‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 49 sur 51 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Arrivé au terme de cette étude je n'ai, en aucune sorte, la tentation — à laquelle d'autres ont cédé — de faire un parallèle entre Victor de Laprade et nos poètes contemporains. Ces questions de préséance, outre qu'elles sont très difficiles et fort délicates à trancher, ne nous apprennent pas grand'chose, sans parler que le Jugement qu'on s'expose à porter risque singulièrement d'être révisé dans un demi-siècle, sinon plus tôt. Je n'essaierai donc même pas de chercher quel rang peut bien revenir à l'auteur de Psyché et du Livre d'un Père, dans cette galerie où Musset, Lamartine, Hugo, Brizeux, de Vigny, Autran et tant d'autres ont pris place tour à tour. J'aime mieux donner, en deux mots, l'explication de l'admiration qui a inspiré ce livre.

Je dis : « admiration », ce qui n'est point du tout synonyme de « louange excessive », ni de « partialité ». J'ai tâché, en effet, de la première page du volume à la dernière, d'être sincère avec Victor de La-

pradc et de ne formuler sur lui et sur ses travaux aucun jugement sans le bien motiver. Je n'ai pas plus hésité à signaler les côtés faibles de son œuvre que je n'ai craint de crier : Bravo! chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion. Mais c'est précisément parce que cette occasion a été fréquente que je tiens à justifier mes impressions une dernière fois.

Or, ce que j'admire, dans \q poète^ ce n'est pas seulement cette langue classique qui faisait dire naguère à M. Sully-Prudhomme : « M. de Laprade est celui de nous tous qui a su le mieux approprier la langue du xvn^ siècle à la poésie de notre temps » ; ce n'est pas non plus cet accent de droiture, sur lequel il s'expliquait lui-même, vers la fin de sa vie : « Si mes poésies valent quelque chose, disait-il, c'est qu'elles ont été écrites avec la plus vive sincérité. J'ai toujours pensé et parlé avec la plus entière franchise » ; c'est — doive l'assertion paraître bizarre — , c'est qu'il était excellemment poète. « J'avais pour M. de Laprade un véritable culte, écrivait M. E. des Essarts au lendemain de sa mort, et j'ai toujours parlé de lui comme de mon héros et de mon saint. Dans ma conviction, il était, il sera toujours le poète par excellence. Doué d'un talent aussi neuf que pur, d'un génie vraiment inspiré, religieux, élevé, patriote, c'était le poète tel que l'ont été les Eschyle, les Sophocle, les Dante, les Milton, les Corneille, c'est-à-dire les plus nobles modèles du génie humain. II a été fidèle à sa mission et, sans excepter aucun de ses émules., il a été le seul fidèle à sa mission, depuis le commencement jusqu'à la fin

de sa carrière. Voilà ce que je pense, ce que j'ai dit, ce que je redirai sans cesse. »

J'ajoute que Vhomme m'a rendu le poète plus attachant encore. Dans V. de Laprade, en effet, je trouve, avec la plus dévouée et la plus tendre vertu d'amitié, avec le plus ardent et le plus éclairé patriotisme, cette qualité si rare et si haute qui s'appelle le caractère. Sans doute, il n'eut jamais des admirateurs fanatiques et forcenés comme nous en avons vus à quelques poètes célèbres de nos jours; mais il groupa constamment autour de lui une foule d'amis intelligents, instruits, sincères, parmi lesquels il serait facile de compter nombre de poètes, jeunes ou vieux, qui s'inclinaient, heureux et pleins d'estime dans l'âme, devant l'homme laborieux et modeste pour qui la poésie était un dieu. Victor de Laprade le sentait bien lorsqu'il parlait ainsi à ses fils : « Musset et Victor Hugo, disait-il, comptent leurs admirateurs par milliers ; mais je ne crois pas qu'ils aient eu un ami qui vaille le moins affectionné des miens. L'amitié n'est pas un sentiment romantique : c'est parce que j'appartiens à la tradition classique que j'ai des amis fidèles et dévoués, comme en eurent Cicéron, Boileau et notre vieux Corneille. » Après avoir essemé dans mon livre tant de citations de toute sorte, je ne saurais rien dire de mieux de son culte pour la Patrie que ce simple mot trouvé dans une lettre que Madame de Laprade me faisait l'honneur de m'écrire, au mois de février 1884 : « Il aimait tant la France ! » Enfin, s'il faut répéter que V. de Laprade était vraiment un homme, et qu'il avait, au su-

prême degré, qualité pour crier à ses fils et aux jeunes gens « soyez des hommes «, je ne rappellerai pas seulement ce qu'il disait de Ballanche, à l'Académie de Lyon, « une belle vie me paraît inséparable d'un beau génie »; je produirai le témoignage, certes non suspect, d'un critique du Temps : « M. V. de Laprade, écrivait M. Ed. Schérer, le i8 décembre i883, M. de Laprade laissera le souvenir d'un caractère sans tache et d'un talent voisin des grands. Le connaître, c'était se sentir attiré vers lui : tout était là bon, pur et aimable. ))

Mais ce qui m'agrée encore davantage, dans ce poète et chez cet homme, c'est que l'un et l'autre furent doublés d'un bon chrétien. Dès 1844, Sainte-Beuve salue dans ses vers le réveil du spiritualisme : « La poésie spiritualiste, écrit-il alors dans la Repue Suisse, a retrouvé chez Laprade un noble organe. » L'année suivante, pendant que, au travers de ses courses dans les musées d'Italie, il rêve à ses futurs Poèmes Evangéliques : « Mon Dieu, s'écrie-t-il un jour, donnezmoi la force d'exécuter cette œuvre. » Or, cette oeuvre n'était rien moins, dans sa pensée, que « la réaction du spiritualisme sur le matérialisme ^>. Et ce n'était déjà plus l'auteur de Psyché ou d'Hermia qui tenait un pareil langage : c'était un converti, un chrétien. Je souscris donc des deux mains à l'appréciation qu'énonçait dernièrement M. Paul Mariéton, dans une élégante brochure sur Joséphin Soulaiy et la Pléiade lj07inaise : « Je me représente volontiers, disait le jeune critique, l'œuvre poétique de V. de Laprade

comme le Panthéon de Rome fermé à tous les bruits du monde et ouvert au seul azur du ciel. » L'idéal, le ciel, Dieu : il ne chercha rien autre chose. En dédiant à sa Mère, au mois de juin i85i, les Poèmes Evafigéliques, il formulait ce vœu touchant, où se résume le programme même de sa vie :

Qu'à votre esprit, Seigneur, je sois toujours fidèle ; Que je devienne en lui ferme et pur ici-bas!

Et il le devint. Comme l'a dit M. A. Mézières, «l'unité de sa vie est admirable : aucune défaillance, aucun compromis avec les petites faiblesses ou les passions de ses contemporains. Il vivait sur les hauteurs, tantôt dans un commerce étroit avec la nature, tantôt dans le souvenir des vertus de la primitive Eglise, tantôt dans le monde héroïque où ont vécu les paladins. Avant de mourir, il pouvait se rendre ce témoignage qu'il n'avait rien à désavouer de ce qu'il avait écrit. Ses vers, sa conversation, sa correspondance étaient le miroir de son âme. Aucun artifice de langage ne s'interposait entre sa pensée et l'expression de sa pensée. Il ne prenait la plume que pour peindre des sentiments qui l'obsédaient et qui débordaient de son cœur comme d'un vase trop plein. »

Aussi, vers la fin de sa carrière, à cette heure solennelle où, les préoccupations d'amour-propre et les rêves de gloire ne pesant plus une once dans la main de celui qui s'apprête à mourir, l'homme n'a ici-bas de juge meilleur que sa propre conscience, Victor de Laprade se rendait-il témoignage de son christianisme

et se réjouissait-il d'avoir surtout clierché et chanté Dieu : «J'ai eu, écrivait-il quelque temps auparavant à un ami, le bonheur de naître dans l'Eglise, presque au pied de l'autel, tant ma mère, mes grand'mères, toutes les femmes de ma famille vivaient dans la prière et dans la fervente piété!... Voilà les âmes qui m'ont gardé des erreurs incurables et des chutes sans remords. Toutes mes fautes n'ont pas réussi à gâter le vigoureux sang chrétien que je leur dois. Dans les plus, grandes divagations de mon esprit, j'étais toujours ramené à l'idée de Dieu, d'un Dieu infiniment bon. Si vous lisez quelque jour mes œuvres complètes, vous verrez que presque toutes mes pièces se terminent par un cri d'amour lancé vers lui. Sainte-Beuve avait raison de les trouver monotones, car, au fond, il n'y est question que de Dieu ! »

A la première ligne de ce modeste volume, j'ai écrit que je le dédiais aux jeunes gens. S'ils ont bien voulu me suivre jusqu'au bout , ils comprendront maintenant la raison de cette dédicace : c'est que Victor de Laprade, poète, homme et chrétien, est digne de leur être proposé, à eux qui entrent dans la vie et qui en ignorent presque tout, comme un de ces rares modèles dont on peut dire qu'ils offrent seulement à imiter des exemples salutaires et qu'ils ne donnent que d'utiles et sages leçons.

(ir

V. de Laprade, étudiant à la Faculté de droit d'Aix, de novembre i832 à juillet i835, publia ses premiers vers en Provence. Voici sa Bibliographie provençale :

REVUE APTÉSIENNE (i835-i836)

!«■■ janvier i835. Aux Trappistes de la Sainte-Baume, (mai 1834).

1 1 janvier i835. Sonnets à mon ami F. H. A/. G. (Guilli-

bert) (nov. 1834).

i^r février i835. Le Bonheur [mai 1834). 29 mars i835. Vers mis sur l'album dhin ami. 14 juin i835. Un Album.

5 juillet i835. A la Provence. Adieu.

12 juillet i83 5. Elégie, trad. de C. Gas\ynski.

5 juin i836. Sonnets. (3 Sonnets sur la ville d'Aix).

Toutes ces pièces sont signées W. Sh. (William Shakespeare), à l'exception de la dernière, qui est sans signature.

(*) V. p. io3, note i.

Page 1