XXII PRÉFACE
suivant : « Là oîi l'entendement de Voltaire se trouve à bout, quel homme peut être assez présomptueux pour croire qu'il ira plus loin, sans se perdre dans ce domaine vague de la fantaisie, où s'égarent les esprits allégés du lest du bon sens ? »
Ce n'est qu'un lieu commun de vanter le bon sens de Voltaire. En effet, pour la justesse du jugement dans les questions d'ordre moyen, il n'a guère d'égaux, et il serait à peu près impeccable, si des passions dont il n'a garde de se défendre, et dont la pire est le mépris préconçu du sentiment d'autrui, ne troublaient souvent cette vue si claire, qu'il portait naturellement dans tout ce qu'il daignait examiner sans prévention. Sa clairvoyance est admirable quand il se trouve de sang froid, ce qui est rare. Mais il ne s'interdit pas d'arranger les faiis à sa guise et de plier la vérité à ses idées préconçues. On le prend si souvent en flagrant délit de légèreté, de précipitation ou de mauvaise foi, qu'on est obligé de lui refuser, en raison de son caractère, la déférence qu'inspirerait naturellement la pénétration de son esprit.
Il a horreur, par exemple, de la métaphysique : quand il en rencontre les difficultés, il se tire d'affaire par des persiflages à l'adresse de Platon ou de Descartes. On croyait lire un philosophe précautionné, un sage ennemi des spéculations vaines et des questions insolubles : on s'aperçoit qu'on est seulement en présence d'un contempteur frivole des idées où il ne peut
PKÉFACE XXIII
atteindre. Locke, son véritable maître, mais infiniment plus grave que lui, a marqué ce que sa prudence prend pour les limites infranchissables de l'entendement humain. Ce n'est pas Voltaire qui tentera de reculer la barrière : il se tient là, pour siffler ceux qui voudraient pousser plus loin. Il se met ainsi, dans sa propre opinion, fort au-dessus de ceux qui s'imaginent savoir ce que tous sont peut-être condamnés h ignorer toujours. Mais il est visible qu'en imposant à l'esprit humain le sien pour mesure, Voltaire tend à rapetisser l'esprit humain.
Il a retenu, du pyrrhonien Montaigne, beaucoup plus profond que lui, ce mot que Tauteur des Essais oppose à l'orgueil des mauvais philosophes : « 0 cuider, combien tu nous empesches (1) ! » ce qui veut dire apparemment que la présomption est un grand obstacle à la sagesse et à la vraie science. Voltaire se défie si fort du cuide)\ qu'il réduit presque toute la philosophie à se railler de ceux qui croient quelque chose au delà des observations des sens, des jouissances du bien-être, et des opérations des sciences exactes. Dira-t-on pour cela qu'il n'est pas en danger de se tromper par prévention ?
IX. — Cependant la guerre qu'il a faite avec tant d'animosité à la religion, est inspirée par des opinions préconçues et par un jugement précipité. Il impute aux
(1) Essais, I. n, ch. xii, éd. Le Clerc, t. I, p. 008.