Laprade, qui ne pouvait plus parler mais qui avait encore sa connaissance, fit aussitôt de la tête un

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signe d'assentiment. On commença les litanies des Saints. Arrive' aux invocations finales, M, l'abbé Chausse, qui avait beaucoup vécu dans l'intimité du poète et qui savait les préférences de sa tendre dévotion, eut une inspiration soudaine : aux noms de saint Michel et de saint Louis, particulièrement chers à son cœur, il ajouta ces mots : « Sainte Jeanne d'Arc, priez pour nous ! » Le nom de Jeanne, la martyre et la sainte, qu'il avait chantée avec amour (i), fit tressaillir le mourant : ce nom béni, qui frappait son oreille dans une évocation suprême, faisait passer devant ses yeux

Fille de Jacques d'Arc, d'Isabelle Romée, Je cherche un nom fameux de martyr ou de roi, Une gloire innocente et digne d'être aimée Qui ne pâlissent point, ô Jeanne ! devant toi.

A toi, pauvre bergère à ta laine occupée, Les anges te parlaient aux champs de Domrémy; L'Esprit de Dieu changeait ta quenouille en épée. Et ton simple guidon faisait fuir l'ennemi.

L'œuvre de tant de rois et de héros, la France, Ce royaume du Christ sanglant et triomphant. Il s'écroulait !... Tu vins : on reprit espérance Et tout fut relevé par toi, par une enfant !

Oui, tu devais mourir !... Ta mort sera féconde , De ton sang virginal le salut doit sortir. Puisqu'un Dieu s'immola pour un indigne monde, La France voulait bien qu'un ange fût martyr !

Une ardente auréole illumine ta tète ;

L'éclat des plus grands noms perd à s'en approcher.

Aux esprits attirés vers la beauté parfaite

La croix seule apparaît plus haut que ton bûcher.

Non ! tu ne souffris pas en vain pour notre France ! Son doux Seigneur et toi la viendrez secourir. Nous attendons, ô Jeanne ! une autre délivrance : La race d'où tu sors n'est pas près de périr...

Varia, la Statue de Jeanne d'Arc. —T. VI des Œuvres poétiques, p. 249. — Voir aussi, plus haut. p. 385.

les souvenirs aimés de Dieu et de la France (i); il servait, en quelque sorte, d'anneau mystérieux pour rattacher indissolublement l'avenir au passé. Ce fut le dernier signe de connaissance que V. de Laprade donna encore. A onze heures, il s'endormait dans le Seigneur avec le calme et la sérénité d'un patriarche.

Le lendemain soir, 14 décembre, le Salut public de Lyon disait, en tête de sa chronique : « La nuit dernière, notre grand poète Victor de Laprade s'est éteint sans souffrance. Depuis trois ans, sa vie n'était qu'une longue agonie, et les douleurs inséparables de la dernière heure lui ont été heureusement épargnées. Du reste, il s'était préparé de longue date à cette épreuve suprême. Depuis longtemps, les consolations de la religion l'avaient aidé à affronter le redoutable passage. Bien loin d'avoir besoin d'encouragements, il édifiait, par sa grandeur d'âme et l'élévation de ses sentiments, les prêtres qui s'asseyaient à son chevet..

(i) Voici l'une des prières favorites de V. de Laprade. Il la demandait et on la lui récitait souvent, pendant sa dernière maladie :

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