‹ La vie et les œuvres de Voltaire (volume 2)Chapitre 31 sur 48 · XXXXIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXXXIV PRÉFACE

siasies de sa philosophie^ c'était à ces étrangers qu'il faisait honneur des progrès de la raison :

f C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière » (1).

écrivait-il par une allusion flatteuse à ses adulateurs couronnés, au Salomon du Nord, à la Sémiramis du Nord, aux rois de Pologne, de Danemark, de Suède, et à tous les petits princes d'Allemagne qui s'inclinaient devant lui, comme les fils de Jacob dans le songe de leur frère Joseph. Il régnait par l'esprit sur ces potentats devenus pour lui d'humbles disciples ; il s'enivrait de Tencens qu'il recevait de ces pompeux adorateurs^ et n'en concevait que plus de mépris pour les Français, qui, plus riches en écrivains de génie, et moins enthousiastes, s'obstinaient à ne pas l'adorer, et qu'il qualifiait, avec une intention injurieuse, de I^Kc/c/? es, c'est-à-dire de barbares que les siècles n'avaient pas réussi à civiliser, tout en leur donnant un certain poli. En ce point encore, on peut remarquer que Voltaire est venu en aide à la malveillance des étrangers à l'égard de la nation française. Quand des ennemis célèbres de la France ont dit, avec la prétention de nous peindre, que «si l'on gratte chez nous un certain luisant, on trouve dessous le sauvage » ; ils ont répété à leur façon des méchancetés du philosophe satirique du dix-huitième siècle; C4ir il ne cessait d'écrire que ce peuple réputé si poli, se composait de deux espèces d'animaux, les singes et les

(î) E^titre à riinpér. de liussie Catherine II, 1771.

PRÉFACE XXXXV

tigres. On peut être sûr qu'il ne se rangeait pas dans la seconde catégorie ; mais se nfiettait-il dans la première? Non certes ; il se regardait, avec d'assez bonnes raisons, comme un être à part ; mais se jugeait-il de tout point si différent de ses compatriotes? Qui a contribué plus que lui à leur donner ce tour d'esprit dont il paraissait indigné? Qui a flatté plus que lui les défauts du naturel des Français, et surtout de la société brillante de Paris? Qui les a plus que lui encouragés, développés, érigés en une sorte de vertu ? Qui plus que lui a jamais inspiré aux Français une funeste émulation d'impertinence ingénieuse, propre à les faire passer pour les bouffons de Tunivers ? La vraie France lui abandonne ce peuple qu'il a formé : elle s'en divertit et n'en est pas dupe ; elle aspire plus haut qu'à l'honneur d'être la race de Voltaire dans la poésie et dans la philosophie. Sicile se glorifie du génie lumineux qu'il avait reçu de ses ancêtres, elle ne se reconnaît pas pour sa postérité. Elle a sans doute sujet de regretter les grâces d'esprit dont il fut doué ; mais elle a quelque chose de mieux à faire dans le monde que de perpétuer les divertissements malins, souvent funestes, dont il a enchanté un monde qui fut la frivolité même, tout en affectant les sentiments les plus généreux et les plus humains. Tout cela est du passé ; et Voltaire a passé avec son siècle, dont il fut la plus brillante personnification. C'est une procession de masques joyeux, qui s'est écoulée, en agitant ses grelots, et en emportant avec elle son chef d'orchestre.

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