PRÉFACE XXI
ses semblables, qui n'ont certainement pas tous été des « imbéciles ou des fripons », depuis les origines de l'espèce humaine. Si l'on ne veut pas faire intervenir les écrivains religieux ; du moins Platon, Aristote, Cicéron, Descartes, Leibniz méritaient plus de considération qu'il ne leur en a témoigné. Ces hommes-là ont fait apparemment quelque usage de la raison, ce qui fait croire qu'il existe une autre raison que celle que Voltaire a professée, et que loin de posséder à lui seul toute la raison^ il ignore même jusqu'où s'étend l'usage de cette faculté souveraine de l'esprit humain.
VIIÏ. — Aussi ne voit-on rien de plus médiocre que ses doctrines philosophiques, et s'il a conquis le titre de philosophe, c'est pour avoir fait de la philosophie quelque chose qui n'est peut-être pas la philosophie. En effet, ce qu'il appelle de ce nom, c'est la critique des opinions établies, critique railleuse et offensante, à laquelle il se livre sans autre règle que son sens propre, qu'il appelle superbement la raison.
Il s'est élancé dans la vie avec la conviction intime de son infaillibilité ; et c'est la seule chose dont il n'a jamais douté. Aussi, lorsqu'il paraît pris d'accès de modestie, le fond de sa pensée n'est pas difficile à deviner. Quand il déclare qu'il n'entend pas telle ou telle question de haute philosophie, cela signifie clairement : « Arrêtez-vous là ; l'esprit humain ne va pas plus loin, puisque le mien ne dépasse pas cette limite. » Quelquefois on serait tenté de faire le raisonnement