PRÉFACE XXXV
philosophes de son espèce, c'est-à-dire des esprits qui n'écoutent qu'eux-mêmes. Il aurait pu préparer d'excellents disciples à la philosophie, en les purgeant d'idées préconçues, afin de les mettre en présence de la vérité ; mais il tournait tout de suite à la satire, et n'a façonné ses adeptes qu'à la moquerie, qui n'est pas toujours la même chose que la raison, surtout quand c'est la haine qui l'inspire ; et nul homme n'est plus pourvu que lui de haines inassouvissables.
XV. — Voltaire ayant fait, pendant toute sa vie, la guerre la plume à la main, on pourrait essayer de le mesurer par la grandeur des destructions dont il est l'auteur. La plupart des puissances contre lesquelles il a guerroyé n'existent plus ; les révolutions politiques les ont emportées. II y a eu sa part, qu'il ne faut point exagérer : mais il n'a pas fait à lui seul cet esprit public, qui fut exaspéré par des abus antiques et des fautes accumulées, auxquels le dix-huitième siècle a mis le comble.
De tous les objets qu'il a poursuivis de sa haine, la religion chrétienne seule reste debout. Mais elle est [douée d'un principe de vie que plusieurs Voltaire ne réussiraient pas à étouffer. Il a prodigieusement contribué, avec les autres philosophes du siècle, à l'affaiblir par le progrès de l'incrédulité, et à susciter contre elles des inimitiés qui ne s'endorment |)as. Mais en somme, le culte, détruit pendant un temps, a été rétabli ; et à ne voir que l'extérieur des choses, il demeure
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paisible et assez florissant, en dépit de certaines hostilités. Quant aux consciences, il n'est pas aisé d'en juger, et il n'est que trop facile de les suspecter à tout hasard ; mais la force ouverte ne s'exerçant plus ni pour ni contre elles, on doit estimer que toutes les manifestations de croyances (|u'on peut observer, sont sincères. Ainsi, ce qu'il a voulu tuer vit encore, quoique toujours attaqué.
Il est donc légitime de conclure que, si Voltaire a beaucoup nui au christianisme, il a pu, en revanche, et contre son attente, provoquer une résurrection des études religieuses et du sentiment chrétien, qui est un des litres d'honneur du dix-neuvième siècle. Dans tous les cas, on n'invoque plus, dans les dissentiments sur ces sujets, les écrits de Voltaire ; peu de personnes les connaissent assez pour les alléguer ; et pour ceux qui les connaissent, ni son érudition ni ses arguments ne sont plus de mise. A ce point de vue, quoique le prestige de son nom soit encore considérable, ses œuvres sont presque tombées dans Foubli. 11 en est resté seulement une sorte d'antagonisme déclaré et presque officiel entre la philosophie et la religion. Mais cette opposition elle-même tend à s'affaiblir. Il est aisé d'observer un progrès d'é- (juité et de tolérance mutuelle entre les disciples de la religion naturelle et ceux de la foi traditionnelle. Les mauvaises imputations et les sarcasmes ne sont plus de mode ; on voit vivre fort bien ensemble, dans la société, dans 1rs différenis corps, dans les familles, des
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croyants et des incroyants. En ce sens, la tolérance, tant préconisée par Voltaire, mais si mal pratiquée par lui, est entrée dans les mœurs. Toutes les personnes intelligentes et bien élevées comprennent ce qui leur a été montré par les Victor Cousin, les Jouffroy, les Bautain, les Jules Simon, et d'autres philosophes éminents, que la conscience est un asile qu'on ne peut forcer, et où Ton n'a droit de pénétrer que quand il s'ouvre de lui-même. La liberté de conscience dont nous jouissons n'est pas l'œuvre de Voltaire, ni de ses disciples, mais au contraire de ceux qui ont répudié ses opinions. A des intelligences mieux éclairées et plus libérales que celles du dernier siècle, les écrits de Voltaire ne paraissent plus qu'une musique grinçante et démodée, à laquelle on n'est pas obligé de prêter ses oreilles, si ce n'est par curiosité, de temps en temps.
XVI. — 11 y a du moins plaisir à considérer comment un esprit lumineux et hardi dissipeles ténèbres où la lourdeur et la paresse des intelligences vulgaires se laisse trop souvent ensevelir. Sans être profond, il enseigne à penser, mais bien plus à douter, et quelquefois fort à propos : car Terreur et la prévention se glissent partout. Et l'on souhaiterait souvent que, dans d'autresintérêts, quel qu'un sût retrouver son talent pour dissiper les nuages amassés dans nos esprits par la sottise ou la mauvaise foi. Cependant sa légèreié provoquante nous fatigue ; et nous quittons ses écrits comme on sort d'un théâtre de bouffonneries, émerveillés de sa gentillesse, et las de son