PRÉFACE XVII
à ta guise ; ne doute jamais de toi-même ; décide et tranche, et ne supporte rien de ce qui n'est pas conforme à ton goût ou à ton opinion. Je ne man({uerai jamais à t'inspirer toutes les fois que tu m'écouteras : car je suis toujours présente dans ton esprit. Je n'abandonne que ceux qui se font un plaisir de me braver ; mais pour toi, n'es-tu pas le mortel en qui j'ai fixé mon domicile ? «
A un tel discours, ne se trouvera-t-il personne pour répondre quelque chose comme ceci :
1° Que la liberté illimitée dans chaque homme, ce serait, pour tous, la destruction de la société ; chaque homme étant, par ce fait, l'adversaire irréductible de tous les autres ;
2*^ Que cet appétit de bonheur, que nous portons tous en nous, est un aiguillon pour le chercher, et non pas un litre pour le recevoir ; et de qui ? En effet qui donc a charge de nous rendre toujours contents, quels que soient nos désirs ?
3° Qu'il y a une grande différence entre le plaisir et le bonheur. Epictète a merveilleusement expliqué cela.
Mais Voltaire devait ranger Epictète au nombre des sots, parce que c'était un homme qui renonçait à une multitude de biens ;
4° Que sans blâmer absolument la recherche du plaisir, qui est naturelle à l'homme, on croit en général bon d'y apporter quelques tempéraments ; qu'enfin la destinée tout entière de l'homme n'estpas dans la jouissance
XViri PRÉFACE
du plaisir, et qu'il faut quelquefois le sacrifiera quelque autre chose, et par exemple au devoir.
Mais ridée du devoir n'est peut-être jamais entrée dans l'esprit de Voltaire, ce qui suffit à prouver que la raison en lui avait ses lacunes ;
5" Que, sur les moyens de connaître, la raison de Voltaire ne lui a pas tout dit, et qu'il y aurait lieu d'examiner celte pensée de Pascal : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas ; » et enfin d'écouter ceux qui ont justifié leurs croyances par des raisons dont les peuples ont été touchés (1).
6° Que des croyances religieuses étant nécessaires à rhomme, et caractéristiques de sa nature, on ne peut pas prononcer en un mot qu'elles sont forcément absurdes ;
7° Qu'en morale, viser à la perfection n'est pas chose contre nature, quoique la nature y apporte des obstacles bien connus de tout le monde ;
8° Que la raison n'est infaillible en aucun homme, et que s'en croire le siège permanent, c'est déjà l'offenser ;
9° Qu'enfin tous les hommes, hormis les idiots et les fous, participent à la raison, et qu'ils sont beaucoup plus égaux en cela qu'en imagination et en talents.
(l) Montaigne, qui nï'lait cependant pas un imbécile, a osé écrire ceri : « C'est aux chrétiens une raison de croire, cjuc de rencontrer une chose incroyable : elle est d'autant plus selon raison qu'elle est contre Ihumaine raison.» [Essais^ I. II, ch. xii). Qu'on essaie, après cela, de plier tout le genre humain à la raison de Voltaire !