PREFACE XXXI
guère été, comme il devait arriver, que le triomphe d'une secte nouvelle, l'établissement d'un fanatisme nouveau, du fanatisme de l'incrédulité. Est-ce là un bienfait dont nous ayons lieu de savoir beaucoup de gré à Voltaire? Et ceux qui croient que ses disciples ont dépassé ses intentions, n'ont apparemment guère lu ses écrits. Il n'y a pas un excès en ce genre qui ne soit autorisé et conseillé expressément par cet apôtre de la tolérance.
Malheur donc, sous un régime voltairien, aux âmes simples et pures qui croient pouvoir, sans gêner personne, professer publiquement la foi qu'elles ont reçue de leurs parents, et qui est devenue comme leur naturel par l'habitude contractée de bonne heure d'aspirer h la perfection morale, et de chercher au-dessus de l'homme et du monde l'amour et l'espérance ! Elles ne sont guère moins suspectes que les premiers luthériens sous le règne de François ^^^ Heureusement, les bûchers ne sont plus de mode. Mais, aux yeux de certains pouvoirs politiques, elles se trouvent séditieuses sans y songer. Que ne se livrent-elles éperdument à la recherche des plaisirs? C'est la profession qui constitue le bon citoyen, selon Voltaire et ses disciples ; et quiconque blâme ce genre de vie, est flétri, de par Voltaire, de la qualification de janséniste, mot qui, pour lui, signifie un homme absolument haïssable, par cela seul qu'il retranche de la liberté des plaisirs. A ce compte, il se trouverait plus d'un janséniste parmi les sept Sages de la Grèce ;
XXXri PRÉFACE
et Cicéron lui-même n'échapperait pas à l'accusation de jansénisme, pour les principes qu'il a développés dans ses traités de morale. Marc-Aurèle, l'idole des philosophes, en pourrait bien être également entaché.
Si telles sont les doctrines que Voltaire a puisées dans sa raison, assurément la Raison qu'il adorait n'est pas la même que celle de la majorité des hommes pensants ; et probablement, (sans parler desphilosopheschrétiens), les Socrate, les Épictète et les Marc-Aurèle auraient cru voir en lui plutôt un baladin qu'un philosophe.
XllI . — Comment donc tant de gens d'esprit ont-ils pu prendre les écrits sortis de sa plume pour des oracles de la raison ?
Il a, sans aucun doute, manifesté en un style piquant les mécontentements qui couvent silencieusement au fond du cœur de la plupart des hommes, Les lois que nous subissons nous pèsent, les opinions qui ne sont pas les nôtres nous irritent : les unes nous paraissent tyranniques, les autres choquantes ; et il est malheureusement vrai que, dans la société humaine, on rencontre à chaque pas, sous mille formes diverses, l'erreur ou l'injustice. Cependant on se résigne^, en général, plus ou moins patiemment à ces conditions de la vie. Mais il y a des caractères qui ne connaissent ni soumission ni résignation. Voltaire était un homme de ce caractère-là. Son esprit est un des moins endurants qui se puissent voir, en même temps qu'un des plus sagaces pour découvrir les défauts des personnes et des choses. Aussi n'a-t-il rien